LA SITUATION DES FEMMES DANS LE MONDE TRAVAIL ET... TRAVAIL

... c'est non pas le travail exécuté ni le résultat, mais le sexe de l'exécutant qui confère de la valeur à l'acte ou au produit.
(Marilyn French, LA FASCINATION DU POUVOIR, p. 60).

LA DIVISION SEXUELLE DU TRAVAIL

Partout dans le monde, les femmes sont responsables non seulement des soins et de l'éducation des enfants en bas âge, mais aussi des soins à toute la famille, aux malades et aux personnes âgées ainsi que de la préparation quotidienne des repas et des travaux ménagers. Il existe des variantes selon les pays, les régions, les classes sociales qui allègent ou alourdissent cette responsabilité. Dans les régions rurales, où vivent la majorité des femmes dans le monde, les tâches qui incombent aux femmes sont encore plus lourdes : elles peuvent aussi fréquemment s'occuper des soins aux animaux, elles assurent une partie, parfois importante, du travail aux champs (ferme familiale ou du mari), elles transforment la nourriture et bien souvent, particulièrement en Afrique, elles sont entièrement responsables de la production de la nourriture de subsistance. À ces tâches s'ajoutent les corvées d'aller quérir et de transporter l'eau et le combustible. Selon les sociétés et les cultures, les femmes peuvent aussi acheter et vendre aux marchés et même être entièrement responsables des achats nécessaires à la consommation courante de la famille ou de la vente au détail des produits agricoles (ce qui est généralement le cas, sauf, par exemple, dans les sociétés où la réclusion des femmes est plus extrême).

Il ne s'agit là que d'une partie seulement du travail effectué par les femmes. La particularité de tout ce travail, outre d'être réservé aux femmes ou parce que ce sont des femmes qui l'exécutent, est d'être non valorisé, non payé. Pourtant, il représente plus de temps de travail que l'emploi. "Dans un village pakistanais, par exemple, une femme consacre quelque 63 heures par semaine aux travaux domestiques. Même dans le monde industrialisé, ... une ménagère travaille en moyenne 56 heures par semaine." (SITUATION DES FEMMES DANS LE MONDE, p. 2). Selon Ruth Leger Sivard, le travail non rémunéré des femmes, si on lui donnait une valeur économique, pourrait représenter 1/3 du produit économique mondial annuel ou $4,000,000,000,000.(4 billions). Comme le souligne si justement Louise Vandelac" On a fait des guerres et des révolutions pour des enjeux monétaires et politiques beaucoup plus limités..." (p. 59).

En fait, ce travail représente un enjeu économique, social et politique qui dépasse de beaucoup sa simple évaluation en termes monétaires. En ce sens, le débat sur la rémunération ou non de ce travail est très partiel et ne permet pas de le remettre véritablement en question, même si, stratégiquement, il Peut être utile d'en faire ressortir la valeur monétaire pour le faire reconnaître. La non-reconnaissance de ce travail est une expression bien achevée de l'oppression et de l'exploitation des femmes.

La division sexuelle du travail, c'est-à-dire la répartition des rôles des hommes et des femmes dans le travail et dans l'économie en général, ne se rapporte pas à une soi-disant complémentarité des rôles entre les hommes et les femmes et encore moins à une longue histoire d'amour, version occidentale. Elle dépasse la sphère domestique mais l'inclut insidieusement et nécessairement. La division sexuelle du travail actuelle est liée en Occident au développement du capitalisme qui s'est fait en grande partie en s'appuyant sur le travail gratuit des femmes dans la sphère domestique.

Ce n'est vraiment pas un hasard si les experts et les agents de développement, les représentants des gouvernements, des compagnies et des institutions internationales et même les chercheurs n'ont pas vu le travail des femmes dans les pays du Tiers Monde. Par exemple, ce sont ces colporteurs du capitalisme munis d'oeillères patriarcales qui, d'une certaine façon, ont rendu "invisible" tout le travail des femmes en agriculture. Pourtant ce travail ne pouvait certes pas être invisible en lui-même, les femmes effectuant pratiquement la moitié de la production alimentaire mondiale et jusqu'à 801/. en Afrique. Il est évident que cette invisibilité du travail des femmes, cette façon de considérer le travail des femmes comme du non-travail en quelque sorte, a servi et continue de servir les intérêts de ceux qui en bénéficient, que ce soit, si on prend le cas de l'agriculture, les hommes qui ont eu un accès privilégié aux ressources (crédit, formation, techniques modernes) pour développer les cultures de rente, les gouvernements qui ont axé les ressources sur l'agriculture d'exportation, les firmes transnationales qui ont développé de vastes complexes agro-alimentaires.

