Pays Maohi
(Polynésie « française »)
L'indépendance en débat
Lors d'un récent voyage en Pays Maohi (Polynésie « française ») nous avons rencontré et interviewé Vito Maamaatua, responsable du Tavini Huiraatira, principal parti indépendantiste, directeur de la radio indépendantiste Te Reo O Tefana et Jacky Bryant fondateur de Heiura-Les Verts, parti écologiste et indépendantiste.
Interview de Tivo
Inprecor : Peux-tu nous présenter le Tavini, comment il s'est formé, son audience, son programme (économie, accession à l'indépendance, rapports entre les communautés...) ?
Le Tavini a été formé le 16 avril 1977 par un groupe de copains autour d'Oscar Temaru. Aux élections municipales de 1977, le Tavini a raté de peu la mairie. À la même époque, existait le Front uni de l'opposition qui proposait l'autonomie de gestion. Oscar a été invité à y participer, mais il a refusé, car cette proposition d'autonomie n'était pas assez forte, lui était déjà clairement pour l'indépendance. En 1983, Oscar gagne les municipales à Faa'a. Cela a secoué le pays car c'était la première fois qu'un indépendantiste se proclamant comme tel était élu. En 1986, aux élections territoriales, notre parti obtient 2 sièges, en 1991, 4 et en 1996 11 sièges. En fait, les mentalités ont beaucoup évolué, notamment chez les jeunes, chez lesquels on réveille un certain nombre de valeurs. Sur les moyens d'accession à l'indépendance, tu as le choix entre les armes et les urnes, en 1977 nous avons opté pour les urnes. Le peuple Maohi est un peuple religieux, cela correspond plus à sa culture.
Au plan économique, nous tenons des ateliers. On ne peut pas entrer dans le détail aujourd'hui, il faudrait les tenants et les aboutissants. Pour ce qui est des grandes lignes nous travaillons sur l'agriculture, la pêche, le tourisme. Aujourd'hui, le besoin de débat est grand dans la population maintenant que le CEP (1) a fermé.
Sur les rapports entre les communautés, il faut construire le pays avec tout le monde, l'intelligence se fera avec tous. D'ailleurs, des Français rejoignent maintenant les rangs du Tavini.
Quelle analyse fais-tu de la situation actuelle en Polynésie, quelles sont les perspectives du Tavini pour les prochaines élections territoriales partielles ?
L'analyse n'est pas si simple. Le Tavini a une radio et son franc-parler. Pour toucher l'âme d'un peuple, il faut des moyens. Après les cyclônes, Gaston Flosse (2) avec l'aide de l'État a eu des moyens. La zone la plus touchée (les Iles sous le vent), c'est là où vont avoir lieu les élections partielles. Le scrutin se déroulera également aux Marquises. Dans ces deux archipels, les résultats ont été annulés car le Tahoeraa (3) avait acheté les électeurs. Aujourd'hui, on parle de dissolution générale, Flosse serait demandeur. Si cette dissolution a lieu, le Tavini pense progresser, dans la mesure où nous avons bien travaillé dans la jeunesse, dans laquelle il faut avoir confiance, nous n'avons pas le choix.
Plusieurs organisations indépendantistes existent en Polynésie, est-ce que le Tavini a déjà réfléchi à l'idée d'un front du type FLNKS ?
L'objectif est de faire un front. Le problème qui se pose dans ce pays, est celui de l'influence du parti. Pour les territoriales, nous avons invité tout le monde à des primaires pour la constitution des listes. Ils ont refusé cette méthode démocratique. Seul le Ia Mana (4) a accepté et Jacqui Drollet a été élu à l'assemblée. Tous ceux se réclamant indépendantistes devraient venir porter le débat au sein du Tavini, c'est mon souhait.
Quels rapports entretient le Tavini avec la société civile (Syndicats, ONG...) ?
Des discussion ont lieu. Par exemple avec Hiti Tau (5), leur dirigeant, quelle place nous leur donnons, mais quelle place veulent-ils avoir ? En fait, il faut travailler avec les syndicats, les ONG en toute indépendance.
