France

Handicapés : encore des citoyens de seconde zone

par Marc Santesso

 

Un article à la "une" du journal "Le Monde" daté du 20 novembre 1997 décrivait la non-visite mouvementée d'un jeune handicapé dans un musée parisien. Ce genre d'aventure est fréquent. Il est si rare que la presse s'en fasse l'écho qu'on ne peut que s'en féliciter. L'exclusion de la vie sociale de cette population est une réalité complexe.

Autrefois les monstres - les nains, les obèses - étaient exhibés sur les places des villages comme des animaux de foire. D'autres vivaient reclus, mendiaient à la sortie des églises... Les évolutions sociales ont sorti les handicapés de "la cour des miracles", la qualité de leur vie s'est sensiblement améliorée. Mais à bien regarder, sous les dehors civilisés de la "Modernité", l'infirmité est toujours stigmatisée et reste source d'exclusion sociale.

La télévision ou le cinéma n'hésitent plus à projeter des documentaires consacrés à la vie et au travail de Stephen Hawking, le physicien handicapé. Jean-Marie Cavada invite les sourds dans l'émission "La marche du siècle". Il existe même des films qui ont pour héros(roïnes) des personnages handicapés (Go now de P. Winterbottom, cinéaste anglais) qui apparaissent intelligents, sensibles, responsables, humains. Mais cela reste marginal.

Car dans le même temps les pratiques humiliantes héritées de l'Eglise retrouvent une légitimité grâce à la télévision. Le financement d'une partie de la recherche médicale se fait par la quête publique. Les chômeurs, les SDF ont les Restos du coeur, les handicapés ont le Téléthon. Le charity-business a de beaux jours devant lui. Les portraits édifiants de sportifs handicapés où l'effort, le courage, la réussite individuelle sont présentés comme les clés de l'insertion sociale fleurent bon la version aménagée handicapés de l'idéologie des "gagnants". Ces visions réactionnaires sont d'un mépris sans borne.

Autrement dangereuse est la réapparition des théories eugénistes portées par les courants fascistes. Le Pen glorifiant Alexis Carrel ne laisse pas d'inquiéter si demain le FN arrivait au pouvoir. L'idée selon laquelle une existence indigne d'être vécue ne vaut pas la peine d'être poursuivie redeviendra-t-elle d'actualité ? Dans les années trente, dans l'Allemagne nazie, cette idée a conduit les handicapés dans les premières chambres à gaz. Ils furent les cobayes de la solution finale. Dans la France de Vichy les handicapés moururent souvent de faim ou faute de soins dans les établissements sanitaires.

Dans l'immédiat, c'est le darwinisme social des libéraux, tempéré de charité sociale chrétienne qui oriente les politiques, la gauche mettant le bras dans l'engrenage des politiques à la baisse de la protection sanitaire et sociale.

"Insertion, intégration", les ministres n'ont pas assez de mots pour décrire les efforts consentis. Encore que le discours intégrationiste se fasse plus discret ces temps-ci (pas de Gilibert au gouvernement).

Une approche superficielle pourrait laisser penser que l'intégration sociale des handicapés se poursuit sans obstacle majeur. Que la gauche au pouvoir a changé leur vie. Pourtant avec 3 millions de chômeurs il serait surprenant que les handicapés échappent au sort commun des plus démunis. Ils ont toujours les plus grandes difficultés à trouver du travail, à se loger, à se déplacer, et même à se soigner.

Pour sa grande majorité, c'est une population qui n'est jamais tout à fait sortie de son statut d'exclusion sociale, souvent au chômage (le nombre de chômeurs handicapés inscrits à l'ANPE a triplé en huit ans : 20 000 en 1983, 60 000 en 1991), hébergée dans les familles ou dans des institutions à caractère médico-social, vivant d'allocations versées par la Caisse d'allocations familiales, l'Aide sociale, la Sécurité sociale.

En 1992, selon le ministère du Travail lui-même, on dénombrait 254 000 travailleurs handicapés dans le public, le privé, le secteur protégé. Sont comptabilisés des postes anciennement réservés aux militaires, mutilés ou invalides de guerre. 250 000 handicapés aptes à travailler ne travaillent pas (dont 60 000 inscrits à l'ANPE). Soit pour cette population un taux de chômage de 50 % en 1992. Probablement plus élevé vu la fiabilité des statistiques...

Une législation du travail des handicapés existe depuis les années vingt, suite à la première guerre mondiale (mutilés), à l'augmentation du nombre des accidentés du travail avec la généralisation du taylorisme. Après 1945, l'amélioration des techniques médicales va avoir pour conséquence l'allongement de la durée de vie, et l'accroissement de cette population.

Une première loi de 1957 institue des quotas de travailleurs handicapés dans le public et dans le privé. Elle est modifiée en 1975 (loi d'orientation dite des handicapés du secrétaire d'Etat Lenoir), en 1987 par Séguin avec la création de l'AGEFIPH (fond pour la promotion et l'insertion des handicapés) avec l'objectif d'atteindre 6 % des effectifs de la population active en 1992.