Avec son expansion dans le monde et puis sa restructuration dans les années'70 à l'échelle mondiale avec la nouvelle division internationale du travail, la non-valorisation du travail des femmes, et ce partout dans le monde, est devenue encore davantage nécessaire au développement du capitalisme. La discrimination des femmes dans l'emploi, leurs conditions de travail et leurs bas revenus et la division sexuelle du travail domestique ne sont que les deux côtés d'une même médaille. De par la division sexuelle du travail au sein de la famille, on a extirpé et on continue d'extirper aux femmes un énorme travail gratuit et, maintenant, on applique ce même schéma et même on légitime son application dans la division sexuelle de l'emploi partout dans le monde, en prétextant de cette division sexuelle du travail au sein de la famille (les femmes sont plus patientes, elles n'ont besoin que d'un salaire d'appoint, etc.). Autrement dit, on perpétue la dépendance et l'exploitation des femmes en prétextant de cette dépendance et de cette exploitation.

Quoi qu'il en soit, les femmes partout dans le monde ont besoin pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille d'aller chercher des revenus ou de les augmenter. Dans les classes défavorisées des pays du Tiers Monde, en milieu rural ou urbain, les familles ont besoin de plusieurs revenus pour survivre dans un contexte de crise. Aussi, de plus en plus, les femmes sont seules comme soutien de famille, ce qui est le cas pour 1/4 à 1/3 des familles dans le monde à cause des migrations vers les villes, des divorces, de l'irresponsabilité des pères, des guerres, de la répression (emprisonnements ou disparitions) ou de la mort du conjoint (les femmes vivant plus longtemps). Cette tendance s'accentue et va de pair avec la féminisation de la pauvreté. Les familles dont les femmes sont seules comme soutien sont les plus pauvres. La dévalorisation, la non-reconnaissance à sa juste valeur, la sous-rémunération du travail des femmes entraînent la pauvreté des femmes. Pendant que celles-ci voient leur fardeau augmenter dans la sphère domestique à cause des coupures dans les services sociaux et publics, elles se retrouvent dans l'obligation de trouver davantage de revenus sur le marché de l'emploi. La plupart des femmes dans le monde ont une surcharge de travail. Les femmes rurales font en moyenne des journées de travail de 16 à 18 heures.

LES MILLE ET UN MÉTIERS DES FEMMES DU TIERS MONDE

Au-delà des données, il demeure important de retenir que la crise économique mondiale a entraîné dans la plupart des pays capitalistes avancés et dans les pays du Tiers Monde une baisse importante du total des emplois. Dans les pays du Tiers Monde, les changements apportés dans la production agricole et le secteur industriel ont supprimé beaucoup plus d'emplois qu'ils n'en ont créés. Par exemple, en Afrique, région la plus touchée, selon l'Organisation internationale du travail, le taux de chômage et de sous-emploi (emploi dont le revenu, souvent instable, ne permet pas à une personne de subvenir à ses besoins essentiels) se situe entre 50 et 70%, atteignant 90% dans certaines régions rurales. Bien qu'il existe des différences notables entre les régions et à l'intérieur des pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine sur les opportunités d'emploi, en général, c'est dans un contexte où sévissent le chômage et le sous-emploi qu'un nombre toujours croissant de femmes cherchent un emploi. Elles sont plus nombreuses que les hommes à subir le chômage et le sous-emploi et conséquemment à travailler dans les secteurs informels pour trouver des revenus nécessaires à la survie de la famille.

