Économie
Les ambivalences de la conjoncture mondiale
Par Maxime Durand*
(* Cet article constitue la version écrite du rapport présenté au Comité exécutif international de la Quatrième Internationale en février 1998)
L'année 1997 aura connu à la fois la crise en Asie et de nouveaux records à Wall Street. Cette conjonction symbolise bien les incertitudes et les ambiguïtés de la période, qui permet à certains d'évoquer une nouvelle phase d'expansion alors que d'autres envisagent une catastrophe financière majeure.
États-Unis: cycle "high tech" ou nouvelle croissance ?
Le débat est aujourd'hui largement ouvert de savoir si les États-Unis ne sont pas entrés dans une nouvelle phase d'expansion fondée notamment sur les secteurs de haute technologie. En faveur de cette thèse, on cite la durée relativement longue du cycle. Depuis la récession de 1991, la croissance ne s'est en effet pas démentie, et 1997 a marqué un nouveau rebond de la croissance, avec 3,8 %. Cela dit, ces performances n'ont en soi rien d'absolument exceptionnel. La croissance moyenne a été de 2,8 % entre 1992 et 1997, mais elle avait été de 3,9 % entre 1982 et 1989. Par ailleurs, la population croit aux États-Unis de 1 % par an, soit trois fois plus vite qu'en Europe, de telle sorte que la progression du produit par tête est du même ordre de grandeur des deux côtés de l'Atlantique !
Les États-Unis ont effectivement créé beaucoup plus d'emplois qu'en Europe, et le taux de chômage n'y a pas montré la même tendance à la hausse qu'en Europe. Il a retrouvé aujourd'hui le point bas déjà atteint avant la~ récession de 1990-1991. 0n note par ailleurs une structure très polarisée des créations d'emplois, avec des "emplois McDo" d'un côté, des emplois qualifiés de l'autre, et une baisse relative des catégories intermédiaires. Cela conduit à un freinage, mais pas un retournement complet des principales tendances régressives, comme la montée des inégalités et l'extension du phénomène des salariés pauvres (working poors). Contre la pérennité de ce modèle de croissance, il faut d'abord citer la contradiction sociale sur laquelle elle repose, à savoir le renforcement des inégalités. La croissance par tête ne dépassant pas 1 %, la progression des salaires est donc limitée, même pour les emplois plus qualifiés. Le dynamisme de la consommation est assuré au moins autant par l'augmentation des effectifs que par le rétablissement du salaire, et il doit beaucoup a un endettement des ménages qui commence à sortir des limites acceptables, au moins sur le papier. Plusieurs analyses récentes insistent sur le fait que l'économie des États-Unis est tirée par un dynamisme particulièrement affirmé dans les secteurs de haute technologie. Les arguments invoqués, et notamment le poids de l'électronique dans la reprise - notamment en matière d'investissement - n'emportent pas pleinement la conviction. La croissance n'a aucune raison d'obéir à un principe d'homogénéité, et il existe donc toujours des secteurs plus dynamiques qui, par définition, tirent l'ensemble de l'activité économique vers le haut. Qu'il s'agisse, dans le cas du cycle récent, des produits "high tech" de l'électronique et de l'informatique, n'est probablement pas une nouveauté absolue. D'autres études font preuve de scepticisme quant au volume d'investissement potentiel que peuvent offrir ces nouveaux produits.
Ce qui pourrait être déterminant, c'est un redémarrage de la productivité dans les secteurs les plus innovants, qui permettraient de fonder une reconquête par les États-Unis de position de domination technologique. L'une des particularités de l'économie américaine depuis de nombreuses années est en effet la faible croissance de sa productivité globale, qui explique en même temps sa meilleure capacité à créer des emplois sur la base d'un "dualisme" très marqué de l'économie. Le même taux de croissance a ainsi un "contenu en emploi" plus élevé aux États-Unis qu'en Europe. L'hypothèse d'un nouveau modèle de croissance reviendrait à postuler que le regain de croissance actuel repose sur un bond en avant de la productivité, au moins dans l'industrie manufacturière fondée sur un effort quantitatif et une transformation qualitative de l'appareil productif. On peut en effet vérifier que l'investissement privé a considérablement augmenté depuis 1993, et qu'il atteint aujourd'hui une proportion record de 14 % du PIB, supérieure aux niveaux du début des années quatre-vingt. Mais ce bond en avant peut aussi être interprété comme un rattrapage par rapport au fort recul enregistré entre 1986 et 1993. II n'a en tout cas pas donné lieu a une accélération sensible des gains de productivité dans l'industrie manufacturière, qui continuent à progresser au rythme inchangé de 3 % par an. La montée actuelle des indicateurs de rentabilité sous-estime apparemment cette tendance à la suraccumulation.