Récemment des personnalités ont adhéré au Tavini, l'une a été condamnée, est-ce que ces arrivées sont positives, comment le ressentent les militants par rapport à l'image de combattant de la corruption que s'est forgée le parti ?
Bien sûr qu'il y a des problèmes. Il y a eu un débat très large sur ces personnalités, un très bon débat. Que devait faire le Tavini, leur dire au revoir ou bien : « on vous ouvre la porte » mais en ajoutant : « votre passé c'est votre affaire » ? Il y a eu des primaires pour les listes électorales, Alexandre (6) est arrivé troisième, l'ancien maire de Tahaa premier dans son archipel. Mais les gens se posent des questions sur leur apport, notamment chez les plus jeunes, car ils se sont mobilisés contre la corruption. Mais pour les primaires, il y avait un délai pour voter et je regrette que trop peu de jeunes se soient exprimés.
Est-ce que le Tavini pense mettre en place un journal régulier ?
Cela a toujours été l'intention du parti. Mais nous ne sommes pas d'accord sur la forme qu'il doit prendre : journal du parti auquel cas un bulletin de liaison suffit, ou bien journal grand public plus large comme l'est la radio.
Est-ce que pour toi l'arrivée de la gauche a changé quelque chose en Polynésie ?
Je pense que ça a changé dans la tête des gens, quand on a vu le RPR en Kanaky, Chirac avec les essais. « Enfin on peut respirer » pensent les gens. Dans le fond, au niveau de la gauche gouvernementale, notre lutte n'est pas à l'ordre du jour. Je fais appel à tous ses élus qu'ils se penchent sur la Polynésie, sur la décolonisation des peuples, c'est un problème d'actualité.
Quels contacts politiques entretient le Tavini dans le Pacifique, dans les autres colonies françaises, en France ? Qu'attends-tu des anticolonialistes français ?
Qu'il y ait un réel dialogue. Le Tavini a toujours dit que l'indépendance se fait à deux. La France a une grande part de responsabilité, donc une grande part de travail à faire pour l'indépendance. Dans les autres colonies, nous avons d'anciens contacts avec la Martinique, la Guadeloupe, nous n'avons pas renforcé ces liens sauf en Kanaky. C'est un tort de ne pas développer ces contacts avec les autres colonies. Pour ce qui est des anticolonialistes, nous demandons qu'ils diffusent l'information et expriment leur solidarité.
1998 est une année cruciale pour la Kanaky, quelle est ton appréciation sur la situation dans cette autre colonie française du Pacifique ?
Je pense que celui qui devait mener cette barque c'était Tjibaou. Depuis sa disparition, il y a des conflits internes au FLNKS. Ce sont nos frères de lutte, nous n'avons pas à décider pour eux. J'ai l'impression qu'ils ont un peu « baissé » les bras sur la lutte en elle-même. Ils s'occupent plus du nickel que des institutions. Les accords de Matignon ont desservi la lutte. Ils se sont embourgeoisés. Mais je leur souhaite bon courage.
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Interview de Jacky
Comment s'est formé le parti Heiura-Les Verts ?
Après chaque élection, on n'existait plus. Il y avait un besoin de pérenniser cette action, donc de se structurer. C'est important d'avoir une existence pour qu'il y ait un repère dans l'esprit des gens, pour qu'ils s'intéressent à l'écologie politique en dehors des élections. Pourquoi ce nom, les Verts, c'est en terme de stratégie de communication. Heiura : Hei la couronne, les fleurs, les plantes enfilées homogènes ou hétérogènes, peu importe, c'est le fait d'être ensemble qui fait la beauté. Dans une couronne, les extrémités sont attachées, signe de cohérence, d'unité. Ura est la couleur rouge des héros légendaires des Iles sous le vent. Nous avons choisi la tortue comme emblème pour plusieurs raisons : c'est la symbolique culturelle de la Polynésie dans son ensemble, c'est un animal utilisé par les Polynésiens. C'est aussi un symbole écologiste car c'est une espèce protégée, représentative de la fragilité de l'écosystème. En aucun cas, nous ne voulions prendre comme symbole la fleur de tournesol, cela n'a aucun sens ici, et nous ne voulons pas nous plier à un quelconque « colonialisme » vert.
