L'avant projet de manifeste du RAP
Pourquoi ne pas identifier les chemins et les moyens de nos fins ?

 Par Bernard Rioux

 Le document du Rassemblement pour une alternative politique pour les colloques régionaux a un titre prudent : "Orientations du Comité contenu sur l'avant-projet de manifeste". Les responsables voulaient sans doute indiquer par ce titre que ce texte s'inscrivait dans une démarche de débat, qu'il était une première approximation d'une réflexion en développement. C'est dans cette démarche que le texte qui suit veut s'inscrire…

 L'indépendance du Québec est mentionnée mais le projet présenté ne s'articule pas autour de cette perspective…

 Le texte propose bien l'indépendance du Québec : un régime fondé sur la souveraineté politique. Mais la motivation de ce choix n'est pas explicitée… L'articulation de la lutte sociale et de la lutte nationale dans une société comme le Québec mérite d'être repris et expliquée. Pourquoi l'indépendance du Québec est-elle essentielle à un projet de société qui s'oppose au néolibéralisme. Quelle est la place stratégique de l'indépendance et pourquoi est-elle un objectif essentiel que la gauche doit reprendre si elle veut favoriser la rupture avec le PQ? Pourquoi n'implique-t-elle pas une adaptation quelconque au nationalisme du Parti québécois, au contraire ? Éviter de répondre à ces questions, c'est se rendre vulnérable aux personnes, qui sous prétexte de ratisser plus large, pense que la lutte contre l'oppression nationale du Québec par l'État canadien est une diversion par rapport aux vrais problèmes.

Soyons clairs, la bourgeoisie québécoise rejette l'indépendance du Québec dans sa très grande majorité. Cela a été évident au dernier référendum. Elle s'est mobilisée, arrogante, parce qu'il était clair que la perspective d'un Québec indépendant, ouvrait la question d'une autre société, plus égalitaire où ses privilèges pourraient être remis en question… Les bourgeois québécois savent bien qu'ils ont trop à perdre… et ils voient dans l'État fédéral le garant de la stabilité sociale qu'ils appellent de leur vœu même si elle est construit sur l'injustice, l'exclusion et l'exploitation. L'indépendance du Québec offre l'occasion du redéfinition de la société, elle ouvre sur des projets de profondes transformations sociales : un Québec du plein emploi, un Québec sans armée, un Québec sans exclusion sociale…

L'État canadien est à la source de l'oppression nationale et de la division des classes ouvrière et populaires. L'indépendance en s'attaquant à l'État canadien, facteur essentiel de division, permet de poser les rapports entre les travailleurs, les travailleuses et les nations opprimées au Canada sur de nouvelles bases. Ce projet indépendantiste n'a rien à voir au projet de souveraineté-partenariat… qui est en accord total sur le projet de société néolibérale pour le Québec et qui ne veut qu'une redistribution de pouvoirs entre partenaires… Devant les affirmations d'Ottawa de refuser de reconnaître les aspirations du peuple québécois à l'indépendance, devant le plan B, le néolibéralisme péquiste nourrit la démobilisation. Définir un projet de société alternatif au Québec, nécessite de placer la perspective de libération nationale au centre de notre projet.

Les conditions essentielles d'une société démocratique

En posant la nécessité de la lutte pour une société démocratique, le texte du Comité contenu sur l'avant-projet de manifeste donne toute sa place à la crise de la démocratie à cette époque de généralisation planétaire des rapports marchands. Ne constate-t-on pas l'impossibilité croissante pour les travailleuses et les travailleurs, les citoyennes et les citoyens en général d'intervenir et de s'organiser pour décider de la chose publique…

Le suffrage universel dans ses formes actuelles est non seulement injuste et tordu mais il s'est révélé impuissant à mettre fin à la politique néolibérale. Les politiciens bourgeois refusent de modifier les modes de scrutin, sauf pour les rendre encore moins démocratiques. Les partis d'opposition se disent ouverts aux revendications populaires durant les campagnes électorales et ils font exactement le contraire de ce qu'ils avaient dit lorsqu'ils prennent le pouvoir. C'est pourquoi la politique est identifiée au monde du mensonge et de la manipulation.