Tableau 1 |
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| 1993 | 1994 | 1995 | 1996 | 1997 | 1998 | |
| États-Unis | 2,3 | 3,5 | 2,0 | 2,8 | 3,8 | 2,7 |
| Japon | 0,3 | 0,6 | 1,4 | 3,5 | 0,5 | 1,7 |
| Union Européenne | -0,5 | 2,9 | 2,5 | 1,7 | 2,6 | 2,8 |
| Allemagne | -1,2 | 2,7 | 1,8 | 1,4 | 2,4 | 3,0 |
| France | -1,3 | 2,8 | 2,1 | 1,5 | 2,3 | 2,9 |
| Royaume-Uni | 2,1 | 4,3 | 2,7 | 2,3 | 3,4 | 2,2 |
| Italie | -1,2 | 2,2 | 2,9 | 0,7 | 1,3 | 2,1 |
| Espagne | -1,2 | 2,2 | 2,7 | 2,3 | 3,2 | 3,6 |
| En % - Source : OCDE | ||||||
Mais c'est surtout la configuration internationale sur laquelle repose cette croissance qui fait problème. Le tournant du début des années quatre-vingt, avec le bond en avant des taux d'intérêt, s'est, dans un premier temps, accompagné d'une appréciation très forte du dollar, de presque 50 % entre 1980 et 1985. Ce mouvement extravagant a eu pour effet de creuser le déficit extérieur des États-Unis, qui dépasse 3 % du PIB, ce qui est considérable compte tenu du faible degré d'ouverture des États-Unis. En septembre 1985, l'accord du Plaza (du nom de l'hôtel de New York) est conclu entre les cinq premières puissances économiques. II s'agit en fait d'une dévaluation considérable du dollar, imposée aux autres pays impérialistes, au nom de la "concertation monétaire internationale". Sur les trois années 1985-88, le yen s'apprécie de 46 %, le mark de 40 %, le franc de 37 %, et la livre de 28 %. Dans ces conditions, le déficit commercial redescend à moins de 1,5 en 1991, année de récession. Le nouveau cycle des années quatre-vingt-dix profite de ce taux de change avantageux du dollar. Mais, la croissance rapide des exportations, conduit à un nouveau creusement du déficit commercial, renforcé sur les années les plus récentes par une appréciation du dollar de l'ordre de 15 %. Les États-Unis ont vendu pour 660 milliards de dollars de biens en 1997, mais en ont importé pour 860, soit un déficit de 200 milliards de dollars. L'excédent des services permet de réduire le déficit courant, qui se monte quand même à 170 milliards de dollars. Un tel déficit serait soutenable à terme, si ce financement extérieur débouchait sur un regain de productivité, permettant de regagner des positions de parts de marché sur la base d'une supériorité réaffirmée. Comme ce n'est pas vraiment le cas, le plus probable est le retournement du cycle, plutôt que sa diffusion à l'économie mondiale. Les fragilités financières de l'économie dominante (endettement, surévaluation boursière) pourraient empêcher cet atterrissage de se faire en douceur.
L'euro fera-t-il reculer le chômage ?
