Par Bernard Rioux
L'assemblée de fondation du RAP, tenue à la fin du mois de mai dernier, a rassemblé près de 350 personnes à St-Augustin en banlieue de Québec. Cette assemblée a décidé de former à l'automne une coalition électorale sur la base d'un « mouvement de lutte contre le néolibéralisme qui prône l'indépendance du Québec, en liant de façon indissociable la libération nationale du Québec et l'émancipation sociale. » Cette assemblée de fondation a donc marqué un point de départ pour une action politique réelle et concertée de la gauche québécoise. Nous voulons ici tirer le bilan de la démarche du RAP, non seulement pour souligner ses points forts mais également pour signaler les difficultés qu'il faudra dépasser pour aller de l'avant et qui ont été bien révélées par cette assemblée de fondation.
Le RAP a été lancé en novembre 97. Cette rencontre qui a réuni, au cégep Maisonneuve, 600 personnes a replaçé la gauche sur la scène publique. La gauche indépendantiste commençait à faire parler d'elle dans les médias.
Puis, il y a eu les assemblées régionales, certaines plus réussies que d'autres. Mais elles ont vite révélé que les divergences et les opinions diverses étaient nombreuses. Au premier abord, ces divergences semblaient porter sur la place de l'indépendance dans la définition du projet politique du RAP. Puis, les diverses positions vis-à-vis la formation éventuelle d'un parti (remplaçant ou non le mouvement ) se sont rajoutées aux premières divergences sur la question nationale.
Ces différentes positions qui traversaient la coordination nationale du RAP reflétaient des sensibilités régionales diverses et des milieux d'appartenances différents. Peu à peu, ces divergences ont pris des dimensions fractionnelles. C'est ainsi que le comité de la plate-forme s'est vu reprocher par des membres de la coordination de ne pas avoir respecté son mandat alors que ces derniers ont reproché à la coordination de présenter à la dernière minute à l'assemblée de fondation un texte, le projet de manifeste, qui n'avait pas été discuté dans les assemblées régionales du RAP.
Tout cela devait déboucher, à l'ouverture de l'assemblée de fondation, sur une première bataille à propos de l'ordre du jour. Un courant dans la coordination devait proposer de retirer l'ordre du jour le texte du manifeste présenté à la dernière minute par la majorité de la coordination alors que le texte de la plate-forme, bien qu'à l'ordre du jour, avait peu de temps de discussion Ces polarisations devaient provoquer la multiplication de réunions de caucus durant toute la rencontre.
1. Les textes proposés : manifeste et projet de plate-forme
Les projets de plate-forme et de manifeste proposés sont l'un comme l'autre des documents tout à fait insuffisants. Nous avons expliqué, déjà, notre opposition au projet de plate-forme (alors nommé projet de manifeste). La marginalisation de la question de l'indépendance du Québec, l'absence totale de dimension féministe, l'absence d'une logique de rupture avec le capitalisme en font un document qu'il aurait fallu amender substantiellement pour le rendre acceptable. C'est d'ailleurs à cette démarche que le PDS s'était préparée.
Le projet de manifeste finalement proposé par la coordination nationale du RAP constitue une avancée sur la compréhension de la question de l'indépendance. Celle-ci est placée au centre de la démarche de définition du projet du RAP. Elle permet de dépasser la fausse opposition de l'indépendance comme moyen ou comme une fin. La lutte sociale est clairement articulée à la lutte nationale. Ce point a été intégré dans un article des statuts du RAP. Cette position permet également de dépasser la vision d'apothicaire qui pose la question en termes de poids relatif de la lutte pour l'indépendance ou de la lutte pour la justice sociale. En fait, il ne s'agit pas de soupeser des poids relatifs en cette matière mais de montrer l'articulation stratégique entre ces deux combats essentiels. Il n'en reste pas moins que le projet de manifeste ne contient aucune perspective anticapitaliste explicite. La conception de l'État se limite en fait à la rhétorique du keynésianisme de gauche qui n'est pas loin d'une espèce de christianisme social à la Petrella.(Voir notre critique du Manifeste dans La Gauche Web, semaine du 7 juin.)
En fait, l'Assemblée de fondation du RAP, malgré des débats assez fructueux en ateliers, ne devait pas adopter ni manifeste ni plate-forme. Seuls des statuts ont pu être adoptés en assemblée plénière.
2. Le débat parti/mouvement
Pour notre part, nous soutenions que le RAP cherche, dans les meilleurs délais, à impulser un parti politique. Nous pensions que la formation d'un parti pourrait mobiliser les militantes et les militants sur le terrain concret de la lutte pour le pouvoir des classes ouvrière et populaires contre le pouvoir péquiste. Toute autre attitude nous semblait remettre la lutte politique concrète aux calendes grecques.
Mais le débat parti/mouvement ne recoupait pas un clivage gauche/droite. D'une part, il y avait des sociaux-démocrates très modérés qui voulaient passer le plus rapidement possible au parti car ils voulaient de la politique concrète et refusaient de se laisser enfermer dans des débats intellectuels sans fin.
D'autre part, des militant-e-s, en rupture partielle avec le PQ, refusaient toute initiative en direction du Parti car ils voulaient brasser la cage du PQ, pas le contester sur le terrain électoral. D'autres militant-e-s percevaient dans la formation du parti un dévoiement de la lutte nécessaire sur le terrain extraparlementaire. D'autres mouvementistes voyaient la formation d'un parti éventuel comme l'aboutissement d'un long processus d'enracinement du RAP dans la population et d'un large travail d'éducation politique. Cette position se nourrissait d'un mépris de la politique partidaire des partis traditionnels.
