Attaquer l'interventionnisme et
le libre-échange sur le terrain politique

par Marc Bonhomme

 

Il est devenu à la mode pour les États d'invoquer la tyrannie des marchés financiers ou des États puissants, surtout les ÉU – qui contrôlent les organismes internationaux – pour justifier leurs impopulaires politiques néolibérales de coupures, de déréglementation, de libéralisation et de privatisation. Qu'on pense au gouvernements fédéral ou québécois qui pointent du doigt soit le maintien des cotes de Standard and Poor ou Moody's, soit la compétitivité fiscale face à l'Ontario ou aux États-Unis, ou encore l'état de la balance des paiements. Il semble qu'il ne reste plus qu'aux États qu'à bien gérer le démantèlement de l'État providence tout en rendant les entreprises dites nationales efficientes et les populations technologiquement adaptées et socialement flexibles. La politique, c'est-à-dire la lutte pour un projet de société, a laissé la place à la gouvernance, c'est-à-dire à la gestion de l'État en vue du meilleur rendement.

Jaugé à cette aulne, le libre-échange et ses avatars, de l'ALÉNA à l'AMI en passant par la CÉAP (APEC), apparaît comme le programme de transnationales autocratiques et globales imposée aux États et à leurs peuples. À la limite, cette vision pousse certains nouveaux internationalistes à appeler à privilégier la lutte directe contre les multinationales, en particulier contre les banques, et les institutions internationales. Le pôle réformiste de cette stratégie nouvelle, très présent dans le mouvement écologiste et chez les ONG en général, privilégie le lobbying, les contre-conférences et le dialogue vis-à-vis les transnationales et les institutions de Bretton Woods, l'OCDE ou les Nations unies. Le pôle radical, présent en particulier dans la jeunesse, privilégie plutôt l'action directe exemplaire telle l'occupation des succursales bancaires et les manifestations lors de conférences internationales.

Les uns comme les autres voient le champ politique, dont l'enjeu est la conquête de l'État, comme secondaire sinon sans intérêt. Les premiers y voient un espace de dialogue où il sera possible de gagner à leurs positions des politiciens hésitants et souvent honteux des politiques de leurs partis que par ailleurs ils excusent sur le dos de la mondialisation. Les plus radicaux voit dans le politique un lieu irrémédiablement pourri de compromissions et de capitulation que tout pur radical ne saurait touché. D'où leur indifférence sinon leur hostilité aux partis politiques de gauche qui, selon eux, ne peuvent pas faire autrement que de finir dans le même panier à crabes.

Si la plupart des militants ne font pas leur cette analyse extrême du politique, ils n'en sont pas moins influencés pour autant. Cette influence se traduit chez eux par soit la conception de l'État comme un allié et/ou comme impuissant. Le gouvernement québécois est vu comme un allié contre le fédéral et son plan B ; le gouvernement fédéral, au Canada anglais, est vu comme le défenseur des programmes sociaux contre les gouvernements provinciaux à la Klein ou à la Harris, et comme le défenseur d'un Canada convivial et égalitaire face aux ÉU individualiste et sans cœur et face à un Québec diviseur et ethnique, et ami des ÉU. Il s'agit de se gagner le bon gouvernement qui essaie malgré tout de rester autonome face au transnationales contre les mauvais devenus leurs chevaliers servants, les bons des uns étant les mauvais des autres, nationalisme oblige. Finalement, tous les niveau de gouvernements seraient obligés d'assainir leurs finances publiques pour se délivrer de l'emprise du capital financier (« les gars à bretelles rouges » de dire Jean Chrétien), tout au plus devrait-on leur reprocher d'en faire supporter trop le poids sur le dos du peuple.

 

État-victime ou État-complice ?

Mais l'État est-il une victime ? Il semble bien, en effet, que les gouvernements canadien et québécois, après la récession de 1990-91, aient été contraints à la stratégie du déficit zéro suite à leur vulnérabilité due à leur endettement après des grandes institutions financières, et particulièrement auprès des grandes places financières étrangères qui étaient alors en position d'exercer une pression à la baisse sur le dollar. Mais a-t-on posé la vraie question : « pourquoi les États se sont-ils aussi endettés ; pourquoi la balance canadienne des paiements était-elle aussi détériorée en 1992 ; pourquoi Ottawa, encouragé par Québec et le PQ alors dans l'opposition, a-t-il signé l'Accord de libre-échange (ALÉ) en 1989, précurseur de l'ALÉNA ? » Le gouvernements n'avaient-ils pas d'autre choix ?

