Israël - Iraq
À Tel Aviv, on joue à se faire peur

par Michel Warschawski

Si personne n'est capable de prédire si oui ou non William Clinton lancera ses bombardiers pour massacrer les populations de Bagdad et de Bassra, les probabilités d'une attaque irakienne sur Tel Aviv sont très faibles. C'est notamment l'avis des services de renseignements israéliens qui ne croient pas que Saddam Hussein ait les capacités de lancer des missiles sur le pays. Pourtant, près de la moitié de la population vit ici dans l'angoisse des Scuds : c'est la panique devant les bureaux de distribution de masques à gaz ; les plus riches remplissent jusqu'à la fin du mois tous les vols à destination de l'Europe ou de l'Amérique.

Le syndrome de la victime

Les raisons de cette panique sont multiples. D'abord, l'ambivalence des déclarations officielles : un jour, les porte-parole gouvernementaux calment la population en répétant que le danger d'une attaque irakienne est minime ; le lendemain, le Premier ministre menace Saddam de représailles terribles s'il décidait de bombarder Tel Aviv. Le chef d'état-major affirme le matin qu'il n'y a pas lieu de distribuer des antibiotiques contre d'éventuelles bombes bactériologiques ; le soir, le commandant des services de santé de l'armée annonce qu'il envisage la distribution de ces mêmes antibiotiques...

La seconde raison est plus profonde. L'un des traits les plus marquants du caractère collectif de la communauté israélienne est le syndrome de la victime. Dans l'idéologie sioniste, le Juif a toujours été et sera pour l'éternité la victime. C'est d'ailleurs ce qui justifie d'avance, à ses yeux, toute agression de la part d'Israël : étant par définition une agression préventive, elle s'avère l'acte d'une victime... Saddam est menacé par l'impérialisme américain, mais en fait c'est Israël la victime. Peu importent les rapports des services de renseignements, peu importe le raisonnement rationnel : "Nous sommes attaqués."

Voilà qui permet aux services opérationnels de l'armée de préparer des attaques préventives, comme ce fut déjà le cas il y a six ans quand - suite à un accident où plusieurs soldats avaient trouvé la mort - les médias internationaux avaient révélé les préparations d'un attentat à la roquette contre Saddam.

Pour l'instant, il n'est pas question que l'armée israélienne participe au massacre. Clinton est conscient de la faiblesse du soutien arabe à son aventure et, plus encore, des risques de cassure dans la coalition régionale mise en place au cours de la première guerre du Golfe. Mais l'armée et le gouvernement israéliens ne désespèrent pas : peut-être que le Pentagone leur laissera achever le dirigeant irakien grâce à une opération spectaculaire qui redorerait le blason de services sérieusement endommagés par la tentative avortée d'assassiner, l'année dernière, le Cheikh Khaled Mach'al à Aman.

Si, dans la société israélienne, la panique ne fait pas l'unanimité, la communauté palestinienne se trouve, pour sa part, beaucoup plus partagée qu'il y a sept ans quant aux espoirs placés dans la politique de Saddam Hussein. La déroute de l'armée irakienne avait, à l'époque, provoqué un choc au sein d'une population palestinienne qui voyait en Saddam le Nasser des années quatre-vingt-dix. Le renforcement de l'hégémonie américaine qui a suivi la guerre du Golfe et l'isolement palestinien face à la coalition pro-américaine avaient, on s'en souvient, permis à James Baker d'imposer à l'OLP la formule de la conférence de Madrid en disant, avec cette vulgarité propre au représentant de commerce de l'unique superpuissance : "Vous avez misé sur le mauvais cheval. Le train [américain] commence sa route, avec ou sans vous. C'est à prendre ou à laisser."

Yasser Arafat n'a pas oublié. Il fait tout ce qu'il peut pour garder profil bas et ne pas apparaître comme un allié de Saddam ; ce qui n'est pas sans poser problème au président de l'Autorité palestinienne. Car, si la population de Cisjordanie et de Gaza est plus pondérée qu'il y a sept ans, elle n'en reste pas moins solidaire de ses frères irakiens. Elle compare aussi avec colère les menaces bellicistes des Etats-Unis contre Saddam à l'absence totale de pressions exercées sur Israël, malgré les provocations quotidiennes et les violations systématiques des accords signés avec l'OLP.

Des manifestations interdites

Ce sont les plus jeunes, et en particulier les étudiants, qui expriment d'une façon militante leur opposition à l'agression américaine. Chaque jour, de nouvelles manifestations traversent les villes de Cisjordanie, regroupant l'ensemble des tendances politiques palestiniennes, Fatah compris. La popularité de ces manifestations, et leur opposition de plus en plus ouverte à l'ensemble de la politique américaine dans la région (y compris en ce qui concerne ce que plus personne n'ose encore appeler le processus de paix) a poussé le président de l'Autorité palestinienne à prendre deux décisions particulièrement antidémocratiques : l'interdiction des manifestations de soutien à l'Irak et la fermeture de plus de 10 radios libres et de stations de télévisions privées. Ces mesures ne sont pas seulement des atteintes intolérables aux droits démocratiques des Palestiniens. Elles sont aussi perçues, et à juste titre, comme une soumission de plus du chef de l'Autorité palestinienne aux exigences israélo-américaines et cela, ce qui est particulièrement grave, au moment même où un peuple frère est menacé d'une agression criminelle qui ressemble plus à un massacre qu'à un guerre.

A un reporter qui lui demandait s'il n'avait pas peur pour lui-même des Scuds que certains manifestants appellent de leurs voeux, un vieux Palestinien a répondu : "Qu'est-ce qui peut m'arriver de pire que la situation actuelle, avec le bouclage, le chômage, les humiliations ? Alors que viennent les Scuds, nous, on n'a plus rien à perdre."

 

{Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 26 février 1998}

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