Quelle place comptez vous prendre sur la scène politique ?
On part de 2 % sur une circonscription, c'est à dire rien du tout, on n'a donc rien à perdre. Cela ne veut pas dire qu'il faut être démagogue, nous devons développer notre réflexion par adhésion et non par récupération des déçus du système. Nous sommes un mouvement responsable, on ne peut pas réclamer toujours plus de droits sans devoirs en échange. Les autonomistes veulent prolonger la rente atomique. Les indépendantistes disent que l'indépendance est un droit mais oublient qu'il faudra assumer des devoirs en échange. Pour eux, il y a eu des essais pendant 30 ans, donc la France doit payer 30 fois 10 milliards.
Nous disons le pays est dans l'après essais mais pas dans l'après CEP car le système reste le même. Nous voulons nous détacher de cette tutelle, nous accorder avec l'État pour que la participation financière de la France soit decrescendo, sur la base de projets précis, le territoire assumant la compensation pour aller dans l'après CEP. Les moyens existent dans les banques, les assurances, les entreprises mais chez les gros porteurs. En terme de fiscalité, si on s'arrête à l'introduction de la TVA, on augmentera l'écart entre riches et pauvres. Plus de 1 000 foyers vivent avec plus d'un million de francs CFP (7) par mois, il faut toucher les grosses fortunes pour augmenter le pouvoir d'achat des plus démunis. Il faut rétablir l'équilibre entre ceux qui vivent « correctement » et le reste de la population en faisant payer les gens en fonction de leurs moyens.
Quelles sont vos différences avec les autres partis indépendantistes, et notamment le Tavini ?
Pour Heiura, la finalité n'est pas d'être indépendant. L'indépendance est un outil pour retrouver la dignité, qui elle est une finalité. Ce n'est pas non plus un préalable pour retrouver cette dignité. Il y a des moyens pour le faire (ONG, syndicats...) autres que l'institution qui elle aussi est un moyen. Ce n'est pas parce que nous aurons l'indépendance que nous aurons la dignité, qui se conquiert tous les jours. C'est un discours difficile à faire passer car le Tavini fait croire, notamment aux jeunes, qu'avec l'indépendance ils auront tout, c'est une exploitation démagogique.
Une autre différence est notre prise en compte de l'écologie politique. Plus personne ne peut en faire abstraction, le temps va nous donner raison, le niveau des océans qui monte, préoccupant pour certaines îles, les problèmes de circulation à Papeete, la question des déchets où il ne suffit pas de s'occuper de l'enfouissement mais plutôt de s'attaquer au mode de consommation. Il faut valoriser, recycler les déchets mais aussi modifier le comportement des consommateurs en intervenant sur les industriels. Cette préoccupation nous différencie des autres partis.
La troisième différence est sur la question de la moralisation de la vie publique. Le Tavini a beaucoup fait sur ce sujet notamment en organisant des manifestations pour dénoncer la justice colonialiste. Mais ce qui est choquant c'est qu'aujourd'hui il sert de vivier à des personnes qu'il dénonçait, en leur donnant des postes de responsabilité, c'est une perte de crédibilité.
Enfin, notre dernière différence est que nous sommes pour une régionalisation forte. Ces régions auront de véritables pouvoirs en matière fiscale, économique, sociale. Les élus doivent rendre des comptes à leurs électeurs. Aujourd'hui, tout le monde est à Papeete, tout s'y décide, un élu marquisien va décider pour Bora-Bora, les élus de Tahiti pour les Tuamotu, ça marche sur la tête. Il faut revitaliser les îles, éviter la désertification, créer des pôles économiques. Nous sommes contre la centralisation à la différence du Tavini. Nous avons d'ailleurs désigné un porte-parole par archipel, c'est une manière de démocratiser le parti alors que chez les autres le président confisque la parole.
Penses-tu toujours à cette perspective d'un front indépendantiste ?