Certes, la crise de rentabilité du capitalisme depuis la récession de 1974-75 ne pouvait faire autrement que de ralentir la croissance de l'assiette fiscale tout en augmentant les dépenses sociales. Mais fallait-il accepter le critère de la rentabilité capitaliste au lieu d'éponger par des impôts l'épargne devenue improductive pour la recycler vers des productions socialement utiles ? Pourquoi, non seulement ne pas avoir fait cela mais avoir cédé aux pressions des gens d'affaires et riches rentiers qui ont exigé la baisse de la taxation des profits et revenus élevés sous prétexte de ne pas pénaliser l'épargne qui par ailleurs était recyclée vers la spéculation ? Sans compter la généralisation des paradis fiscaux permis par la libéralisation des flux de capitaux, depuis 20 ans, au Québec, le taux marginal combiné fédéral-provincial sur la tranche de revenu la plus élevée a baissé de 25%. Cette baisse de l'imposition des revenus élevés se conjugue à celle sur les profits des entreprises qui, au Canada pour tous les niveaux de gouvernement, ne compte plus que pour moins de 10% de l'impôt sur le revenu des particuliers alors qu'il lui était supérieur en 1950.

Faut-il alors se surprendre de l'apparition d'un déséquilibre fiscal dès la fin des années 70 qui s'en envenimé dans la décennie suivante. Pour s'y attaquer, le nouveau gouvernement Mulroney aurait bien voulu réduire d'une façon drastique les dépenses sociales, en particulier par le biais de la désindexation des pensions pour les gens âgés. Mais la classe ouvrière du Canada, contrairement aux ÉU, était trop forte pour lui permettre autre chose qu'un grignotage de l'assurance-chômage et celui des transferts aux provinces riches, et la désindexation des franchises et paliers de l'impôt sur le revenu pour pouvoir l'augmenter furtivement. Par contre, le PQ, en 1982, grâce à son alliance avec les syndicats dans un contexte de défaite référendaire, avait pu mener une attaque autrement dévastatrice en réduisant de 20% les salaires des employés de l'État, balayant ainsi des gains cruciaux du mouvement de libération national-social des années 60-70.

L'incapacité du gouvernement Mulroney, contrairement au gouvernement américain sous la présidence Reagan, à mettre au pas sa classe ouvrière ne fut pas le moindre facteur à le pousser vers l'ALÉ. En effet, la disparité des rapports de classe canado-américain se traduisait par un niveau salarial plus élevé au Canada et par un écart de pression fiscale allant en s'agrandissant, sans compter un endettement croissant rapidement surtout vis-à-vis l'extérieur qui lui-même causait une détérioration de la balance des paiements. (Il est vrai que l'endettement américain, en termes relatifs, n'était guère plus reluisant mais comme grande puissance mondiale, les ÉU avaient les moyens économique, politique et militaire de s'endetter pour baisser substantiellement les impôts des riches tout en pratiquant une escalade militaire qui allait précipiter la fin de l'URSS.) Une fois dans l'ALÉ, puis dans l'ALÉNA, il allait être plus facile pour les gouvernements de l'État canadien d'invoquer la contrainte du marché mondial.

Mais le coup fourré du libre-échange et ses suites dont la TPS, symbole à un recours plus important à une fiscalité indirecte régressive, allaient à ce point discréditer le gouvernement conservateur qu'il laissait au Libéraux les fruits de cette stratégique victoire bourgeoise. Le gouvernement Chrétien, rapidement réconcilié avec l'ALÉNA après sa victoire électorale de 1994, déposa le budget Martin, premier d'une longue suite, véritable agenda reaganien appliqué au Canada avec dix ans de retard. Quant au gouvernement Parizeau, avec le budget Campeau, il enclencha la même politique sociale réactionnaire que le gouvernement Bouchard mit en pratique avec zèle. La bataille référendaire de 1995 n'empêchait pas les frères ennemis de s'entendre comme larrons en foire à propos de la nécessité d'appliquer rapidement et durement toute la panoplie des politiques néolibérales. L'un comme l'autre n'avaient que faire du projet de société qu'appelait le peuple québécois lors des consultations sur l'avenir du Québec à la veille du référendum.