L'Etat employait 3,3 % de travailleurs handicapés en 1990 (2,8 % dans l'Education nationale). 40 % des patrons n'employaient aucun handicapé (sur 89 000 entreprises). Pour se mettre en règle, ils ont le choix entre verser une "contribution" (entre 300 et 500 fois le SMIC) ou passer des contrats de sous-traitance avec des établissements du secteur protégé.

En 1992, le CNPF, connu pour ne pas être une entreprise philanthropique, avait fait pression sur le gouvernement Bérégovoy pour récupérer 4 milliards de francs amassées par l'AGEFIPH. C'est dire si la "politique d'insertion" avait eu des effets pratiques !

L'apparition du secteur protégé en 1975 devait permetre l'insertion professionnelle des handicapés. Le Centre d'aide par le travail (CAT) et l'atelier protégé étaient conçus comme une étape dans cette voie. Ce secteur s'est développé (73 000 places en CAT en 1991 et 16 500 en ateliers protégés) grâce aux contrats de sous-traitance évoqués plus haut. Le travail y est répétitif, peu qualifié ou occupationnel.

Les employés du secteur protégé ont rarement franchi les murs pour travailler dans le public ou dans le privé.

En fait le cadre législatif n'a jamais été très contraignant pour les patrons et l'Etat. La création de l'AGEFIPH a tout au plus permis à quelques milliers d'handicapés de trouver ou de conserver un emploi souvent précaire (CDD, CES...).

En 1992, le ministère du Travail reconnaissait que "pour atteindre les objectifs fixés par la loi, il aurait été nécessaire d'embaucher plus de 100 000 handicapés".

Certains patrons "modernistes" embauchent des travailleurs handicapés. Parce qu'ils y trouvent leur compte en terme d'image, parce que certains se sont aperçus que les travailleurs handicapés, dans certaines filières (IBM France), ont une productivité égale, voire supérieure à la moyenne.

Mais la majeure partie des patrons restent hostiles à embaucher, à maintenir au travail de la main-d'oeuvre handicapée. Elle est considérée comme peu productive, elle "coûte" plus chère qu'une main-d'oeuvre classique (formation, aménagement des postes de travail, accessibilité des locaux, communication avec le collectif de travail, probabilité de l'accident du travail...).

Les gouvernements successifs ont surtout chercher à gérer et à amortir les problèmes sociaux que pose ce type de population en constante augmentation plutôt que de la (ré)insérer. En témoignent les choix gouvernementaux s'orientant en priorité vers un renforcement important du secteur protégé. En période de chômage de masse le discours sur "l'insertion" apparaît pour ce qu'il est : du vent.

La question de l'emploi est déterminante dans le processus de (ré)insertion. Mais d'autres difficultés renforcent l'exclusion sociale.

Avoir une scolarité normale pour un handicapé tient de la gageure, entre les problèmes de santé et l'inadaptation de l'institution scolaire ou de formation professionnelle.

Les handicapés sont des "clients" privilégiés du logement social. Les besoins réels des handicapés n'ont jamais été vraiment pris en compte, sauf à penser que l'intégration d'une largeur de porte minimale dans le cahier des charges des architectes est une grande avancée. Les logements - quand ils existent - sont souvent éloignés des centres-villes, des services publics, mal adaptés, concentrés en mini-ghetto dans certaines cités.

Se déplacer ? Les transports publics sont rarement accessibles, les signaux sonores quasi inexistants pour les aveugles... Quant à l'accessibilité des services publics, c'est selon, alors que tous devraient l'être.

Les maigres acquis sociaux des handicapés sont remis en cause. La baisse du niveau de protection sociale et la restriction du budget alloué à la santé les touchent de plein fouet. Le forfait hospitalier à 70 F les pénalise fortement alors que ce sont des pensionnaires privilégiés des établissements de soins.

Les handicapés dans ce pays ont encore des combats longs et difficiles à mener. Les associations existantes qui prétendent représenter les handicapés et travailler à leur insertion n'ont jamais fait que du lobbying ou du conseil auprès des cabinets ministériels. Elles se satisfont de la situation, suggérant qu'il n'y a rien de mieux à espérer qu'un statut de seconde zone.

Les associations combatives existantes sont éparpillées, localistes. Elles gagneraient à se fédérer pour espérer, peser. Les handicapés ont besoin aujourd'hui de construire des cadres militants démocratiques, de débattre, d'agir en défense de leurs revendications.

Leur vie ne s'améliorera sensiblement que si leur est reconnu le droit au travail, le droit au logement, le droit de se déplacer, un revenu minimum décent pour vivre.

 

Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste révolutionnaire, section française de la Quatrième Internationale, 5 mars 1998

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