On trouve aussi en Europe une profonde ambivalence conjoncturelle. D'un côté, les partisans de l'euro peuvent chanter victoire, puisque l'ensemble des pays ont trouvé les moyens de satisfaire au moins formellement les critères de Maastricht, et notamment les déficits publics inférieurs à 3 % du PIB. Même l'entrée de la drachme grecque semble devenir possible. Le calendrier est donc respecté, et la liste du premier cercle des membres de l'euro devrait être annoncée au printemps, en même temps que les taux de change définitifs, probablement alignés sur les cours-pivots. La confiance des marchés financiers semble acquise, aucun mouvement spéculatif ne s'est amorcé, et l'horizon est dégagé au moins jusqu'au 1er janvier 1999, date officielle du gel des taux de change. Sur cette réussite, il nous semble possible d'énoncer une hypothèse, et un pronostic.
La rapide modification du contexte doit évidemment beaucoup à la reprise en Europe, qui coïncide mieux que prévu avec les échéances de Maastricht. Le cas français est symptomatique, puisque le gouvernement de la gauche plurielle réalise sans trop de difficultés, ce qui avait été jugé tellement difficile il y a neuf mois, de telle sorte que la droite avait, a tort, pensé qu'il valait mieux réaliser des élections anticipées. Cependant, les conjonctures européennes sont en fait assez désynchronisées, et c'est peut-être l'affaiblissement relatif de l'Allemagne qui a permis de lever les réticences du gouvernement Kohl à l'égard d'un euro trop large qui ne donnerait pas des garanties suffisantes de rigueur monétaire. L'Allemagne a en effet eu plus de mal que prévu à absorber l'unification, qui est venue durablement remettre en cause les fondements de son fameux modèle. On assiste à une offensive unilatérale du patronat qui refuse les compromis raisonnables proposés par le DGB, et même dénonce les conventions collectives. Le discours général est devenu celui du néolibéralisme le plus classique : il faut réduire le coût du travail pour retrouver la sacro-sainte compétitivité. En fait, le recul des parts de marche de l'Allemagne résulte plutôt d'un recentrage sur la demande intérieure, et de l'appréciation continue du mark par rapport au dollar, mais aussi à la lire et à la livre. A cela s'ajoute la récession de 1993, que les pays européens se sont auto-infligée en freinant complètement la demande salariale et en adoptant des politiques budgétaires restrictives.
C'est donc un recul relatif de la position allemande par rapport au spectaculaire excédent de la balance courante de l'Union européenne, qui atteint 115 milliards de dollars en 1997, alors qu'elle enregistrait un déficit de 80 milliards en 1991 et 1992. L'Allemagne n'est pour rien dans cette progression. Ce sont quatre pays qui expliquent l'essentiel de l'excédent courant européen : l'Italie (41 milliards de dollars), la France (32 milliards), les Pays-Bas (22 milliards) et la Belgique(14 milliards). La dernière période correspond donc a un rééquilibrage sensible des rapports de force monétaires internes à l'Europe. Avec un excédent commercial qui représente 6 % du PIB, on voit mal pourquoi l'Italie verrait remis en cause son attachement à la stabilité monétaire. Le cas de l'Italie illustre à quel point le maniement du taux de change puis le ralliement a l'orthodoxie ont réussi atteindre l'objectif véritable, qui était le rétablissement du taux de profit. La part des revenus du capital dans la valeur ajoutée des entreprises a bondi de 36 % en 1992 à 42 % en 1997, et n'a été obtenue qu'au prix d'un ralentissement qui a fait passer le taux de chômage officiel de 9 % a 12 %.
Pour l'ensemble de l'Union européenne, le cycle suit une évolution en forme de W, particulièrement marquée en France et en Allemagne. Après la récession de 1993, on observe une forte reprise en 1994 (2,9 %) mais qui s'essouffle (2,5 % en 1995, puis 1,7 % en 1996) pour redémarrer d'une façon relativement inattendue en 1997. Qu'en sera-t-il en 1998 ? Dans la version optimiste, les exportations continuent à se développer, mais le relais est pris en partie par la demande intérieure et notamment par l'investissement. On peut alors imaginer que l'économie européenne s'inscrive dans une logique de croissance à 3 % pendant quelques années. Cet "euro-optimisme" risque bien de ne pas dépasser l'année 1998, pour une raison de fond qui est bien illustrée par le graphique 1 ci-contre. On peut y observer à quel point s'est généralisé le recul des salaires, à l'exemple du modèle français. La part du profit (ou encore taux de marge) passe de 31 % de la valeur ajoutée des entreprises en 1981, à 39 % en 1997. Cette hausse est à peu près continue, à l'exception de la récession du début des années quatre-vingt-dix. Le taux d'accumulation (investissement en % du capital fixe) fluctue certes au gré des cycles économiques mais sans faire apparaître de tendance à la hausse. II se situe aujourd'hui entre 5 et 6 %, soit un niveau semblable à celui du début des années quatre-vingt. Enfin, le taux de chômage est passé de moins de 7 % en 1980 à 11 % aujourd'hui. Tout se passe comme si cette évolution, fortement marquée par les fluctuations cycliques (en sens inverse de l'accumulation et de la croissance), précédait celle de la part des profits.
