Mexique
Une guerre non-conventionnelle
par Fernando Matamores
L'expérience de la déroute au Vietnam et son coût en milliards de dollars, ainsi qu'en vies humaines supportée par la « nation de la liberté » sont dans l'ère « moderne » un des principaux traumatismes de la société américaine. Mais également une « école laboratoire » de ces spécialistes de la guerre pour éviter des affrontements directs et réduire par là-même les coûts humains et économiques (1). La guerre de basse intensité (GBI) en tant qu'une des modalités non-conventionnelles de la guerre contre la subversion, est une stratégie du pouvoir pour anéantir les sympathies et l'appui social dont un groupe armé peut bénéficier. La guerre psychologique contre les forces de résistance a été une stratégie essentielle du gouvernement mexicain. Sa mise en oeuvre a été entamée en 1941. Des conflits comme celui au Nicaragua, au Salvador, au Guatemala, à Grenade ou encore au Panama avec l'arrestation du général Noriega formé dans l'École des Amériques (2), sont quelques exemples de cette stratégie. Dans le cas du Chiapas le général Armando Soto Correa dirige cette guerre contre l'Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). La majorité des généraux ou des chefs de l'armée qui agissent sous l'ordre de ce général ont été formés dans cette même école afin d'exterminer les mouvements de lutte armée en Amérique latine.
L'objectif majeur de cette guerre psychologique est la désinformation. L'utilisation du mensonge et du silence sont des champs à étudier et à observer pour comprendre ce type de guerre qui va au-delà des frontières du conflit. L'armée réalise des interventions rapides pour créer la terreur dans la région. Ainsi, par exemple le 3 janvier 1998, l'armée a organisé des mouvements de troupes dans les villages de la Realidad (centre de la direction zapatiste). La société civile s'est mobilisée à un niveau national et international pour dénoncer cette agression. Selon les observateurs l'armée est rentrée jusqu'au centre du village et elle a été arrêtée par des femmes et des enfants sans armes. Le lendemain, le gouvernement a accusé la diocèse de San Cristobal et Mgr Samuel Ruiz de mensonges en affirmant que l'armée n'avait jamais été envoyée. Le but de cette tactique est d'épuiser la société civile tout en évitant les affrontements directs. Dans le même temps le gouvernement accuse le mouvement de solidarité et l'EZLN de préparer la guerre et le terrorisme. Le système se présente comme uvrant pour la paix et présente les révolutionnaires comme des terroristes menteurs. Il créé et maintient de cette façon la confusion. Ainsi, le ministre de l'intérieur a dit que « si les zapatistes veulent négocier une paix durable ils doivent retirer leurs masques ». Marcos et les zapatistes ne sont plus une réalité nationale mais des individus et le gouvernement une entité légitime. Leur objectif est de démystifier Marcos en lui retirant toute dimension sociale.
Au Mexique cette guerre d'épuisement rappelle aussi par certains aspects le schéma français contre-insurrectionnel. Elle vise à désactiver les conflits en démobilisant et en divisant les forces contestataires. Elle met en place des barrages militaires dans les zones de conflit mais pour gagner elle tente de récupérer les revendications qui les soutiennent. Ainsi elle met en oeuvre des projets de solidarité se basant sur des analyses sociales et politiques des forces présentes (partis, paysans, ouvriers, Église, etc.) (3). C'est pourquoi l'armée se présente comme une grande ONG, en distribuant la nourriture et réussit de cette façon à diviser la communauté. Cependant, les communautés zapatistes exigent depuis le début du conflit que l'aide qui vient du gouvernement soit acheminée par la Croix rouge internationale ou les ONG indépendantes. Cette exigence est présentée par le gouvernement comme preuve de refus de l'aide aux communautés. Depuis 1994, le Chiapas a attiré 33 millions de dollars d'investissement incluant l'aide américaine, dans l'objectif de développer des routes afin de faciliter l'intervention militaire rapide. Ces investissements sont soi-disant présentés comme une aide sociale au développement de la région.
La GBI repose sur une autre théorie à savoir celle de « la mano en el agua » (la main dans l'eau). Selon cette théorie quand on plonge une main dans l'eau et qu'on la ferme, l'eau s'échappe entre les doigts même s'il en reste toujours un peu. L'encerclement militaire (la main fermé) laisse échapper l'eau (la base d'appui) et le peu d'eau qui reste (la direction politique) sera ainsi isolée. À titre indicatif, en février 1995 l'offensive du gouvernement a brisé les réseaux sociaux d'appui de l'EZLN en divisant des familles entières. Ces réseaux existent de nouveau mais cette fois-ci sous contrôle militaire et avec la pression des groupes paramilitaires liés au pouvoir qui vont empêcher toute intervention d'organisation humanitaire. En 1996, les agressions perpétrées par ces groupes ont été constantes. Ainsi, par exemple, le groupe paramilitaire Paix et justice a attaqué des membres de l'organisation « Pasteurs pour la paix » quand elle s'est adressée à la communauté de Tila.
