Air Canada
Une humiliante discrimination douce à la canadienne

Le 9 mars 1998
Air Canada
Relations Publiques
B.P. 14000 Station Airport Dorval,
Québec H4Y 1H4
Canada

Madame, Monsieur,

Lors de mon récent séjour à Toronto j'ai appris que les bénéfices d'Air Canada sont en hausse, que vous avez conclu de nouvelles alliances avec d'autres lignes aériennes et que vous êtes même parvenus à donner votre nom à un complexe sportif. L'heure est sans doute aux félicitations.

Néanmoins, je vous écris au sujet d'une question moins séduisante, qui n'intéresse probablement pas vos actionnaires.

Le 13 février, avant d'embarquer à bord du vol 881 d'Air Canada de Paris à destination de Toronto, vos employés m'ont posé des questions sur la durée et les objectifs de mon voyage au Canada, sur mon lieu de résidence et mes activités professionnelles à Paris. Ils m'ont posé ces questions tout en testant l'authenticité de mon passeport canadien à l'aide d'un appareil laser.

Les réponses à leurs questions se trouvaient noir sur blanc sur la page du passeport qu'examinait votre employé. D'ordinaire seuls les officiers de la police nationale française me posent ce genre de question, lorsqu'ils effectuent des contrôles d'identité.

J'ai demandé aux trois employés si tous les passagers étaient soumis au même examen minutieux. Ils ont répondu par l'affirmative, j'ai toutefois remarqué qu'aucun des autres passagers m'entourant n'était tenu de répondre aux mêmes questions. Aucun autre passeport n'a été l'objet d'un examen aussi poussé.

Lorsque j'ai demandé si la raison de ce traitement discriminatoire était en rapport avec la couleur de ma peau ou avec mon nom, un des employés a d'abord refusé une telle explication; pour ensuite admettre que c'était sûrement cela la raison. Il a précisé qu'Air Canada et le gouvernement canadien "avaient des raisons" pour pointer du doigt certaines catégories de passagers.

J'ai ensuite rejoint les autres passagers. Comme nous devions attendre la navette pour l'avion, je suis retourné poser davantage de questions aux employés qui avaient contrôlé mon passeport.

Je leur ai demandé s'ils avaient reçu des consignes de la direction d'Air Canada, et s'ils pouvaient m'expliquaient les critères employés pour choisir les passagers soumis à un contrôle plus stricte. Ils ont répondu qu'ils avaient en effet des consignes et que c'était par ailleurs une question "d'expérience". Lorsque je leur ai demandé quelle avait été leur "expérience" avec des individus de ma "catégorie", ils ont refusé de répondre et m'ont souhaité "bon voyage" à plusieurs reprises comme si je n'étais qu'une nuisance dont il fallait se débarrasser au plus vite.

À vrai dire, j'étais assez réticent de voyager sur Air Canada pour rentrer au Canada. La fois précédente datait de décembre 1992, j'avais alors été soumis à un traitement pour le moins dégradant. À l'enregistrement, déjà, un de vos employés (non pas le préposé à l'enregistrement mais un autre qui circulait dans la zone d'enregistrement) m'a demandé pourquoi je voyageais avec si peu de bagages, alors qu'il "[faisait] très froid au Canada en décembre". Aucun des passagers alentour (qui pourtant n'avaient pas non plus beaucoup de bagages) n'a dû répondre à de telles questions.

À l'heure de l'embarquement (toujours pour le vol de décembre 1992), on m'a obligé à attendre au moins 20 minutes pour récupérer mon passeport. Votre employé avait disparu avec sans rien expliquer. Entre-temps, je suis resté assis et ai pu observer plusieurs dizaines de passagers (tous blancs) passer pour embarquer à bord de l'avion sans même qu'on ne contrôle leur passeport.

À son retour, votre employé m'a expliqué (en réponse à mes questions) qu'il était allé téléphoner à l'ambassade canadienne pour vérifier l'authenticité de mon passeport. J'ai demandé si la couleur de ma peau et mon nom étaient la cause de ce traitement spécial, il a répondu que non. Comme j'insistais pour connaître les raisons de ce traitement, il a fini par admettre que j'avais raison =AD sachant qu'il aurait été ridicule de prétendre le contraire.