Ce sont les limites internes d'un tel modèle sur lesquelles va venir buter la reprise en Europe, et cela d'autant plus vite que le dynamisme des exportations vers l'Asie ou les pays de l'Est va cesser de fonctionner. Le seul élément positif est le maintien du dollar qui joue aujourd'hui le rôle de refuge face à la crise. Mais le déficit devrait finir par le faire baisser, et l'Europe perdra alors un des ressorts du cycle actuel. Du coup, les contradictions de l'euro risquent de reparaître avant l'an 2002, parce que l'homogénéisation des évolutions conjoncturelles et des modes de spécialisation à l'intérieur de l'Europe n'est pas suffisante pour que soit facilement abandonnée la marge de manuvre donnée par le taux de change. On pourrait imaginer une accélération de l'unification institutionnelle permettant d'y substituer un budget européen, mais c'est contraire à la logique néo-libérale dominante.
Après la crise en Asie, krach financier ou ralentissement généralisé
Beaucoup de choses ont été écrites sur cette crise, et l'on se bornera ici à quelques points essentiels. Le premier est que le Japon semble durablement inscrit dans une trajectoire de faible croissance. Des sommes considérables ont été injectées, qui ont fait redémarrer l'économie japonaise en 1996, mais sans amorcer une reprise durable. Une partie du système bancaire est techniquement en faillite, et les Tigres (1 : il s'agit de l'Indonésie, de la Malaisie, de la Thaïlande et des Philippines), qui servaient de plaques tournantes aux exportations japonaises sont plongés dans la récession profonde que l'on sait. Le dynamisme que le Japon imprimait à l'ensemble de la zone et, au-delà, à l'économie mondiale, est en train de se tarir. On peut en dire autant des Dragons (2 : il s'agit de la Corée du sud, de Taiwan, de Hongkong et de Singapour), en particulier la Corée, et de l'ensemble des pays de la région dont l'économie est durablement perturbée et ne peut espérer amortir ce recul sur la base des dévaluations. Celles-ci auront pour résultat principal d'aiguiser la concurrence entre les pays de la zone, et de menacer la poursuite de l'expansion de la Chine, dont les produits sont dorénavant moins compétitifs.
De manière plus générale, cette crise remet en cause toute la logique néolibérale de développement. Tous les modèles sont frappés les uns après les autres par une crise tournante, dont on peut rapidement rappeler les principales dimensions. L'ouverture sur le marché mondial révèle la dépendance maintenue en ceci que le rythme de croissance des importations tend à dépasser celui des exportations. Pour combler ce déficit croissant, ces pays doivent donner des gages, en s'ancrant sur une monnaie forte, afin de garantir la rentabilité des capitaux chargés d'équilibrer la balance des paiements (inflation contenue, taux d'intérêt élevés, privatisations, etc.). Cette gestion du change n'est donc pas une "erreur", c'est au contraire un élément nécessaire à la pérennité du modèle, jusqu'au moment où il se révèle insoutenable, la rupture prenant alors for- cément des formes brutales. Un tel schéma a été suivi par le Mexique à la fin de 1994, par les Tigres l'année dernière. II menace d'autres pays dont on dresse déjà la liste : Brésil, Argentine et Pologne.
