Causes et conséquences socio-économiques
de la crise indonésienne

 par Eric Toussaint (CADTM)

 

Le drame social

 Depuis l'éclatement de la crise asiatique en 1997, 5.000.000 d'Indonésiens ont perdu leur emploi dans le seul secteur industriel (la population totale s'élève à 203 millions). Pour prendre la mesure de ce que cela signifie, il faut prendre en compte qu'une personne qui a un emploi en fait vivre directement plusieurs. La monnaie nationale, le rupiah, a perdu 70% de sa valeur face au dollar. En conséquence, les prix intérieurs ont grimpé sans que les revenus des masses laborieuses suivent : leurs revenus réels ont chuté de 50% (Financial Times, 16/5/98). Les personnes endettées doivent aujourd'hui verser 50% de taux d'intérêt annuel. Autant dire qu'elles sont étranglées. Les petits et moyens producteurs ou commer=FFants qui voudraient emprunter pour maintenir leur entreprise à flot ne sont pas en mesure de verser 50% de taux d'intérêt. Avant que n'éclate la crise 50 millions d'Indonésiens vivaient en-dessous du seuil de pauvreté absolue, c-à-d qu'ils avaient un revenu inférieur à un dollar par jour, 37Fb (Human Rights Watch, vol. 10, Mars 1998. Website : www.hrw.org ).

 

Absence de droits pour les travailleurs

Il n'y a aucun syndicat indépendant légal en Indonésie, pas de véritable droit d'association, encore moins de droit à la grève. En Indonésie n'existe qu'un syndicat officiel, le FPSI. C'est le seul à être reconnu par le ministère de la main d'=FAuvre (Department of Manpower). Il existe quelques syndicats indépendants illégaux dont le principal, le Syndicat Indonésien pour la Prospérité, a été systématiquement réprimé à partir de 1994. Le 29 juillet 1997, 26 cadres de ce syndicat ont été emprisonnés alors qu'ils tenaient une réunion de travail. Le dirigeant principal est actuellement traduit en justice pour des faits qui remontent à 1995 et 1996. Il lui est reproché d'avoir appelé à une démocratisation, à l'indépendance de Timor-est et à traduire le dictateur Suharto devant un tribunal (Source : U.S. Department of State, " Indonesia report on human rights practices for 1997 ", janvier 1998, Washington). Dans certaines provinces, les travailleurs sont encore payés en nature.

 

Retour sur les causes de la crise économique indonésienne

Parmi les causes fondamentales de la crise qui frappe l'Indonésie comme les trois autres " tigres " (Philippines, Malaisie, Thaïlande), on doit mentionner que le haut taux de croissance antérieur (7% annuel en Indonésie) était basé sur un fort apport extérieur de capitaux ainsi que sur des importations qui dépassaient systématiquement en valeur les exportations. D'où un déficit grandissant des transactions courantes qui a été aggravé par l'appréciation du dollar en 1996-1997. La politique de bas salaires pour attirer les investissements étrangers combinée à des taux d'intérêt relativement élevés pour attirer les capitaux volatils ont eu comme désavantage un marché intérieur déformé (où seule une petite minorité riche bénéficie d'un niveau élevé de consommation) et un développement spectaculaire d'investissements spéculatifs notamment dans l'immobilier. Les entreprises financières ou industrielles indonésiennes se sont toutes lourdement endettées pour financer de grands projets de développement et pour réaliser des placements spéculatifs. Quand l'avant-garde des financiers spéculateurs internationaux et locaux à la tête desquels s'est trouvé notamment le Quantum fund de George Soros a jugé que les autorités seraient incapables de défendre leurs monnaies, ils ont commencé à leur donner l'assaut en commençant par le bath thaïlandais (juin 1997). Les premières attaques ayant porté leur fruit, les gros bataillons des marchés financiers ont amplifié le mouvement. Les monnaies et les bourses du sud-est asiatique ont toutes dégringolé. Les capitalistes locaux qui le pouvaient n'ont pas été les derniers à acheter des dollars et à placer leurs capitaux sous de meilleurs cieux.