Je n'ai connu pareille expérience avec aucune autre compagnie aérienne (qu'il s'agisse d'Air France, d'Air Transat, de la Canadian ou de Canada 3000) desservant la ligne Paris-Toronto. Seul exemple comparable, l'embarquement à bord d'un vol sur la SAS de Copenhague à Toronto en août 1991, a été quelque peu humiliant lui aussi.

À Copenhague, mon passeport avait déjà été contrôlé au moment de l'enregistrement, comme de juste. Toutefois, pendant que tous les passagers attendaient l'embarquement dans le salon réservé à cet effet, un employé a annoncé mon nom (et uniquement le mien) au système d'annonce publique pour me demander de venir au comptoir. Je me suis levé et avant même que j'aie atteint le comptoir, un employé m'a intercepté pour demander à haute voix mon passeport, sous le regard des 250 autres passagers.

J'imagine que ce type de "traitement spécial" serait blessant pour n'importe quelle personne, mais il y a quand même quelque chose de particulièrement vexatoire dans mon cas précis. Je suis né au Canada, j'ai été élevé au Canada et j'y ai fait toutes mes études primaires, secondaires et universitaires. Je parle couramment les deux langues officielles du pays. Qui plus est, il n'y a rien dans mon apparence qui me distingue sensiblement d'un "jeune Canadien moyen".

Je suis actuellement étudiant en France. Quand je rentre de temps à autres au Canada pour rendre visite à mes amis et à ma famille, je ne m'attends pas à ce que l'on me traite en criminel avant même d'embarquer à bord de l'avion. Le fait de me voir infliger ce genre de traitement par un des "transporteurs nationaux" de mon propre pays est particulièrement déplaisant.

Bref, je ne suis nullement une bizarrerie statistique. Vous devez savoir que la composition "ethnique" du Canada n'est plus ce qu'elle était, il y a des millions de Canadiens d'origine non-européenne. Les chiffres récemment publiés du recensement de 1996 en fournissent une preuve éclatante.

Si je suis soumis, moi, à un tel traitement, à quoi peuvent s'attendre des touristes et des visiteurs d'origine non-européenne qui n'ont pas de passeport canadien ? Et les Canadiens d'origine non-européenne qui ne parlent ni anglais ni français aussi bien que moi ? Que dire des autres membres de ma "catégorie" qui sont moins armés que moi pour affronter des cas d'abus de pouvoir et de discrimination ?

Pire, qu'est-ce qui attend les demandeurs d'asile fuyant une guerre et des persécutions ? Le Canada et ses transporteurs nationaux! n'ont-ils pas d'engagements internationaux et moraux à cet égard ? Peut-on s'étonner que certains ne respectent pas "les voies légales" ou que d'autres soient prêts à s'endetter jusqu'aux yeux auprès de réseaux mafieux et à mettre leurs vies en danger dès lors que toutes les filières légales et sures sont fermées de façon étanche ?

Pourquoi Air Canada applique-t-il une telle politique ? Quelles instructions donne votre direction à ses équipes aux sols ? Quelle loi vous oblige à traiter des gens comme moi de cette manière ? Pourquoi les autres compagnies aériennes n'agissent-elles pas de la même manière ?

Si vous vous sentez "obligés" par le gouvernement d'agir de la sorte, qu'avez vous fait de concret pour changer l'attitude du gouvernement ? Vous avez un lobby qui oeuvre jour et nuit à représenter votre société et vos intérêts sectoriels auprès de la puissance publique. Qu'a-t-il fait dans ce domaine précis ?

Si je ne m'abuse, vous avez dépensé une somme importante pour offrir des billets à tarif réduit à ceux qui sont allés manifester en faveur du "Non" à Montréal en octobre 1995. Etes-vous prêts à prendre position de façon aussi publique et conséquente pour défendre les droits et la dignité de tous les Canadiens qui rentrent au Canada, quelques soient la couleur de leur peau et leur origine ethnique ?

J'attend une réponse écrite et documentée. J'envoie des copies conformes de cette lettre (en français et en anglais) à un certain nombre d'intéressés, en espérant que vous prendrez ainsi ma plainte plus au sérieux.

Veuillez agréer l'expression de mes sentiments distingués,

Raghu Krishnan

 

cc. Commission canadienne des droits de la personne, Ministère de la citoyenneté et de l'immigration, Toronto Star, Globe and Mail, Le Devoir, La Presse, FEC-Voyages Campus, Nouvelles Frontières, Division aérienne du SCEP, Syndicat National du Transport Aérien, Libération, Le Monde, Ambassade du Canada (France)

 

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