On retrouve les femmes des classes défavorisées des pays du Tiers Monde dans différents types de travail. En milieu rural, elles sont encore très nombreuses à travailler à la production vivrière, particulièrement en Afrique où c'est plus spécifiquement leur responsabilité. Mais leurs conditions se détériorent dramatiquement, la plus grande part des ressources, incluant les terres, étant toujours davantage consacrée aux cultures de rente ou d'exportation. En Amérique latine et en Asie, où la concentration des terres n'est pas un phénomène récent, le nombre de paysannes sans terre ou ne pouvant plus vivre de leurs terres et dépendantes du salariat continue de s'accroître.

Que ce soit en Asie, en Amérique latine et même en Afrique, mais en plus grand nombre en Asie, des femmes rurales, pour se procurer des revenus, travaillent comme journalières sur les champs des moyens et grands propriétaires (ou sur les champs du mari en Afrique) au moment des semis, du repiquage, du désherbage et de la récolte pour une rémunération à l'heure ou à la pièce. Les femmes y accomplissent toujours les tâches minutieuses, longues et répétitives pour un salaire plus bas que celui des hommes. Ou encore, elles peuvent être engagées sur une base régulière, mais le plus souvent temporaire, dans les grandes plantations (thé, hévéas, noix). Là également, les femmes effectuent de longues heures de travail pour des salaires qui les maintiennent sous le seuil de la pauvreté mais, comme le précisent 1. Bisilliat et M. Fiéloux, ce travail leur assure au moins "un minimum de régularité dans la misère" (FEMMES DL) TIERS-MONDE, P. 28).

Les femmes des milieux ruraux et aussi les femmes des milieux défavorisés des villes peuvent Être embauchées dans les complexes agro-industriels. Ces complexes, implantés le plus souvent par des firmes transnationales, accaparent de vastes étendues de terre pour la culture (parfois des régions entières) et livrent un produit fini (empaqueté, étiqueté) destiné aux marchés du Nord en fonction de leurs besoins (légumes de contre saison, fruits et petits fruits, fleurs). Ces complexes, que l'on retrouve surtout en Amérique latine et en Afrique, engagent une grande proportion de femmes pour les tâches fastidieuses et exténuantes qui ne demandent pas de qualifications, réservant aux hommes les tâches

les plus qualifiées et les mieux payées. Les revenus que les femmes peuvent tirer de ces emplois, même s'ils apparaissent relativement bien payés comparativement,à d'autres emplois que ces femmes pourraient trouver, ne sont pas suffisants pour assurer le bien-être de la famille, puisqu'il s'agit, entre autres, d'emplois temporaires et irréguliers, et obligent les femmes à chercher d'autres sources de revenus. De plus en plus de femmes des classes défavorisées des pays du 'Fiers Monde gagnent leur vie dans les secteurs informels de travail (activités non déclarées, à petite échelle, organisées informellement). La baisse proportionnelle du nombre de femmes qui participent au marché du travail dans les pays du Tiers Monde, qu'on observe selon les données, peut être explicitée en grande partie par cette réalité. Le fait que l'on marginalise déjà en grande partie le travail des femmes, ajouté au fait qu'elles doivent se débrouiller comme elles le peuvent pour assurer la subsistance de leur famille, expliquent que les femmes se retrouvent en plus grand nombre que les hommes dans les secteurs informels de travail (qui peuvent occuper 20 à 70% de la population active dans les villes du Tiers Monde, en moyenne 50% des citadin-e-s pauvres).

Bien souvent, les femmes de milieu rural doivent rester seules avec leurs enfants parce que leurs conjoints sont partis travailler dans une autre région ou en ville, dans ce cas leurs conditions de vie peuvent être très pénibles (les femmes dans les bantoustans en Afrique du Sud en sont l'exemple le plus dramatique) ou encore, elles migrent elles-mêmes vers les \filles à la recherche d'un emploi. Ceci est le cas depuis quelques décennies des femmes d'Amérique latine, qui partent plus nombreuses que les hommes, ou de certains pays d'Asie, comme la Thaïlande et les Philippines, et plus récemment de certains pays d'Afrique où l'on remarque dans certaines grandes villes (Addis-Abeba, Abidjan) plus de femmes migrantes que d'hommes migrants. Les femmes qui partent pour la ville à la recherche d'un emploi sont généralement soit des femmes qui assument l'entière responsabilité de leur famille et qui partent avec elle, ou soit des jeunes filles dont les familles sont dans le besoin. Le fait que ces jeunes filles soient de plus en plus jeunes (10-12 ans en Amérique Latine et aux Philippines) démontre bien la misère croissante qui sévit en milieu rural.

