Crise de régime en Corée du Sud
Après l'entré en fonction de Kim Dae-jung

par Pierre Rousset

 

Le nouveau président sud-coréen vient d'entrer officiellement en fonction. Mais la formation de son gouvernement a été bloquée par l'opposition, majoritaire à l'Assemblée nationale. La Corée du Sud n'est pas sorti de sa crise de régime.

Bien qu'élu le 18 décembre 1997, le nouveau Président de la Corée du Sud, Kim Dae-jung, n'a prêté serment que le 25 février dernier, lorsqu'il est entré officiellement en fonction. Il devait, dans la foulée, constituer son gouvernement avec pour Premier ministre Kim Jong-pil, mais l'opposition, majoritaire à l'Assemblée nationale avec 161 sièges sur 295, a boycotté la session, créant l'impasse. L'épisode confirme, si besoin était, que le pays est loin d'être sorti de ce qui apparaît comme une véritable crise de régime.

L'élection présidentielle de décembre 1997 avait en effet reflété sur le plan politique la crise de l'ancien régime, déjà manifeste sur les plans social et économique : le candidat du parti gouvernemental n'avait recueilli que 38,7 % des voix alors qu'un nouveau venu dans la compétition, Rhee In-je, obtenait pour sa part 19 % des suffrages. Un pluralisme fort inhabituel perçait et le vainqueur, Kim Dae-jung, s'avérait être l'une des plus grandes figures internationales de l'opposition démocratique à des dictatures plus ou moins militaires, si nombreuses les décennies passées. Mais en elle-même, l'élection présidentielle ne réglait rien, d'autant plus que Kim Dae-jung n'était élu qu'avec 40,4 % des voix et que l'opposition présidentielle restait majoritaire à l'Assemblée nationale.

Soumis aux exigences du Fonds monétaire international (FMI) et à la recherche d'une alliance au sommet, l'ancien dissident devenu Président à l'âge de soixante-quatorze ans n'a cessé de prôner un "esprit de coopération" envers toutes les forces politiques sud-coréennes. Au point, d'ailleurs, de choisir pour Premier ministre l'une des personnalités les plus sombres de l'ancien régime : Kim Jong-pil est l'un des officiers putschistes de 1961, homme de confiance du dictateur honni Park Chung-hee, fondateur de la KCIA, ces services secrets connus pour leur brutalité. Comble de l'ironie historique, Kim Jong-pil a peut-être directement trempé dans l'enlèvement à Tokyo, en août 1973, de Kim Dae-jung ; le dissident n'avait alors eu la vie sauve que grâce à une intense campagne de solidarité menée, notamment, aux Etats-Unis. Mais voilà, tombé en disgrâce, l'ancien dirigeant de la police politique a constitué son propre parti, l'Union libérale démocrate, et a favorisé l'élection de Kim Dae-jung. De quoi brouiller la signification politique des confrontations en cours !

Kim Dae-jung sait pourquoi il a été élu : il lui faut liquider l'héritage d'une dictature militaro-industrielle incarnée par l'osmose entre Etat, caste des officiers et conglomérats familiaux, les chaebols. N'a-t-il pas déclaré à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel : "l'ère des chaebols est terminée" ? Une phrase, note le journaliste Philippe Pons, "qui a sonné, à Séoul, comme une déclaration de guerre" (Le Monde, 26 février 1998). Le nouveau président veut forcer les conglomérats à se replier sur leurs métiers d'origine afin de dégager le champ économique et de réduire leur puissance politique. Mais le pourra-t-il en l'absence d'un mouvement social venu d'en bas ? Kim Dae-jung ne peut espérer susciter une vaste mobilisation démocratique à caractère populaire, alors qu'il annonce qu'il ne pourra rien faire contre les licenciements en masse.

Au fond, la marge de manoeuvre de Kim Dae-jung dépend du degré de crise interne des composantes de l'ancien régime - et de la force de pression exercée par les institutions financières internationales et les intérêts impérialistes désireux de s'implanter profondément dans le pays. Mais alors, si l'ancien régime s'effondre plus complètement encore, ce ne sera pas au profit des droits démocratiques et sociaux, mais d'une nouvelle forme d'alliance entre capitalistes sud-coréens, japonais et occidentaux. À moins que la crise de régime ne laisse le temps à un mouvement populaire indépendant d'affirmer sa force propre.

 

Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 5 mars 1998

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