 

En 1997, quand le FMI félicitait les autorités

Aujourd'hui, il est de bon ton pour les dirigeants du FMI, du G7 ainsi que pour bon nombre de journaliste spécialisés dans l'analyse économique de critiquer le " miracle asiatique " qu'ils ont encensé des années durant. Il est bon de rappeler que le FMI dans son rapport annuel 1997 sur l'économie mondiale (publié en septembre 1997 alors que la crise avait déjà éclaté) citait en exemple les autorités indonésiennes : " Les administrateurs (du FMI, NDLR) ont félicité les autorités pour les résultats économiques de l'Indonésie au cours des dernières années, en particulier la réduction appréciable de la pauvreté et l'amélioration de nombreux indicateurs sociaux. " (FMI, 1997, Washington, p. 90). Plus loin dans le Rapport, les administrateurs du FMI complimentent les autorités indonésiennes pour " l'importance accordée au maintien de la libre circulation des capitaux " (p. 91) alors que, un peu avant, ils en notaient eux-mêmes les dangers : " de fortes entrées de capitaux ont posé d'importants défis pour les pouvoirs publics " (p. 90). Ils poursuivent leur analyse en exprimant des louanges aux autorités en laissant entendre que celles-ci étaient à même de maîtriser la situation : " La souplesse avec laquelle les autorités ont adapté le dosage des mesures économiques en fonction de l'évolution de la situation a été l'un des ingrédients de leur réussite et demeurera un atout essentiel pour relever ces défis " (p. 90).

 

Le FMI décide

Le pays est mis sous la tutelle du FMI (et derrière lui, le G7 à commencer par les Etats-Unis). Depuis novembre 1997, les autorités doivent faire rapport de manière régulière à leurs tuteurs qui peuvent chaque fois les menacer de fermer le robinet des prêts dont elles ont tant besoin pour rembourser les créanciers privés. Il s'agit d'un véritable abandon de souveraineté nationale. Faut-il ajouter que le FMI et, à sa tête, le G7 ont imposé la réélection bidon de Suharto en mars 1998 ?

Les prêts accordés par le FMI, la Bm et les banques privées comprennent tous une prime de risque (sauf une petite partie des prêts de la Bm destinée aux secteurs les plus vulnérables de la population). Ces institutions vont engranger de plantureux bénéfices. M. Camdessus l'a reconnu lui-même dans une conférence de presse donnée le 18 décembre 1997. Les 43 milliards de dollars qui sont prêtés par tranche sont immédiatement utilisés pour rembourser les créanciers internationaux. Tous les participants au dit plan de sauvetage seront remboursés grâce aux revenus d'exportations et aux coupes claires dans les dépenses publiques. Les recettes fiscales serviront également à payer la dette extérieure. En mars 1998, la dette extérieure indonésienne s'élevait à 134 milliards de dollars, dont 74 milliards pour le seul secteur privé (Le Monde, 7/4/1998).

 

Les mesures imposées par le FMI

Le FMI a imposé, en novembre 1997, la suspension des activités de 16 banques nationales : cela a provoqué un mouvement de panique dans la population. Le FMI a reconnu six semaines plus tard qu'il s'était trompé=D6 Le FMI a imposé une dégringolade de la monnaie indonésienne. Il a interdit à Suharto d'essayer de maintenir une parité fixe avec le dollar. Cela a causé une baisse immédiate des revenus. Par ailleurs, la liberté de circulation des capitaux étant maintenue (autre exigence du FMI), les capitalistes indonésiens ont placé leur argent à l'abri à l'étranger en dollars. Le FMI a exigé l'abandon de la construction d'une voiture nationale et du projet de construction d'un avion de transport civil. Le FMI a obtenu la privatisation rapide de la plupart des banques et de nombreuses entreprises. Certaines seront recapitalisées aux frais de l'Etat avant d'être vendues (Memorandum of Economic and Financial Policies, rendu accessible par le FMI sur son website : www.imf.org ) Le FMI a exigé une augmentation formidable des taux d'intérêt, ce qui a causé immédiatement une récession. Il a également exigé l'abandon des subsides publics aux biens de première nécessité (les subsides permettent de maintenir des prix abordables pour ces produits). Le prix de l'essence a explosé (70% d'augmentation), ce qui a eu pour conséquence immédiate une augmentation du prix des transports. Les émeutes ne sont que le résultat de mesures antisociales imposées par le FMI et mises en oeuvre par Suharto.

 19 mai 1998

 Source : Inprecor, Service internet

  [ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[ INPRECOR ]