Ces femmes migrantes, pour la plupart faiblement scolarisées quand elles ne sont pas analphabètes, Viennent grossir les rangs des femmes des milieux défavorisés des villes qui travaillent en grand nombre dans les secteurs informels. Ce sont justement les jeunes migrantes surtout, particulièrement en Amérique latine, aux Philippines et en Afrique du Sud, qui travaillent comme domestiques (70% aux Philippines, 91% à Lima). Dans les villes pièces d'artisanat (poteries, broderies, "arpilleras").

Comme les femmes en milieu rural, les femmes en milieu urbain peuvent être embauchées également dans des programmes d'échange de travail pour de la nourriture (par exemple à Uma, en 1985, 3 5,000 femmes travaillaient dans la construction selon ces conditions). De plus en plus, on fait état aussi, dans les villes du Tiers Monde, de femmes qui font des activités de collecte (chiffonnières à Santiago), ce qui consiste ni plus ni moins à faire les poubelles pour revendre ce qui peut l'être. La pauvreté amène également un plus grand nombre de femmes du Tiers Monde à vivre de la prostitution, sporadiquement ou sur une base régulière. En Amérique latine, on estime qu'il y a au-delà de 10 millions de prostituées. En Asie du Sud-Est, la prostitution, Marché thaïlandais du Tiers Monde, on retrouve aussi beaucoup de femmes dans diverses activités commerciales, majoritairement dans le commerce de détail ou le micro-commerce davantage rattachés au secteur informelles achètent et vendent des produits de l'agriculture, elles vendent des produits qu'elles-mêmes préparent (plats cuisinés, boissons locales) ou encore elles revendent de façon ambulante du linge, des bonbons, des cigarettes, etc. Pour se procurer des revenus, les femmes peuvent aussi être laveuses de linge à la pièce, couturières, fabricantes de liée tout d'abord à la présence des bases militaires, est devenue avec le tourisme une véritable industrie d'exportation. En Thaïlande, par exemple, le tourisme rivalise avec le riz et le sucre comme principale source d'entrée des devises. Les jeunes femmes qui se prostituent viennent pour la plupart des régions rurales du pays où la pauvreté sévit et contribuent ainsi au soutien de leurs familles.

Relativement peu de femmes du 'Fiers Monde ont l'opportunité de travailler en industrie. Et encore là, elles peuvent se retrouver dans le secteur informel lorsqu'elles travaillent pour les industries à domicile qui emploient majoritairement des femmes des couches rurales les plus pauvres. Par contre, comme nous l'avons déjà souligné, à cause de la relocalisation dans les pays du Tiers Monde des industries à haute intensité de main-d'oeuvre et de leurs pratiques d'embauche envers les femmes, un peu plus de femmes du Tiers Monde travaillent en industrie.

Cependant, ces industries axées sur l'exportation, comme les complexes agro-alimentaires d'ailleurs, n'emploient certes pas les femmes par altruisme. A l'échelle mondiale, autant au Nord qu'au Sud, ce sont les femmes qui occupent la majorité des emplois dans les industries manufacturières qui dominent les échanges entre les pays du Nord et du Sud (et où les pays du Tiers Monde sont les plus dépendants des marchés capitalistes avancés),et ce sont les industries où les salaires sont parmi les plus bas et les conditions de travail parmi les plus mauvaises. La pauvreté à laquelle les femmes sont acculées et la nécessité de trouver des revenus pour assurer le soutien de leur famille en font une main-d'oeuvre à bon marché et aussi une main-d'oeuvre captive et responsable que les firmes s'empressent d'exploiter. En articulant la division internationale avec la division sexuelle du travail, les firmes transnationales ne font pas que transposer à l'échelle internationale le système de domination et d'exploitation des femmes qui résulte de la jonction du patriarcat et du capitalisme, elles le maintiennent, le consolident, le propagent et le rendent davantage universel.

  [ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[ INPRECOR ]