États-Unis Iraq
Entretien avec
Fahmi Raid,
représentant du Parti communiste irakien en France
Inprecor : Pourquoi, selon vous, les États-Unis semblent déterminés à employer la force contre l'Irak ? L'ouverture des huit derniers sites présidentiels à la commission spéciale chargée de désarmer l'Irak (UNSCOM) n'est-elle pas un prétexte ?
Fahmi Raid : Je pense pour ma part que le refus de l'Irak d'accorder l'accès de l'UNSCOM aux sites « présidentiels » n'est pas la bonne raison. Le régime irakien a eu certes recours tout au long de ces dernières années au mensonge et au leurre d'une façon stupide et dangereuse. Ce qui est prétendu aujourd'hui sur l'arsenal chimique et bactériologique de l'Irak ne reflète pas la réalité engendrée par la première guerre du Golfe, celle de 1991. Seul le peuple irakien va payer le prix de cette escalade.
Nous pensons par ailleurs que les objectifs fixés par les États-Unis sont en contradiction avec les moyens employés : si la guerre se déclenche, toutes les relations entre les inspecteurs de l'UNSCOM et le régime irakien vont être interrompues. Par ailleurs, même leurs spécialistes reconnaissent qu'ils n'ont pas une idée précise des sites abritant les armes biologiques et chimiques.
En fait, les États-Unis se basent sur les informations délivrées par Hussein Kamel (gendre de Saddam, réfugié en Jordanie, puis revenu en Irak où il fut assassiné). Les dirigeants irakiens à l'époque ont reconnu la validité d'une partie de ses informations, en prétendant qu'ils n'étaient pas au courant, dans la mesure où c'est Hussein Kamel lui-même qui était responsable de ce programme.
Pour notre part, nous ne disposons pas d'informations précises sur l'arsenal chimique et biologique de l'Irak, bien que des camarades de l'intérieur affirment que des déplacements étranges dans certaines régions incitent à penser que quelque chose est caché. Compte tenu de la nature du régime, nous n'écartons pas cette éventualité. Néanmoins, la question des sites ne constitue pas la raison fondée. Saddam ne représente pas aujourd'hui une menace réelle pour la stabilité de la région et encore moins pour celle du monde. Les déclarations du gouvernement britannique ne visent qu'à préparer les conditions pour une frappe militaire.
Est-ce que les États-Unis cherchent le renversement du régime de Saddam ?
Certes, il existe des franges au sein de l'administration américaine, du Parti républicain et du Congrès qui veulent se débarrasser de ce régime. Toutefois, compte tenu de la dernière expérience, nous pensons que ce projet est irréalisable pour deux raisons essentielles, d'abord parce que le régime de Saddam a rendu et continue de rendre des services précieux aux États-Unis. C'est un régime faible qui a pratiquement entériné toutes les décisions de l'ONU qui assiègent et enchaînent l'Irak pour des décennies. Ce régime faible est disposé à céder à toute pression internationale pour préserver son pouvoir, car il ne dispose d'aucune légitimité populaire, à part la violence et le chantage. Enfin, les États-Unis n'ont pas d'alternative garantissant leurs intérêts économiques et politiques dans la région.
Cette alternative a failli exister, au lendemain de la première guerre du Golfe, à travers quelques figures politiques au sein de l'opposition.
Mais ces personnalités artificiellement mises en avant et sans relais avec l'intérieur ont échoué. Si la destitution de Saddam est à l'ordre du jour, de deux choses l'une : ou les États-Unis disposent d'une alternative secrète, auquel cas il s'agit d'une partie des forces armées, ce que nous n'écartons pas, nous ne disposons pas d'informations qui confirment cette hypothèse ou bien la frappe serait d'une telle ampleur qu'elle isolerait Bagdad de sa banlieue et toucherait les dispositifs militaires sur lesquels s'appuie le régime comme les gardes républicains ; les États-Unis voudraient créer une situation d'anarchie similaire à celle, engendrée par la première guerre : propice à une insurrection ou à un mouvement populaire ou militaire.
Néanmoins, une telle évolution n'est pas garantie d'avance et les Américains ne sont pas en mesure d'en contrôler les conséquences.
Les autres raisons de l'escalade militaire dépassent l'Irak, il s'agit de la dimension régionale et stratégique : le contrôle de la manne pétrolière et l'impasse dans laquelle sont aujourd'hui les accords de paix arabo-israéliens. De ce point de vue, la frappe militaire peut être utile face au mécontement populaire dans la région.
S'agit-il d'une diversion pour faire oublier la débâcle des accords arabo-israéliens ? Ou s'agit-il d'une tentative d'offrir à Israël une nouvelle occasion pour manoeuvrer et faire passer sa politique en brisant la volonté des Palestiniens et réaliser des avancées au détriment des accords ?
