Restons à l'écart de la Cour suprême
Avec le permission de Kenneth Deer, nous reproduisons un éditorial, paru le 20 février, dans l'hebdomadaire The Eastern Door de Kahnawake, quelques jours après que des porte-parole des nations crie, algonquine et inuit aient témoigné lors des audiences de la Cour suprême sur le droit de sécession du Québec.
par Kenneth Deer
Les Mohawks ont bien fait de ne pas présenter de position devant la Cour suprême du Canada sur la question du Québec, contrairement au choix exercé par d'autres peuples autochtones.
Si quelque doute subsiste sur l'opportunité de s'y être présenté, remplaçons le mot "Québec" par celui "Mohawks" dans les questions posées à la Cour suprême. Nous comprendrons alors pourquoi il était préférable de nous en tenir éloignés.
"La Constitution canadienne accorde-t-elle aux Mohawks le droit de se séparer unilatéralement? La loi internationale reconnaît-elle ce droit? Si le droit domestique et le droit international divergent sur cet enjeu, lequel a préséance? Voilà une question qui ne doit jamais être posée à la Cour suprême du Canada. S'il y a une question sur laquelle les Mohawks seraient perdants, c'est bien celle-là.
Il serait suicidaire de risquer notre droit à l'autodétermination et à la souveraineté en soumettant une question de ce type à neuf juges nés et élevés dans l'environnement colonialiste du Canada.
En principe - et nous devons nous en tenir fermement à cette position -, nous ne pouvons nous séparer de quelque chose dont nous ne faisons pas partie. Personne ne nous a jamais demandé si nous étions d'accord pour nous joindre au Canada et nous n'avons jamais répondu à cette question. Nous avons été entourés et incorporés au Canada, mais nous ne nous y sommes jamais dissous.
La Constitution canadienne ne nous accorde pas le droit de nous séparer du Canada, mais celui-ci n'a pas non plus le droit moral de nous forcer à y demeurer.
Le Québec défend essentiellement le même point de vue. Comme il n'a pas signé la Constitution canadienne rapatriée en 1982, il ne s'y sent pas lié.
Il y a beaucoup de similitudes entre les droits du peuple québécois et ceux des peuples autochtones du Canada. Ces similitudes sont importantes, par exemple le droit à l'autodétermination, mais il y a aussi des différences essentielles.
Une différence fondamentale repose sur le fait que nous étions ici les premiers et que, de ce fait, notre droit territorial est irréfutable et précède toute prétention que le Québec pourrait avoir sur cette terre. Si le Québec pense qu'il a droit à l'indépendance, notre droit est encore plus fort.
Toutefois, la Cour suprême du Canada ne reconnaîtra jamais ce droit. Ni pour le Québec, ni pour les Mohawks. C'est pourquoi il est sage que nous nous tenions tous deux éloignés de la Cour suprême.
Les fédéralistes nous accuseront sûrement de faire le jeu de l'ennemi, c'est-à-dire des séparatistes, en acquiesçant que la Cour suprême du Canada n'est pas l'endroit où doivent se décider des questions qui devraient plutôt être réglées politiquement. Après tout, l'autodétermination est une question d'affirmation qui ne peut être décrétée par une Cour.
Les fédéralistes ont demandé notre aide pour combattre le séparatisme, mais ils voient les Mohawks de la même façon que le font les séparatistes. Nous sommes soumis aux lois fondamentalement colonialistes du Canada et du Québec. Certains Autochtones peuvent avoir de la méfiance et de l'aversion à l'égard du Québec , mais nous ne pouvons oublier pour autant la méfiance et l'aversion que nous avons pour le Canada.
L'adage dit que l'ennemi de mon ennemi est mon ami. Il serait cependant erroné de croire que le Canada est notre ami, parce que le Québec est notre ennemi. Ils sont tous deux des ennemis, ne l'oublions pas.
Rappelons-nous comment le gouvernement canadien s'est battu farouchement et parfois sans scrupule pour réduire nos droit au plus strict minimum, chaque fois que les tribunaux ont eu à se prononcer sur des affaires touchant les peuples autochtones du Canada. Rappelons-nous que ce gouvernement a été jusqu'à prétendre que les Mohawks ne pouvaient être considérés un peuple autochtone au Canada.
Donc, pendant que les Cris, les Inuits et les Algonquins demandent à la Cour suprême du Canada de reconnaître leur droit de demeurer au Canada, les Mohawks, en restant à l'écart, ne demandent l'opinion ou la permission de personne. Nous avons cependant notre propre démarche et c'est par nous-mêmes que nous déciderons de notre avenir.
Source : Solidarité avec les Autochtones, mars 1998, bulletin du Regroupement de solidarité avec les Autochtones
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