La mise en concurrence des pays à bas salaires vient d'enclencher un phénomène caractéristique de rapports impérialistes, qui est la baisse générale du prix des matières premières, agricoles ou minières, mais aussi des produits industriels comme les composants électroniques. Cette baisse de ressources a joué un rôle particulièrement grave pour la Corée, et va aggraver la situation de l'Indonésie et du Mexique avec la baisse sans précédent du cours du pétrole, de 18 a 12 dollars par baril. Mais le mécanisme le plus pervers est sans doute la mise en concurrence avec des multinationales hyper-compétitives, qui détruit des pans entiers de l'agriculture et des industries traditionnelles et engendre une tendance générale au sous-emploi. Celle-ci n'est contrecarrée par les créations d'emplois que dans un nombre réduit de pays, et pour une durée limitée. On est loin de l'image d'une concurrence des pays à bas salaires aspirant vers le Sud les emplois des pays du Nord.
L'économie mondiale vient d'être confrontée à deux chocs considérables, que l'on peut mesurer a l'aide des sommes mobilisées par le FMI : 50 milliards de dollars pour le Mexique, plus du double pour la crise asiatique. Dans les deux cas, cependant, l'effondrement en cascade prévu par certains analystes de la finance internationale ne s'est pas produit. En 1995, on a pu parler d'un "effet tequila" en Amérique latine, mais il fut relativement limite. En 1997, les grandes bourses ont vacillé dans un premier temps, mais la crise proprement financière n'a pas déclenché de réactions en chaînes. Tout au contraire, les principales bourses ont battu tous les records et ont atteint des niveaux tellement extravagants que le prochain retournement conjoncturel devrait entraîner une baisse brutale des cours. Certes, on doit constater que le FMI a du mal à gérer cette crise, en raison de son ampleur, mais aussi parce qu'elle concerne un endettement privé difficile à centraliser, et non plus un endettement public. Mais, pour l'instant, on a vu fonctionner un certain nombre de portes coupe-feu qui ont empêché la contamination. Les titres de la dette publique des pays riches ont notamment servi de valeur-refuge, ce qui explique le renforcement du dollar.
Les effets de la crise asiatique pèsent cependant de plusieurs manières sur la conjoncture actuelle. II s'agit en premier lieu d'une crise de surproduction assez classique qui se traduit par une dévalorisation brutale du capital en excès (et donc par des crises financières) et par une violente politique d'austérité qui va geler l'expansion des marchés intérieurs. Le FMI a baissé ses prévisions de croissance mondiale d'un point, de 4 % c 3 % pour 1998. D'autres estimations moins pessimistes font valoir que l'Asie représente des débouchés finalement limités pour les pays développés, et ces évaluations sont probablement exactes en instantané. Mais elles tendent aussi a sous-estimer le coup de frein durable donne l'économie mondiale. On peut poser la question autrement : où se trouvent les zones dynamiques pour les années à venir ? On constate facilement que le retournement est annoncé peu près partout, et que l'on minimise sans doute les effets de cette simultanéité.
Les effets indirects de la conjoncture actuelle sont plus difficiles à apprécier Par exemple, les fameux fonds de pension anglo-saxons sont porteurs à terme d'un redoutable potentiel de difficultés. Leur viabilité à terme dépend du maintien de taux de rentabilité très élevés, et une baisse brusque pourrait dans les années venir mettre en cause leur capacité à payer des retraites, ouvrant ainsi une crise non seulement financière mais aussi sociale. Mais la contradiction immédiate la plus grave réside dans les modalités du financement du déficit courant américain. C'est l'Union européenne qui doit prendre le relais du Japon, en une combinaison difficilement soutenable très longtemps. Les incertitudes qui pèsent dorénavant sur le bouclage financier au niveau mondial conduisent rétrospectivement à remettre en cause l'image de la Triade . (3 : Ce que l'on convient d'appeler la Triade ne désigne pas seulement la domination tripolaire de l'économie mondiale (États-Unis, Japon, Europe), mais aussi un certain type de relations entre les trois pôles et de structurations par chacun d'eux de leur propre zone d'influence.)
