La liberté des
Tibétains
La manifestations européenne du 8 mars
par Arthur Mahon
Le 8 mars se tiendra à Paris la troisième manifestation européenne pour la libération du Tibet. Elle commémore le soulèvement de mars 1959 contre l'occupation chinoise.
Parmi les mouvements de solidarité internationale qui existent en France, celui avec le Tibet reste l'un des plus importants. Une raison en est le rayonnement exercé par le bouddhisme tibétain, ici comme dans d'autres pays. La personnalité du dalaï-lama et son esprit de tolérance n'y sont pas pour rien. Malgré les pressions d'une minorité du clergé en exil, il s'affirme depuis longtemps en faveur d'un Tibet démocratique et laïc où il ne jouerait plus aucun rôle politique.
Après Bruxelles et Genève, c'est cette fois le tour de Paris. Pour la troisième année consécutive, une manifestation européenne va réclamer la libération du Tibet. La coalition Tibet-98 qui l'organise regroupe une cinquantaine d'associations à caractère culturel, religieux ou politique. Certaines diffusent des informations sur la situation dans ce pays, essayent de sensibiliser l'opinion, de mobiliser les élus. D'autres aident les réfugiés tibétains dont des dizaines de milliers ont trouvé refuge en Inde. Leur action prend la forme de parrainages d'enfants, de construction de monastères, de soutien à des moines âgés. Leur objectif n'est pas simplement d'ordre caritatif : elles s'emploient à empêcher le naufrage définitif d'une civilisation.
Pendant longtemps, l'aura de la révolution chinoise et la propagande officielle ont occulté le drame qui se jouait au Tibet. Pendant longtemps aussi, on n'a pas compris que le sort fait au lointain Tibet concernait l'humanité entière. Un exemple : selon certains scientifiques, il existerait un lien entre la température du plateau tibétain, dont la moitié des arbres ont été abattus en quarante ans, et le phénomène climatique El Niño, qui a une portée mondiale.
Au Tibet, les dirigeants du Parti communiste ont mis d'emblée leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs à la tête de l'Etat chinois. En 1949-1950, l'Armée populaire de libération a envahi ce pays sous le prétexte de mettre fin au système féodal. Au début, les soldats se sont souvent comportés de manière correcte, notamment envers les paysans pauvres. Mais la logique coloniale a rapidement pris le dessus.
Laurent Deshayes, auteur d'une Histoire du Tibet, affirme que dans les années cinquante, pour construire une route, "les Chinois recourent à la main- d'oeuvre tibétaine le plus souvent sans payer les ouvriers : plus de quinze mille hommes travaillent ainsi (...) dans des conditions similaires à celles des travaux forcés". À la suite de mesures économiques catastrophiques, la famine s'étendit. Malgré les appels lancés par le dalaï-lama, un mouvement de guérilla se développa dans l'Est du Tibet. Il fut réprimé avec une violence extrême. Des villages entiers ont été rasés. De nombreux paysans s'enfuirent vers Lhassa, la capitale. Dans cette ville, la montée des tensions, les provocations chinoises et peut-être aussi l'action de la CIA, débouchèrent en mars 1959 sur la fuite en Inde du dalaï-lama et le soulèvement d'une partie de la population.
Vingt à trente mille personnes affrontèrent les troupes chinoises, qui bombardèrent la ville. La répression allait être atroce dans tout le pays. Des dizaines de milliers de personnes périrent lors de massacres ou dans des camps de concentration. Durant la révolution culturelle, les gardes rouges finirent de raser ou de dévaster 3 000 monastères où vivait un homme sur quatre. Une partie a été reconstruite depuis. Lors de sa visite en 1980, le secrétaire général du PCC, Hu Yaobang, reconnut que le Tibet vivait un "colonialisme à l'état pur". Il s'en suivit une période de libéralisation, mais elle fut de courte durée. À partir de 1987 les manifestations se multiplièrent malgré la répression. En 1989, la loi martiale fut décrétée.
Mao Zedong avait promis d'apporter le développement au Tibet. Les ressources naturelles ont été pillées. Le taux d'illétrisme est 3 fois plus important qu'en Chine. Selon Laurent Deshayes, "des groupes ethniques ont pratiquement disparu, comme les Ngologs qui vivaient entre Kham oriental et Amdo : alors qu'ils étaient 120 000 en 1957, ils n'étaient plus que 4 200 au milieu des années soixante-dix". En 1994, Pékin a décidé une modernisation accélérée du pays, au prix d'une politique d'assimilation forcée, d'une omniprésence de l'armée et du transfert massif de populations chinoises au Tibet.
Avant 1949, "de façon générale, la communauté tibétaine était très paisible et très heureuse" affirme le dalaï-lama. Etait-ce le point de vue des plus démunis ? On peut en douter. Car sinon le gouvernement tibétain n'aurait pas jugé nécessaire d'effacer les dettes de nombreux paysans en 1944. Mal lui en prit d'ailleurs, car il provoqua le courroux d'aristocrates laïcs et religieux. Et certains dignitaires, lui reprochant sa politique réformatrice, tentèrent de le renverser en alliance avec Tchiank Kaï-chek, dirigeant du Guomindang chinois. Mais le Tibet n'était pas pour autant l'enfer décrit par la propagande chinoise. Ainsi, la condition des femmes y était bien meilleure qu'en Chine. Certaines étaient même à la tête de monastères peuplés d'hommes. Lors des manifestations de mars 1959, une association de femmes organisa d'impressionnants cortèges.
Depuis quarante ans, les femmes tibétaines ont payé un lourd tribut. La politique démographique chinoise s'est traduite par des stérilisations et des avortements forcés. Les femmes ont joué un rôle important dans les luttes et ont été réprimées en conséquence. Aujourd'hui, sur un millier de prisonniers politiques, environ le tiers sont des femmes. La torture étant systématique, elles se voient réserver des formes particulières de sévices : ablation de seins, viol avec des matraques électriques, utilisation de chiens... La manifestation de cette année se tenant un 8 mars, ce doit être l'occasion de rendre un hommage particulier aux combats des femmes tibétaines.
Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 5 mars 1998
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