Après « l’effet » Bouchard, voici « l’effet » Charest

par Serge Coiteux,  28-03-98

Les fédéralistes québécois ont-ils trouvé leur nouveau sauveur ?

Jean Charest aura finalement répondu favorablement aux directives du patronat canadien: le plan B d’Ottawa devait se combiner à la mise en place d’une relève politique fédéraliste adéquate au Québec.

La venue de Charest au Québec permet de renouveler la direction du PLQ. Ce parti s’était vu rejeté, à la faveur du PQ qui, avec le retour de Parizeau, offrait la possibilité de redéfinir le cadre fédéral canadien. Le Parti Québécois s’était fait élire sur la promesse de tenir un référendum. Discrédité auprès d’une part significative de l’électorat francophone, en raison de sa participation au côté des forces fédéralistes dans la campagne du non, le PLQ, sous Johnson n’a jamais véritablement pu se refaire une crédibilité.

La mise en place du plan B, la ligne dure contre le Québec, reléguait ce parti au rôle de partenaire mineur dans les menées politiques des fédéralistes au Québec. Il devait s’en tenir à une opposition de forme aux politiques anti-ouvrière du gouvernement Bouchard. D’autant plus éphémère que le PLQ partage allègrement les fondements de celles-ci.

Cette situation n’était pas idéale pour les forces fédéralistes. La crise profonde de légitimité de l’État fédéral au Québec aurait pu offrir aux souverainistes un espace de manœuvre lui permettant de contrôler sans partage l’agenda politique. La fronde québécoise contre le recours à la Cour suprême pour statuer sur le droit des québécois à s’autodéterminer montrait à l’évidence que les fédéralistes québécois devaient bouger. Ayant obtenu un large soutien au Canada anglais, le plan B est toujours largement impopulaire au Québec. La venue de Charest pourrait créer la possibilité de redéfinir le rapport de force entre souverainiste et fédéralistes au Québec.

Le PQ marche sur une seule jambe...

C’est dans ce contexte que le patronat canadien, a indiqué la voie à Jean Charest. On lui a offert un pont d’or pour venir au Québec. Ces offres devaient sans doute s’accompagner de remises en question de la participation des grosses fortunes à la caisse électorale des Conservateurs; la politique de la carotte et du bâton.

On a dû aussi indiquer à Charest les dangers potentiels que pouvaient représenter une croissance des conservateurs au Canada anglais. La popularité du Reform dans l’Ouest ainsi, l’appui, même fluctuant, au Bloc au Québec - qui devrait normalement croître proportionnellement avec l’empiètement du fédéral sur les compétences provinciales et le plan B - sans compter une remontée possible des néo-démocrates, pouvaient créer une instabilité advenant l’usure forcée des libéraux fédéraux. En abandonnant le PC on évite peut-être le dispersement électoral et les dangers de se retrouver dans l’impossibilité de former un gouvernement stable. Quoiqu’il en soit, voici le frisé...

Jean Charest va chercher à refaire une virginité politique au PLQ. Il lance déjà des appels tout azimut aux forces fédéralistes dispersées. En fait, il veut ramener les conservateurs provinciaux et les anglophones dans le giron du PLQ. Est-ce possible? Le plan B semble très populaire auprès des anglophones, une partie non-négligeable d’entre eux et elles soutien les partitionnistes. Charest se retrouvera devant les mêmes dilemmes que Johnson et de tous leurs prédécesseurs: toute ouverture à leur endroit sera récompensée par une perte de popularité importante auprès de l’électorat francophone.

Par contre, toute avancée en direction des souverainistes (essentiellement un électorat francophone) sera perçue comme un acte de trahison de la part des fédéralistes québécois. Sans parler des premiers ministres des autres provinces canadiennes.

Afin de contourner ce dilemme, Charest prétend détenir le soutien d’autres premiers ministres du Canada qui eux aussi ont beaucoup de récriminations à l’endroit de l’empiètement du fédéral sur les compétences provinciales. Il est une chose de dénoncer l’empiètement du Fédéral, il en est une autre de redéfinir fondamentalement la place du Québec dans l’État canadien. L’accord de Calgary est une vaste blague, le concept - inepte en substance- de société distincte a connu le rejet de l’essentiel des provinces canadiennes... Alors, on a beau changer les acteurs mais le scénario demeure identique ? Peut-être pas.

Avec sa gestion néo-libérale, le PQ s’est sans doute aliéné une bonne part de ses appuis traditionnels. De plus, la force du vote du Oui au dernier référendum tenait dans le fait qu’un Québec souverain aurait pu se soustraire à la gestion néo-libérale telle qu’elle se pratiquait à ce moment par exemple en Ontario ou en Alberta, sans parler des États-Unis. Harris et Klein étaient utilisés comme repoussoir à la faveur d’une politique sociale plus conforme aux intérêts des travailleur-euse-s, des femmes, des jeunes, etc.

Ce capital de sympathie a considérablement été entamé dans les aléas de la politique du déficit zéro du gouvernement Bouchard. A quoi bon un Québec souverain qui conduirait les mêmes politiques que toutes les autres provinces ou États occidentaux ? Par ailleurs, les secteurs les plus indécis ne voudront sans doute plus s’engager dans une aventure dont le résultat risque d’être bien décevant. Cela explique non seulement la chute de l’appui au PQ dans les sondages mais aussi le fait que plus de 60% de l’électorat s’oppose actuellement à la tenue d’un autre référendum à court terme. C’est sur ce terreau que Charest tentera de faire croître l’appui au PLQ. Il aura la possibilité de compter outre les appuis traditionnels du PQ (anglophones, allophones et les couches de l’électorat les plus vulnérables à la démagogie fédéraliste) de pouvoir enregistrer des gains auprès de la portion indécise quant à l’avenir politique du Québec (fédéralistes/souverainistes mous).

Référendum ou pas ?

Charest fait semblant de se méfier d’un tournant majeur du gouvernement Bouchard sur la question de la tenue d’un référendum. Nous avions relevé, bien avant lui, la possibilité d’une remise aux calendes grecques d’un prochain référendum. Le PQ a bien enregistré l’ampleur de la défaite référendaire. Il n’est pas sans comprendre que ses politiques anti-sociales - le déficit zéro - le coupe d’appuis important dans la société québécoise. Bouchard saura-t-il refaire le consensus qui précédait le dernier référendum à court terme ? La pente semble abrupte. Le PQ désirerait sans doute obtenir son déficit zéro et profiter d’une marge à la faveur d’une croissance économique, même faible. Donc, du temps (peut-être est-il déjà trop tard ?)...

S’il soulève ce point maintenant, ce n’est évidemment pas qu’il soit en faveur d’un référendum mais pour forcer des différenciations au sein du PQ. C’est, sans doute, un dilemme qui déchirera ce parti. Charest a fait éclater une discussion qui ne sera pas sans intérêt. Il sait bien que le seul fait de maintenir l’idée de tenir un référendum a court terme coûterait sans doute son élection au PQ. Il n’a rien à perdre à provoquer le PQ sur ce terrain.

Tout cela nous pousse à redoubler les efforts pour la mise en place d’une alternative politique ouvrière au Québec. Il faut sortir le débat sur la question nationale du carcan souverainiste-associationniste et de ses aléas référendaires. Une alternative qui défende l’indépendance du Québec. Une indépendance populaire véritablement libre du carcan du capitalisme canadien. L’indépendance sera socialiste ou ne sera pas !

[ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[ INPRECOR ]