Une nouvelle polarisation de 1'économie mondiale
II faut revenir ici sur une analyse qui a exagérément privilégié le concept de Triade, qui comportait deux dimensions. La première était celle d'un renouveau du régionalisme, en ce sens que chacun des pôles impérialistes (États-Unis, Europe et Japon) avait pour fonction de structurer une zone continentale spécifique de l'économie mondiale. Ceci reste en partie vrai, car la mondialisation ne conduit pas à la formation d'un marché parfaitement unifié. Cependant, les flux commerciaux des pays émergents d'Asie tissent une toile complexe entre les trois pôles de la Triade, avec leurs monnaies indexées sur le dollar, et non sur le yen. Du point de vue diplomatique et militaire, le rôle dominant des États-Unis tend à être réaffirmé, malgré le contre-exemple irakien. Mais, d'un point de vue économique, c'est la représentation d'un polycentrisme impérialiste qui perd de plus en plus de sa consistance. Les États-Unis ont en effet réussi à imposer au reste du monde deux éléments en principe contradictoires : un taux de change du dollar qui leur est très favorable du point de vue des exportations, mais en même temps un déficit commercial massif. Cela signifie que la croissance des États-Unis, dont l'épargne intérieure est très faible, est financée par les entrées de capitaux en provenance des autres pôles de la Triade. La supposée symétrie n'existe en fait plus depuis le milieu des années quatre-vingt, et la réévaluation du yen a instauré entre les États-Unis et le Japon une relation de dépendance relative qui a conduit un freinage de l'économie japonaise. Quant à l'Europe, la convergence des politiques néo-libérales a conduit de manière endogène une situation semblable, dans la première moitié des années quatre-vingt-dix. C'est le taux d'accumulation du capital qui illustre le mieux cette inversion de phase.
Les États-Unis enregistre un ralentissement de l'accumulation jusqu'au début des années quatre-vingt- dix, puis un fort redémarrage depuis. Ce qui est frappant, c'est qu'en regroupant l'Europe et le Japon au profil similaire, on voit alors au contraire que les progrès de l'accumulation augmentent jusqu'au début des années quatre-vingt, puis ralentissent fortement avant de redémarrer de manière très hésitante. Toute la question est de savoir si les deux courbes peuvent croître de nouveau ensemble, auquel cas le dynamisme de l'accumulation se communiquerait au reste de la Triade. Mais si, au contraire les relations de financement structurent de manière complémentaire les pôles de la Triade, alors on est en droit de conclure que le prolongement du cycle américain est contradictoire avec le développement du cycle européen.
Les années quatre-vingt-dix ont en tout cas permis aux États-Unis de rétablir une domination technologique, d'imposer au monde 1eur logique de liberté absolue de circulation des capitaux, en imposant I'OMC, puis, plus récemment, en préparant le projet d'AMI, qui connaît heureusement une forte résistance. Cette réorganisation interne de la Triade s'accompagne encore une fois de retour à une politique impérialiste classique qui va par exemple jusqu'à s'opposer nettement au développement du Mercosur entre le Brésil et l'Argentine, sous prétexte de détournements de flux commerciaux.
Le diagnostic général est donc intermédiaire : le capitalisme mondial ne réussit pas à jeter les bases d'une nouvelle onde longue expansive, parce qu'il est incapable d'assurer une croissance soutenue de la demande salariale, et parce qu'il agence l'économie mondiale de telle sorte que s'étendent périodiquement les zones de dépression économiques. II s'est installé dans une phase à dominante récessive, plus longue que des épisodes comparables de son histoire. Le cycle actuel qui se développe sur fond de crise de surproduction peut difficilement être perçu comme la mise en place d'un nouvel ordre économique, mais l'effondrement final n'est pas non plus automatique. Le plus probable est aujourd'hui le passage progressif à une décélération générale, qui s'étalerait jusqu'en 1999, et pourrait être masqué par les profits élevés des grands groupes. On pourrait alors entrer dans une crise ouverte de la légitimité néo-libérale. II faudra bien que soit un jour prochain tire le bilan de tant d'années d'austérité qui ne débouchent, partout à travers le monde, que sur davantage de chômage et de reculs économiques et sociaux.
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