L'histoire récente de l'État canadien révèle donc un État-complice qui s'est volontairement constitué en pseudo-victime pour améliorer son rapport de force face à la classe ouvrière et qui y a réussi. Dans la répartition des rôles entre la bourgeoisie d'affaires et son personnel politique, la première est l'auteur de la pièce mais l'État en est le directeur et metteur en scène. Certes, auteur et directeur ont leurs petites chicanes surtout quand la pièce du premier exige des moyens que le deuxième n'a pas. Mais tous les deux étant d'accord avec le scénario, ils finissent toujours par s'entendre sur le dos des acteurs dont les salaires et conditions de travail sont sacrifiés malgré les inconvénients momentanés que cela cause au directeur. L'État, faut-il le rappeler, est un État bourgeois.

La meilleure stratégie des acteurs pour s'imposer est d'arriver à monter une autre pièce que le grand public voudra voir et même à laquelle il voudra participer. Mais exiger un changement d'auteur avec le même directeur ne résultera qu'en un autre auteur avec une pièce du même genre. Combattre les transnationales étrangères aux bénéfices de celles de chez nous, si tant cela soit possible, ne ferait que changer le mal de place. Il s'agit de s'emparer de la scène en se débarrassant du directeur/metteur en scène. Cela fait, ce sont les acteurs, guidé par le grand public, qui choisiront le ou les auteurs. Personne ne prétend que le succès sera facile mais les grandes lignes d'une pièce à succès sont connues : ce sont les revendications des luttes ouvrières et populaires telles que synthétisées dans le programme d'un parti anticapitaliste comme, au Québec, le Parti de la démocratie socialiste (PDS).

Changer l'auteur passe par le changement du directeur. Se débarrasser de la dictature des transnationales et des banques passe par la conquête de l'État dont les fondements bourgeois de répression et de contrôle devront être détruits et le pourvoiement bureaucratisé des services publics, démocratisé. En sortira un État socialiste, démocratique et décentralisé, donc léger, mais assez fort pour unir le peuple contre le revanchisme du capital.

 

Les États impérialistes contre les peuples

Les moyens de contrôler le globe et de tenter d'écraser tout État qui n'obéit pas au doigt et la l'œil au capital, même réactionnaire, les États impérialistes, les États-Unis en tête, les mettent en place en renforçant le pouvoir des organisations de Bretton Woods auxquelles s'ajoute dorénavant l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et celui des Nations unies au nom du droit d'intervention humanitaire.

L'ALÉ puis l'ALÉNA allaient donner l'élan pour conclure et approfondir, après dix ans de négociations, l'Accord général sur le commerce et les tarifs (GATT) désormais appliqué et surveillé par un nouveau garde-chiourme mondial, l'OMC. Cet accord mis en place, l'offensive se poursuivra soit directement par l'OMC au sujet des télécommunications et des services financiers, soit par le recours à des tactiques de contournement comme le furent en leur temps l'ALÉ et l'ALÉNA et que sont maintenant la CÉAP et l'AMI.

Mais, depuis la crise asiatique, la CÉAP est devenue moins cruciale aux ÉU comme outil pour réguler sa rivalité avec le Japon afin de savoir qui dominera l'Asie. Le FMI, outil préféré des ÉU avec ses programmes d'ajustement structurel appliqués à des dizaines de pays du tiers monde, a pu revenir en force dans l'Asie du Pacifique tandis que les rapports ÉU-Japon peuvent de nouveau être gérés d'une façon bilatérale, méthode préférée des ÉU. Quant à l'AMI que les ÉU ont voulu négocier au sein du club des pays riches qu'est l'OCDE pour contourner les pays du tiers monde, il semble que les ÉU aient minimisé l'ampleur des contradictions inter-impérialistes, particulièrement avec l'Union européenne (UE).

Fort possiblement, les ÉU essaieront de reprendre l'offensive au sein des Amériques où le rapport de forces leur est plus favorable en poussant pour un Accord de libre-échange des Amériques (ALÉA) lors de la prochaine conférence de Santiago. Ils essaieront, en particulier, d'affaiblir le MERCOSUR qui, sous la gouverne brésilienne, essaie de jouer l'UE contre les ÉU mais que la crise asiatique a aussi mis sur la défensive. Ou encore ils accéléreront d'autres accords sectoriels au sein de l'OMC (agriculture, services, achats gouvernementaux) maintenant que la crise asiatique a réduit la résistance du Japon et des tigres. Peut-être que l'accord de libre-échange partiel en perspective entre les ÉU et l'UE, le « Nouveau marché trans-atlantique » vise-t-il à profiter de l'état de faiblesse de l'Asie du Pacifique pour marginaliser le troisième joueur de la Triade ?