Au fur et à mesure des débats en atelier, il est apparu clairement que la position de la formation d'un parti allait être écartée par un bloc majoritaire de sensibilités très diverses mais anti-parti.
Pour faire face à cette situation, Pierre Dubuc, rédacteur de l'Aut'journal, faisait la proposition de la formation d'une coalition électorale dès l'automne prochain et la convocation d'une autre assemblée du RAP pour mettre en pratique cette résolution. Cette proposition devait en fin de compte obtenir une bonne majorité C'était une position de compromis qui faisait progresser le RAP même si la base politique de cette coalition n'est pas du tout claire. De toute façon, elle reste à définir.
3. La démocratie malmenée
Les débats politiques ont été d'emblée engoncés dans des luttes de courants. Cela n'est pas en soi négatif lorsqu'il existe des mécanismes prévus pour gérer cette réalité. Mais en fait, il n'en était rien. Les divergences ont du s'exprimer à travers des combats d'ordre du jour et sur des propositions dont les divergences n'étaient d'emblée évidentes et qui reposaient souvent sur les intentions qu'on devait prêter aux personnes qui les avaient avancées. On a été amené à perdre un temps énorme sur des propositions des plus secondaires alors que les divergences les plus essentielles devaient s'exprimer en des libellés plus qu'étroits.
Tout cela a nourri un climat fractionnel qui n'a pas été sans démobiliser certains et certaines. La façon dont s'est fait l'élection est exemplaire à cet égard. Les listes se sont construites dans des caucus réduits. On n'a pas discuté collectivement les critères de représentativité de la direction : (présence des femmes, présences des régions, milieux syndicaux et populaires, reflet des courants politiques présents, ) On demande la proportionnelle à l'État bourgeois, mais on n'a pas même soulevé la question de l'appliquer à l'intérieur du RAP. Le caractère machiste des tractations autour des listes s'est rajouté à la sensibilité féministe très faible des responsables qui n'avaient même pas pris la peine de féminiser leur texte. L'élection n'a pas été moins démocratique que ce qui se passe dans les mouvements syndical et populaire, dont la démocratie est déjà plus avancée que la démocratie bourgeoise, mais pour un mouvement qui veut transformer la politique ne peut évidemment pas s'en contenter.
Le congrès a permis une clarification stratégique importante bien que minimale sur la question nationale. La proposition sur la mise sur pied d'une coalition électorale des forces souverainistes et progressistes est un autre acquis important sur lequel il faudra compter. La question de l'élaboration démocratique est sans doute un défi essentiel pour le RAP s'il veut progresser et aller de l'avant. Cette question doit être au centre des préoccupations de la nouvelle direction. Ce n'est pas un luxe, c'est une question cruciale de toute démarche de rassemblement.
4. Le rôle du PDS
Quel bilan tirer de notre tactique d'intervention ? Un principe devait guider notre intervention: favoriser l'unité et la démocratie dans les débats. Mais nous avons en cette matière eut une conception beaucoup trop politiste. Nous avons concentré notre travail d'élaboration sur les questions programmatiques. Ces questions essentielles résument notre compréhension de la situation et des tâches qui en découlent. L'anticapitalisme ne doit être explicite et conséquent. C'était là le sens de notre intervention.
Pourtant les questions organisationnelles étaient, dans le contexte, cruciales. Nous étions pas responsables de l'organisation des débats. Mais nous n'avons pas élaboré de propositions tant sur l'organisation des débats que sur la tenue des élections pour favoriser que les discussions les plus essentielles se fassent et qu'une démocratie véritable se manifeste. Nos conceptions électorales qui comprennent la discussion sur les critères d'élection, la proportionnalité des courants méritaient qu'on les défende. Ces propositions auraient été peut être rejetées mais nous aurions pu ainsi concrétiser nos intentions démocratiques et unitaires.
5. La construction de la Coalition électorale appelée par le RAP doit être la première priorité de l'ensemble de la gauche.
Comment sera-t-il possible de marier toutes les tendances vues et entendues à l'assemblée de fondation, politiquement (une plate-forme commune, un nom commun sur le bulletin) et organisationellement (la répartition des comtés) ? Ce ne sera pas possible que si l'assemblée de mise en place de la Coalition électorale est précédée d'un processus de débats ouverts permettant l'élaboration démocratique de la plate-forme de la Coalition, et ce, tant dans les instances nationales et que dans les régions.
La tâche principale de la nouvelle direction du RAP est donc d'entamer, dès le mois d'août, un processus d'élaboration démocratique d'une plate-forme, processus qui devra s'achever dans un congrès en octobre. Il est souhaitable que la nouvelle coordination élabore un premier jet pour le début septembre ; que ce projet soit débattu dans les régions en septembre ; que, contrairement à la préparation régionale de l'assemblée de fondation, les amendements des régions servent à élaborer une plate-forme refondue sous la direction du coco, en laissant en suspens les amendements contradictoires ; que la plate-forme refondue soit débattue en atelier puis en plénière avec nouvelle synthèse par le coco avant la plénière.
Pour faciliter la démarche unitaire et démocratique, le processus de débats devrait, dès son départ impliquer que soient discutées des contributions des partis politiques comme le PDS et des forces dont on veut assurer la Coalition.
À la fin, tout se décidera, comme d'habitude, sur quelques amendements essentiels. Mais le processus démocratique aura permis un maximum de mobilisation. L'organisation électorale en sera d'autant renforcée et sera d'autant plus rapide que l'élaboration de la plate-forme aura été pleinement démocratique.
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