On aurait cru la bourgeoisie, en particulier son secteur financier dominant, prête à quelques sacrifices pour aider son poulain Charest à s'assurer un avantage décisif sur le PQ, au-delà d'un éphémère effet médiatique. Sans doute Jean Charest lui-même l'a-t-il pensé qui a proposé de retarder d'un an l'atteinte du déficit zéro pour remettre des sous dans un système de santé qui craque de toutes parts. Quand on sait comment les sondages révèlent à quel point l'état du système de santé est le tendon d'Achille du PQ, bien en avant la question du référendum, la proposition de Charest paraissait fort habile. On pouvait même y voir un coup de maître. 24 heures plus tard, pourtant, Charest, tout piteux, se rétractait.
Même lui, la nouvelle bouée de sauvetage poussée au Québec par tout ce que le Canada contient de bourgeois, ne peut s'attaquer au dogme du déficit zéro dans les délais prescrits. La bourgeoisie canadienne, au diapason de tout ce que le monde contient de capitaliste, a un pressant besoin d'engouffrer à la Bourse et dans les autres marchés secondaires et dérivés toute l'épargne ouvrière et petite-bourgeoise de cette planète pour soutenir à la hausse des cours qui, après la crise asiatique et à la veille d'une probable récession japonaise, n'ont plus aucun rapport avec la performance réelle et avec les perspectives de profits des entreprises. Donc plus aucune épargne ne doit plus être déviée vers la dette d'État. En fait, selon ces messieurs de la haute finance, plus vite est remboursée la dette d'État, plus d'argent il y a à verser dans le trou noir de la Bourse. Ces messieurs savent très bien où mène cette course infernale, dont s'inquiètent tout haut le président de la banque centrale américaine et The Economist, mais tant que ça dure et il n'y a pas d'alternative.
Mais la bourgeoisie canadienne a aussi son caractère unique. Dans la course à la compétitivité, les coûts unitaires de la main d'uvre canadienne, n'eut été de la dévaluation du dollar canadien depuis 1991 et qui continue, se seraient accru de beaucoup par rapport aux ÉU. La classe ouvrière canadienne résistait mieux que le prolétariat américain, tout au moins jusqu'à la grève victorieuse de UPS, elle-même favorisé par un bas taux de chômage outre-frontière sur fond d'inégalité croissante. À cause de cela, la bourgeoisie canadienne préfère les investissements extérieurs à l'investissement dans l'outil de production au Canada même, ce qui vaut au Canada la pire performance du G-7, si ce n'est des pays de l'OCDE, pour ce qui est de la productivité du travail depuis la fin des années 80.
Cette stratégie de l'investissement extérieur exige un dollar fort que contredit l'abandon relatif de l'outil de production canadien qui tend à causer une détérioration du compte courant. Solution : baisser rapidement les coûts de main d'uvre indirects (les services publics) et affaiblir la capacité de négociations des syndicats en sapant les programmes de soutien au revenu (assurance-chômage et assistance sociale) et par le délestage d'employées syndiquées de l'État. Donc, face à un dollar à la baisse qui ne remonte pas, pas de répit, même d'un an, dans la mise en application de la stratégie du déficit zéro, même pas pour sieur Charest, pourtant chargé de la difficile mission de mettre le Québec à sa place.
Reste aux Libéraux l'arme du référendum dont la majorité de la population du Québec ne veut pas, moins à cause du plan B fédéral qu'à cause de sa grande défiance envers un PQ qui lui rentre dans le corps avec son déficit zéro depuis le lendemain de la défaite référendaire d'octobre 1995. Mais si le PQ, par fidélité à l'agenda néolibéral de la bourgeoisie dont c'est la condition sine qua non de la tolérance de ce parti populiste petit-bourgeois, s'est tiré dans les pieds, il appert que les fédéralistes, dont le mépris du peuple québécois est profond, se sont aussi tiré dans les pieds avec leur déclaration de Calgary. Malin, le peuple québécois veut un référendum sur ce cadeau empoisonné des fédéralistes canadien-anglais, bourgeoisie d'affaires en tête, aux fédéralistes québécois qui courent se cacher quand il voit arriver le facteur avec son paquet à la belle boucle rouge parsemé de feuilles d'érable.
Charest a beau dénoncer à tour de bras « le référendum du PQ qui fait peur aux investisseurs et nuit à l'économie », le voilà aux prises avec une demande du peuple qui, par la porte d'en arrière, demande un référendum ! Le fonceur Charest, si sur de lui, réapprend à patiner. Ces deux déveines en moins d'une semaine rappellent au peuple québécois qu'au-delà de la magie de la machine de propagande médiatique, les Libéraux n'ont pas d'autres solutions à offrir au peuple québécois que le néolibéralisme péquiste, l'espoir d'une fuyante porte de sortie en moins. Comme le dit l'histoire, l'empereur frisé est nu. Il doit d'autant plus sentir sa nudité que les sondages révèlent que le phénomène Bouchard n'est pas tout à fait mort.
Le journal Le Devoir va même jusqu'à donner à Bouchard la recette gagnante d'un tournant : un peu plus d'argent dans la santé et un profond remaniement ministériel, c'est-à-dire domper Rochon. Si la reprise, malgré les nuages qui s'amoncellent outre-Pacifique, tient le coup, cette recette est dans le domaine du possible. Fier de son audace, Le Devoir en a même décidé, par la même occasion, d'en finir de son flirt avec le RAP.
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