On n'a pas le monopole, on est prêt à s'ouvrir, mais il est difficile de faire liste commune vu les problèmes de moralisation de la vie publique. On ne veut pas se faire phagocyter. On se positionne, mais en aucun cas on ne veut arrondir les angles pour avoir un siège, on a le temps, le Tahoeraa est peut être encore là pour 20 ans. Le front indépendantiste est une démarche, avoir l'intelligence de réunir des gens différents comme en Kanaky. Cela ne veut pas dire s'allier à n'importe quel prix, nous serons intransigeants sur l'écologie, la moralisation de la vie publique. Nous voulons créer un rapport de forces par les idées, en aucun cas être un groupuscule du Tavini.
Quelle analyse fais-tu de la situation sociale et politique ?
Il y a quelque chose de paradoxal, cette situation relève d'une alchimie un peu malicieuse. On a une présence qui donne un poids à la France dans le Pacifique. Pour des raisons géostratégiques, elle ne veut pas nous lâcher comme d'ailleurs la Kanaky, car il y aurait des possibilités de « miracle économique ». En fait c'est une logique gaullienne qui est une conduite permanente aussi bien avec la gauche qu'avec la droite. On a un État comateux, suroxygéné par des transferts financiers.
La France a pérennisé sa présence sur la classe Demis (métis) qui maîtrise le français, porte ouverte à la réussite sociale. La France les a choyés, en les plaçant dans une situation de tampon entre la population autochtone et les autorités coloniales. Tant que cette classe sera tenue par le ventre, on aura toutes les difficultés à s'en sortir, la France ayant les moyens d'entretenir sa danseuse. Encore une fois, les Demis sont la classe moyenne, voire des nantis. Pour ne pas être exclus, il faut maîtriser le français. Au départ être Demis se faisait par le sang, le métissage ; aujourd'hui est introduit en plus un rapport à l'argent. Un métis peut ne pas être un Demis avec cette nouvelle « définition ». Ici ça n'éclatera pas comme en Kanaky, à cause justement de cette classe de petits bourgeois, une révolution bouleversant le système ne me semble pas possible. Le Tavini l'a fait croire par démagogie. S'il le voulait il mettrait en place un gouvernement provisoire, et puis quand on voit ses nouvelles recrues.
L'arrivée de la gauche a-t-elle changé quelque chose en Polynésie ?
Ils ont tenu un discours, notamment sur les fonds publics. Cela n'entrera dans la réalité que si la France contrôle les dépenses faites en Polynésie. Mais il faut surtout que Jospin remette en cause cette conduite gaullienne sinon ce ne sera que « toilettage ». Va-t-elle la réviser puisqu'en fait elle ne veut pas sortir du Pacifique, on peut toujours espérer...
Quelles batailles allez vous mener ?
Au niveau territorial, on va se structurer, s'organiser, se présenter aux élections, marquer notre présence en intervenant notamment sur les questions écologiques. Au niveau régional, nous allons participer à une conférence environnementale en Nouvelle-Zélande, la gestion de l'environnement ne peut pas se faire qu'en Polynésie mais avec des partenaires. Au niveau national, nous allons avec les Verts de France utiliser l'Assemblée comme tribune pour avancer sur des sujets que la justice foncière, les institutions, l'absence de la proportionnelle aux municipales en Polynésie... Tout ça sont des moyens, mais la finalité reste la dignité humaine.
Comment vois tu les prochaines élections territoriales partielles ?
Aux Marquises rien ne va changer. Aux Iles sous le Vent, le Tahoeraa de Flosse va essayer de consolider sa majorité. Il va le faire « grâce » aux cyclones qui sont passés sur cet archipel. Flosse va utiliser la reconstruction comme outil de propagande, le nombre de bulletins correspondra au nombre de tôles ondulées fournies par le territoire. Aux dernières territoriales nous avions fait 5 %, on va essayer de se maintenir voire de progresser.
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1) Centre d'Essais du Pacifique
2) Président RPR du territoire
3) Parti frère du RPR
4) Parti indépendantiste « socialiste » dont le leader est Jacqui Drollet
5) ONG Maohie
6) Alexandre Leontieff, ancien président du territoire ex-Tahoeraa, condamné
pour corruption
7) 1 FF = 18.18 CFP
Source : Inprecor, mars 1998
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