Il s'agit là également d'une hypothèse plausible, compatible avec les exigences intérieures américaines. Cette frappe consoliderait en effet le pouvoir de Clinton.
La frappe militaire est aussi un signal fort adressé aux pays riverains surtout à l'Iran et, dans une certaine mesure, la Syrie afin de les dissuader de dresser des obstacles aux plans américains.
Ainsi, il y a une série d'objectifs à court, moyen et long terme. Nous savons que lors de rencontres récentes entre certains milieux de l'opposition irakienne et les États-Unis qui se sont déroulées en Grande-Bretagne, on a confirmé l'imminence du recours à la force en arguant que seul l'Irak en porterait la faute et la responsabilité. Ces propos doivent être maniés avec prudence car ils pourraient faire partie d'une entreprise de désinformation.
Nous sommes au PCI radicalement opposés à tout recours à la force et nous dénonçons les prétentions d'une frappe chirurgicale ou délimitée. Si les abris d'armes biologiques et chimiques sont visés, nous nous interrogeons sur le sort réservé aux personnes qui vivent à proximité en cas de fuite des gaz. Nous sommes surpris que les mouvements écologistes de par le monde ne s'insurgent pas contre une telle catastrophe. Par ailleurs, une frappe militaire ne peut qu'affaiblir davantage l'infrastructure du pays.
D'aucuns font également de la partition de l'Irak l'objectif de la frappe. Cette question mérite réflexion car elle devenue dernièrement le nouveau cheval de bataille de certains milieux. Quelles sont les données objectives ?
La situation au Kurdistan ne ressemble plus à celle qui prévalait il y a 7 ou 8 ans. Aujourd'hui, les deux principales forces kurdes ont des relations avec le régime de Saddam. Barzani a même conclu un accord avec le régime irakien. De fait, le Kurdistan est isolé du reste de l'Irak et une frappe militaire n'y changera rien. La partition existe de fait : les routes sont coupées, les moyens de communications ne fonctionnent pas, l'armée irakienne n'a pas le droit de survoler certaines régions, etc. Le Kurdistan bénéficie aujourd'hui d'une indépendance effective, sans reconnaissance politique ou constitutionnelle. Le centre et le sud, eux, seraient concernés par la partition.
La position iranienne par rapport au centre et au sud de l'Irak et l'existence de forces chiites appartenant au Haut conseil islamique en Iran ne se posent plus dans les mêmes termes qu'auparavant. Le mécontentement dans le sud ne correspond pas à une opposition confessionnelle. Il existe une réelle opposition, au-delà de l'opposition organisée, qui concerne toutes les victimes de la guerre, de la mobilisation obligatoire et de la pauvreté.
Le centre et le sud ne se sont toujours pas relevés de la répression consécutive à la révolte de 1991. Néanmoins, cette région est également quasi-indépendante dans la mesure où l'armée de Saddam n'a pas les moyens de la contrôler directement. Un bombardement de Bagdad ne ferait que consolider cette situation, même si on ne peut présager la forme politique d'une éventuelle indépendance de cette région.
Sera-t-elle identique à celle du Kurdistan actuel ? Le Conseil de sécurité prendra-t-il des décisions entérinant l'existence de 3 zones indépendantes en Irak ?
Je pense que la question de la partition de l'Irak est un peu exagérée. Personnellement, je ne vois pas un plan préétabli de partition de l'Irak. Certes, la situation objective pourrait conduire à une partition non fédéraliste. Nous considérons le fédéralisme dans le cas du Kurdistan comme une formule renforçant l'unité de l'Irak. Notre parti ne propose pas de fédération en ce qui concerne le centre et le sud. Le Kurdistan revêt une spécificité nationale et géographique qui lui permet historiquement de revendiquer son indépendance. Je dirais qu'en aucun cas l'objectif de la frappe ne peut être la mise sur pied d'une nouvelle configuration de l'État irakien, car ce projet n'a pas été examiné ni propagé. La guerre ne peut pas créer du jour au lendemain une nouvelle situation politique sur le terrain.
Quel est l'intérêt de Saddam à chercher à se placer au bord du précipice ?
Il y a d'abord une dimension extérieure dans cette tactique. Saddam souhaite briser son isolement international et trouver un appui étranger. De 1991 jusqu'à aujourd'hui, Saddam est resté fidèle à la politique de la « double récupération ». L'Irak ne peut pas rester suspendu dans le temps et l'espace, sans relations extérieures. En Irak, il y a 20 millions d'habitants et des gens qui souffrent ; ce pays est le carrefour d'intérêts pour l'Europe, la Russie et plusieurs pays arabes. On ne peut pas laisser l'Irak indéfiniment dans cette situation afin de le marginaliser. Bien que la position américaine soit restée inchangée sur la question de l'embargo, il y a eu des fractures au niveau de l'alliance occidentale et jusqu'à l'intérieur du camp américain, plusieurs voix se sont élevées pour protester contre l'embargo. Saddam a senti que la position américaine s'est infléchie. Il essaie par le biais de ces crises d'élargir les brèches. Il espère y gagner une légitimité populaire arabe et capitaliser le sentiment de défaite et de désespoir qui y règne.