Plus de 100 membres de Paix et justice ont attaqué le bus des pasteurs. Paix et justice réserve la mort à toute personne qui refuse de la rejoindre : « si tu ne fais pas partie de notre organisation, la mort de ta famille est assurée », ou encore « si tu ne nous soutiens pas financièrement tu sera de la chaire à canon. »
A l'heure actuelle il existe plus de 8 000 réfugiés qui fuient leur communauté. Pendant le mois de novembre 1997, plus de 10 communautés zapatistes ont abandonné leurs foyers laissant derrière elles désolation et mort. À titre d'exemple, dans la communauté de Tsajalhukum les maisons ont été incendiées par des paramilitaires tous membres du parti au pouvoir. Ce fut un des scénarios qui précéda la tragédie d'Acteal à Chenalho. Cette situation a été, à plusieurs reprises, dénoncée par les organisations des droits de l'homme. Samuel Ruiz lui-même a déclaré que « ce crime contre l'humanité » aurait pu être freiné par les autortiés qui connaissaient son « déplorable développement ». C'est un fait que l'agression d'Acteal fait partie de l'extermination des opposants politiques et confirme l'implication des autorités de l'État du Chiapas. On sait aujourd'hui que les paramilitaires ont été armés par l'argent des autorités fédérales via le ministère du développement social, on sait également que certains des véhicules utilisés lors de la tuerie appartenaient à la municipalité du PRI. Les milliers de réfugiés ne sont pas tous zapatistes. Néanmoins, ils sont tous membres d'une association indépendante, las Abejas, productrice de café et de miel, connue pour ses actions civiques pacifiques pour exiger la satisfaction de ses revendications. Cette association est née en 1992 avec des inspirations catholiques mais sa tradition de lutte pour la terre a coûté beaucoup de répression. Actuellement elle regroupe 5 000 personnes ce qui constitue un appui très fort à l'EZLN, même si certains d'entre eux ne partagent pas totalement les options de l'EZLN.
Dès lors, les spécialistes de la répression s'ingénient à réduire et affaiblir les militants sociaux en les soumettant à une pression psychologique constante. Les groupes paramilitaires bien entraînés font partie de cette stratégie contre-insurrectionelle (voir encadré). Ainsi comme l'affirme un militant zapatiste : « actuellement, le problème principal c'est que nous vivons sous la pression du groupe paramilitaire "Paix et justice" : nous sommes attaqués sur les routes et ils sont toujours accompagnés par la police ». L'évêque Samuel Ruiz principal médiateur entre le gouvernement et l'EZLN a été menacé à plusieurs reprises par des inscriptions sur les murs en plein jour sans que cela inquiète les 60 000 militaires qui campent sur place.
L'attentat contre Mgr Ruiz et son coadjuteur Raul Vera en novembre 1997 a été dirigé par le groupe Paix et justice. Et pourtant ce groupe n'a jamais été inquiété.
La désinformation, la détention arbitraire, les disparitions et les assassinats politiques ne font pas seulement partie de la réalité du Chiapas mais également du cauchemar de la société mexicaine. Seulement dans l'État voisin du Chiapas, Oaxaca, 111 indigènes ont été détenus et violentés selon une ONG nord-américaine. Le document signale que la police et l'armée sont les responsables des détentions, des exécutions extrajudiciaires, des tortures et autres atteintes aux droits de l'homme (4) Il existe d'autres cas dans le pays. Dans l'État de Guerrero un enfant de 13 ans a été criblé de balles par des militaires et a été laissé sans secours de 13 h jusqu'à 22h. Cardenas, dirigeant du Parti de la révolution démocratique (PRD) a affirmé que pendant la présidence d'Ernesto Zedillo il y a eu plus de 150 morts de son parti. La moyenne annuelle d'assassinats sous Zedillo est supérieure à celle sous Salinas : « ils nous ont tué 75 militants par an et ce chiffre a augmenté. Dans la période de Salinas ce chiffre était de 60 par an. »
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1) Voir Carlos Rodriguez Ajenjo. Guerra psicologica en Chiapas, Coyentura.
2) L'école des Amériques a formé dans la lutte contre insurrectionnelle plus de 60 000 militaires (mexicains inclus) en Amérique latine. Dans un document qui a circulé dans la presse on souligne les méthodes employées : y figurent la terreur, la récompense pour l'assassinat des opposants, la torture, le harcèlement, les exécutions et l'utilisation du sérum de vérité. Parmi les ex-élèves de cette école on relève les noms de Roberto D'Aubbuison, qui n'est autre que le responsable de la création des escadrons de la mort au Salvador, Noriega le narcotrafiquant arrêté par les États-Unis et le colonel Julio Roberto Alvarez accusé d'assassinat et d'enlèvement au Guatemala.
3) Ibid, Carlos Rodriguez Ajenjo, op.cit.
4) Il s'agit de l'Association des avocats du Minnesota pour les droits humains et de l'Alliance Hearthland pour les besoins et les droits humains.
Source : Inprecor, mars 1998
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