Si jamais, l'administration Clinton réussissait à obtenir du Congrès la procédure du fast track, qui permet l'approbation sans amendements de traités de libre-échange (le rejet en bloc étant politiquement presque impossible), la contre-offensive américaine induite par la crise asiatique serait en bonne voie. Mais, pour l'instant, cette contre-offensive reste en panne au Congrès américain où une alliance de la gauche libérale et de la droite extrême bloque tant l'approbation du fast track que celle de fonds supplémentaires pour le FMI qui en a bien besoin après le financement de tous ces plans de sauvetage en Asie du Pacifique.

Cette partie de bras de fer au Congrès reflète un rapport de forces interne marqué par ; tant une gauche libérale qui, après la victoire des Teamsters contre UPS, résiste par la contre-attaque sur le terrain du libre-échange à la contre-attaque bourgeoise contre le mouvement syndical illustré par le congédiement et les poursuites contre Ron Carey, l'ex-président des Teamsters ; qu'une droite extrême décidée à isoler le président Clinton lors des élections de novembre au Congrès sinon de le congédier avant son terme par l'intermédiaire des scandales sexuels, parce que pour cette droite le conservatisme moral, anti-femme et ultra-nationaliste, est le nécessaire pendant idéologique du néolibéralisme comme outil populiste de contrôle populaire et que ce conservatisme mérite une croisade mondiale autant que le néolibéralisme, chose impossible au sein des organisations multilatérales, aussi néolibérales soient-elles.

La stratégie de l'administration Clinton, comme d'ailleurs celle de Bush et Reagan avant lui, a été de répondre par les canons de sa politique extérieure. Hier, c'était contre l'URSS pour l'hégémonie mondiale du capitalisme ; aujourd'hui c'est contre l'Iraq, concentration diabolisée du monde arabe et même du tiers monde, pour l'hégémonie américaine sur le pétrole de la planète, et au-delà, sur toutes ses ressources naturelles et humaines. Mais l'administration Clinton a été prise par surprise par la résistance des peuples arabes, ce qui a obligé ses plus fidèles alliés du Moyen-Orient à s'opposer au déclenchement d'une autre guerre contre l'Iraq. Cette résistance a non seulement encouragé le refus des puissances impérialistes rivales non anglo-saxonnes mais elle s'est surtout répercutée à l'intérieur même des ÉU où l'opinion publique ne marchait plus. L'administration Clinton a dû reculer en utilisant les bons offices du secrétaire général de l'ONU qui en a profité pour se gagner une marge de manœuvre. Mais tapis comme un lion affamé, elle guette sa proie.

 

Grèves et manifestations : nécessaires mais insuffisantes

Il ne faut donc pas minimiser l'importance actuelle des luttes de masse contre les monopoles ni celles des peuples contre l'impérialisme. Tant la victoire des Teamsters contre UPS que les manifestations du peuple palestinien, et des étudiants égyptiens et américains contre les préparatifs de guerre contre l'Iraq, ont sensiblement enlisé l'offensive planétaire néolibérale. Cependant, la faiblesse politique de la classe ouvrière et des peuples ont laissé les fruits de ces victoires partielles tant à la droite extrême américaine qu'aux dictateurs-massacreurs Saddam Hussein et Suharto de l'Indonésie qui, lui aussi, profite des révoltes populaires pour résister au FMI mais au bénéfice de sa famille et de sa clique réactionnaire.

Les leçons de la situation actuelle sont claires. Aucune alternative de gauche ne s'imposera sans grandes grèves ouvrières contre les transnationales et l'État bourgeois ni sans manifestations de masse contre l'impérialisme. Mais aucune grande grève ni manifestation de masse ne délogera le pouvoir bourgeois et impérialiste sans que la classe ouvrière et les masses populaires n'investissent le terrain politique proprement dit avec leurs partis politiques enracinés dans les luttes sociales et dotés de clairs programmes anti-néolibérales. Au Québec, aux ÉU et dans certains autres pays, il s'agit de fonder ce parti de masse en rassemblant la gauche en rupture avec le national-populisme ou le libéralisme de gauche ; ailleurs de le refonder par voie de transformation d'un ancien parti ouvrier ou de vastes alliances anticapitalistes. Autrement le fruit de nos victoires iront à la droite extrême sinon à l'extrême-droite.

 

Source : Option Paix, hiver-printemps 1998

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