Sur le plan interne la situation est plus compliquée. Saddam a certainement compris qu'il ne peut pas faire confiance ni à une partie de l'armée ni au Parti Baath, qui est dans les faits gelé.
Durant les dernières années, il a créé des institutions armées parallèles (comme les Fedayin Saddam etc.) très entraînées et très féroces, composées de jeunes recrues.
L'opposition organisée s'est affaiblie, les assassinats se sont multipliés, l'autorité est en recul et son contrôle de la situation n'est plus comme avant. Les crises politiques et les situations de tensions lui permettent de décréter l'État d'urgence, de mobiliser certaines forces, y compris au sein des vieux baathistes et de s'assurer la neutralité de certaines franges de la société. Saddam propose aujourd'hui le rétablissement de l'armée populaire et distribue des fusils à la population ; cette manoeuvre n'a pas de lien avec l'agression américaine mais sa fonction est interne. D'après les informations dont nous disposons, chaque foyer irakien est obligé d'envoyer un de ses enfants aux unités d'entraînement. Saddam sait que cela n'a aucune efficacité militaire mais il s'agit d'encadrer certains milieux.
Par ailleurs, dans le cadre de cette crise, Saddam continue sa politique répressive. En 1997, plus de 1 500 personnes ont été exécutées pour des raisons essentiellement politiques. Au cours des derniers mois, Saddam a renforcé la politique d'arabisation de Karkouk et de toutes les villes frontalières de la région kurde. Des milliers de familles ont préféré partir et s'installer en Kurdistan ou au sud. L'arabisation s'ajoute à la longue liste des atteintes aux droits et aux libertés en Irak aujourd'hui. Ce régime a du mal à vivre dans la paix. Saddam a pris le pouvoir en 1979, et depuis, il n'y a pas eu une année sans conflit. Ce régime repose sur une situation de tension permanente. Il se renouvelle et se consolide de la guerre. Quand le régime sent que la situation le met en danger, il fait machine arrière et accepte de faire des concessions. Lors de la guerre du Golfe, après avoir menacé d'avoir recours à l'arme chimique, il a refusé de l'employer parce qu'il savait que c'était dangereux.
Pourquoi les régimes arabes et le Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Oman, Qatar, Bahreïn) semblent-ils réticents à l'utilisation de la force ?
Pour des raisons multiples. Même l'Arabie saoudite est mal à l'aise. Il est de plus en plus difficile de légitimer le recours à la force contre l'Irak dans la région arabe aujourd'hui. Israël ne respecte ni ses engagements, ni les décisions de l'ONU. On ne peut pas aujourd'hui apporter son soutien à la frappe contre un peuple arabe sous prétexte d'appliquer une des décisions de l'ONU. Aujourd'hui et contrairement à 1990, il ne s'agit pas de l'invasion d'un autre pays : la frappe est donc très difficile à justifier. Par ailleurs, ces pays ont peur des réactions populaires. Ils demandent aux Etats-Unis en cas de recours à une frappe que cette dernière soit fatale et renverse définitivement le régime de Saddam.
Le Koweït est également sur cette ligne car si Saddam n'est pas renversé il réussira à capitaliser politiquement l'agression et à apparaître comme celui qui défie les Américains.
Ces régimes ont peur de la réaction populaire car le monde arabe vit aujourd'hui sur un volcan. La crise économique et sociale, l'absence de perspectives font que la moindre étincelle (et une frappe militaire sera un grand incendie) pourrait engendrer une situation imprévisible à l'instar de la guerre de 1967 qui a renversé plus d'un régime.
Dans la plupart des pays arabes aujourd'hui la situation fragile des régimes pourrait impliquer des bouleversements imprévisibles. La plupart d'entre eux ont une légitimité très limitée, une base sociale très réduite et un appui extérieur très important.
Saddam en dernière analyse n'a rien à perdre, il n'est pas le genre de chef d'État à accepter un arrangement à l'amiable, prendre l'avion et s'en aller. Il n'a pas de perspective et s'il est contraint d'aller jusqu'au bout il le fera.