La concentration de plus en plus monopoliste des médias est la condition qui permet d'imposer partout la pensée néolibérale. Pour décider souverainement et ouvertement les choix économiques et sociaux affectant directement la vie des gens dans le sens d'une inégalité croissante, le capital vide les formes démocratiques de leur pouvoir. Ici, le texte avance un certains nombre de revendications essentielles : instauration d'un mode de scrutin proportionnel, mécanismes de rappel des élus, accessibilité, universalité et gratuité des services publics d'éducation, de santé, reconnaissance du droit à l'autodétermination des peuples autochtones…

Malheureusement, le texte n'indique que le premier moment d'une démarche conduisant à une contestation d'ensemble de l'ordre établi. Pourtant, il faut inscrire la lutte pour l'élargissement des droits civiques dans la perspective du combat contre la dictature du marché et sa logique inégalitaire… Pour cela il faut proposer une incursion dans le droit de propriété privée. Le droit des citoyens et des citoyennes à la propriété sociale sur les grandes entreprises doit être affirmé clairement car les choix de ces entreprises ont une incidence majeure sur les conditions de vie présentes et futures de la majorité des citoyens et de citoyennes. Ce droit de propriété sociale ne signifie par exclusivement nationalisation mais une socialisation effective : droit d'usage autogéré et décentralisation.

Poser la question de la propriété sociale nous permet d'éviter de poser les problèmes de l'organisation de la production et des échanges comme étant en dehors des intérêts publics de la vaste majorité de la population… Que ce soit dans le domaine de la santé et de l'écologie, des communications et de la culture, les revendications liées à la propriété sociale ne peuvent être négligées.

La nécessaire liaison des luttes sociales et des luttes politiques ?

Le Mouvement veut réunir les opposants aux néolibéralisme et travailler à la promotion d'une alternative politique. Le premier constat qui devrait être fait pour parvenir à cet objectif, c'est de reconnaître que le néolibéralisme correspond au projet politique et économique actuel de la bourgeoisie. Cette dernière vise à amplifier une offensive contre le mouvement syndical et les milieux populaires. Elle vise ainsi à capter à son profit tous les gains liés à la hausse de la productivité du travail, à baisser les salaires, à réorganiser les services publics pour les soumettre aux règles du marché sinon à les privatiser, à transformer la fiscalité pour la rendre favorable aux couches les plus aisées de la population et à affaiblir les organisations syndicales et populaires.

La bourgeoisie est en train de mener une opération profondément antidémocratique… qui laisse toute la place à une rationalité économique d'airain (le marché) secourue par un appareil technocratique invisible et incontrôlable…
Les mouvements syndical, populaire, féministe et jeune sont le cœur, le noyau de la résistance au projet actuel de la bourgeoisie. Pourquoi ne pas reconnaître ouvertement que la lutte pour un projet de société démocratique implique clairement maintenant la remobilisation des classes ouvrière et populaires, des femmes et des jeunes pour bloquer cette offensive bourgeoise ? L'unification de la résistance ouvrière, populaire, féministe et jeune dans des luttes de masse est essentielle au dépassement de la dépolitisation actuelle. Un parti politique de gauche doit poser cette nécessité… de l'unité dans l'action, du débouché politique des luttes sociales. Parler seulement en termes de citoyens et de citoyennes, c'est omettre de nommer les sujets concrets du possible renversement de la situation actuelle, c'est opérer cette déconnexion entre la bataille démocratique et celle des mouvements syndicaux, populaires et sociaux actuels.

La gauche doit chercher à tisser des liens organiques avec les classes ouvrières et populaires et les organisations jeunes et féministes… Il faut mesurer attentivement les conséquences politiques de la décision de ne pas affirmer clairement l'articulation entre la lutte pour une alternative politique démocratique et à la lutte pour l'unification des luttes sociales des classes ouvrière et populaires, des femmes et des jeunes.

La dimension féministe du projet de société est escamotée…

On comprend difficilement que la dimension féministe du type de société soit complètement absente de l'avant-projet… Les mobilisations des femmes ces dernières années ont pourtant été celles qui se sont opposées le plus explicitement à l'offensive néolibérale. Cette offensive néolibérale est clairement une offensive patriarcale. La lutte contre la surexploitation, la violence, la discrimination et l'exclusion ont une dimension clairement féministe. Il faut le dire haut et clair. Si on veut bien, un Québec indépendant et écologique, la lutte pour un Québec féministe est aussi essentielle.

 L'approximatif a-t-il meilleur goût ?

Nous reviendrons dans un texte subséquent sur toute une série de revendications ou de perspectives qui nous semblent trop approximative pour nourrir une mobilisation conséquente. Donnons quelques exemples :

Si on nous répond que cela reflète la situation actuelle des débats… Nous pouvons dire que nous avons devant nous des débats importants et enrichissants. Mais en ce domaine comme en d'autres, mieux vaut concrétiser nos perspectives, c'est le meilleur gage de nos capacités de conviction et de nos succès futurs.

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