Un pays comme le Koweït est aujourd'hui prisonnier. Sa sécurité et sa souveraineté dépendent de l'aide et de la protection américaine et britannique. D'après les dernières informations, le Koweït craint le pire. Le peuple koweïtien connaît une situation de frayeur généralisée. Il a peur des armes chimiques. Les gens commencent à s'approvisionner en produits alimentaires, plus que les Irakiens. Toutes ces raisons expliquent donc l'hésitation arabe et les désaccords qui ont surgi. Les régimes arabes sont incapables structurellement de prendre la moindre initiative commune pour proposer une issue à la crise.
Telle que tu décris les conditions politiques et géostratégiques, le recours à la force ne semble pas être une bonne idée même du point de vue des intérêts impérialistes
Effectivement si on essaie de trouver une motivation rationnelle, cette opération ne semble pas être cohérente. Compte tenu des objectifs annoncés, des conséquences possibles, de la situation générale dans la région, le recours à la force ne peut constituer une solution.
Même du point de vue des États-Unis il exclurait toute possibilité de recours à la diplomatie. Leur acharnement les met aujourd'hui dans une impasse qui leur impose d'aller jusqu'au bout c'est-à-dire la capitulation totale de Saddam.
Toute autre issue ne pourrait être qu'une victoire pour lui. Aujourd'hui la dynamique interne de l'engrenage provoqué par les États-Unis alimente l'affrontement. De ce point de vue Saddam dispose d'une plus grande marge de manoeuvre. En attendant il peut gagner un peu de temps, renforcer ses contacts pour éventuellement céder à la fin et apparaître comme quelqu'un qui a certes cédé mais sous la pression de la plus grande puissance mondiale. Saddam peut reculer tout en sauvant la face.
D'un point de vue politique la seule motivation du recours à la force serait de renverser Saddam. De telle façon que les Américains soient en mesure de justifier a posteriori leur intervention.
Qu'est ce qu'il faut faire en attendant ?
Il faut tout faire avant le recours à la force. La solidarité et la mobilisation sont aujourd'hui vitales. Pour notre part nous sommes contre tout recours à la force, contre toute frappe. Mais nous affirmons que le mouvement de solidarité ne peut pas se contenter d'être contre l'agression. Il faut également dire que le changement devrait venir de l'intérieur. La solidarité doit aider le peuple à se dresser contre la dictature.
D'abord en ce qui concerne l'embargo qu'il faut lever ou affaiblir. Cette question humaine et politique par excellence doit être au centre de toute activité de solidarité. L'autre aspect est le soutien aux forces du changement qui existent déjà ou qui peuvent voir le jour.
Souvent on nous demande mais où sont les forces de l'opposition ?
Nous on sait que la majorité du peuple irakien est opposée au régime. Il faut imposer à ce pouvoir l'instauration de la démocratie non pas par des moyens militaires mais en exerçant une pression diplomatique. Pourquoi au lieu d'envoyer une armada militaire n'envoie-t-on pas une commission d'enquête pour visiter les prisons et demander l'application des décisions du Conseil de sécurité relatives aux droits de l'homme ?
Les Américains ne se sont jamais inquiétés réellement des droits de l'homme. En évoquant les droits de l'homme on s'adresse aux forces démocratiques, aux forces de gauche et aux progressistes pour qu'ils prennent conscience de cette question. Plus la solidarité avec le peuple irakien se consolide et la revendication démocratique se confirme plus la lutte à l'intérieur de l'Irak se renforce. Les Irakiens aujourd'hui sont désespérés. Le citoyen subit l'acharnement international et un pouvoir assassin.
Quand le peuple irakien s'est révolté en 1990, il a réussi à récupérer plus de 14 districts sur un total de18. Pourtant les Américains, les Britanniques et le reste de la coalition occidentale ne l'ont pas soutenu. Les Irakiens ne peuvent pas sans aide combattre et Saddam et les Américains.
La revendication démocratique est un élément important dans la solidarité et permet d'envoyer un signal politique fort à un peuple sans espoir.
Nous appelons à ce que la solidarité pour la levée de l'embargo s'accompagne et non pas d'une façon conditionnelle d'une mobilisation pour la démocratie en Irak. L'exigence de la démocratie n'est pas une ingérence dans les affaires intérieures de l'Irak. Nous sommes contre les deux poids deux mesures. Même si on arrive à résoudre la crise actuelle diplomatiquement il faut que la lutte pour la démocratie continue. Il est désolant de voir les masses arabes brandir les photos de Saddam, alors qu'elles veulent exprimer leur soutien au peuple irakien et non pas à Saddam. Il faut qu'on distingue le régime de son peuple. Il faut également qu'on exerce une pression sur Saddam pour qu'il se comporte différemment dans la conjoncture actuelle afin de ne pas offrir des prétextes à l'agression américaine. Bien évidemment ces prétextes ne sont pas une condition suffisante car il se peut que la décision de frapper soit déjà prise, même si Saddam adoptait une position plus raisonnable.
Propos recueillis par Inprecor, mars 1998
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