FRANCE
Par Robert NOIREL
Le 12 mars, une dizaine de collèges se mettent en grève pour obtenir des moyens en personnel afin de faire face aux difficultés qui les assaillent, notamment en termes de violences de jeunes en très grande détresse sociale. Depuis le 3 février, des représentants détablissements se réunissent régulièrement pour préparer une action densemble (à linitiative du collège Louise Michel de Clichy-sous-Bois en lutte). Parmi eux, un bon nombre de militants de lEcole Emancipée.La grève sétend rapidement à tout le département : les deux tiers des établissements de la Seine Saint-Denis seront touchés lors des plus importantes manifestations. Un tiers reste en grève plusieurs semaines de suite. Les jeunes, les parents participent au mouvement ( ces derniers occupent des écoles et des collèges). Cela permet des manifestations très importantes, rassemblant parfois plus de 10000 personnes, avec une forte combativité et des slogans significatifs, comme celui-ci : " On veut des moyens, on est pas des moins que rien ! ". Il y en aura 13 au total, la plupart vers le Ministère de lEducation Nationale.
Cette présence, ensemble, des enseignants, des élèves et de leurs parents montre que la grève de la Seine Saint-Denis a été un véritable mouvement social, posant la question de la crise dans ce département. Un mouvement qui propose comme solution le développement des services publics, notamment celui de lEducation. Mais, bien dautres sont dans la même situation, notamment au niveau de la santé. Il y a dailleurs eu une liaison entre la lutte enseignante et celle dun des principaux hôpitaux du département.
Ces deux mois ont été également marqués par de nombreuses actions spectaculaires qui ont aidé à ce que les médias parlent de la lutte. Le 26 avril, au lendemain dune manifestation massive, après laquelle le Ministre refusait de recevoir une délégation, et où la police se permit de charger et dembarquer des manifestants, 250 enseignants de Seine Saint-Denis empêchèrent le déroulement normal dune émission de radio où il devait sexprimer, ce qui eut un grand retentissement. Pendant plusieurs jours, les grévistes essayaient dêtre présents là où était Claude Allegre pour linterpeller. Le 28 avril, une nouvelle manifestation se terminait par loccupation symbolique de la Sorbonne, trente ans après Mai 68. Il y eut encore nombre dactions symboliques et la presse a souligné le caractère inventif du mouvement.
La durée de cette lutte, la diversité des actions entreprises montrent une détermination à toute épreuve. Mais, comment lexpliquer ?
LA REVOLTE VIENT DE LOIN
Depuis plusieurs années, le feu couve sous les braises dune situation sociale, et partant scolaire, de plus en plus dégradée. Avec un taux dencadrement inférieur à la moyenne nationale, les enseignants, notamment en collège, ne peuvent plus faire face à la crise de lécole en Seine Saint-Denis. Cest en effet à ce niveau que se concentre cette crise. Tous les jeunes sont accueillis au collège, mais un grand nombre, de milieux défavorisés, se retrouvent vite en échec scolaire. Comme ils ne peuvent sen sortir dans des classes trop nombreuses pour que leur situation soit vraiment prise en compte, un certain nombre dentre eux glissent dans la violence, vis-à-vis de leurs camarades ou des professeurs.
De nombreuses luttes isolées, mais portant sur des questions similaires (souvent à partir dincidents violents), avaient lieu régulièrement. Lan dernier, une action densemble sétait même développée à partir du soutien au collège Galois de Sevran, dont les enseignants, après un mois de grève, sétaient vus matraqués en allant exposer leurs revendications à lInspection académique. Ces événements attestaient dune communauté et dune difficulté de situations que lon ne retrouve nulle part ailleurs à léchelle dun département.
Au-delà du légitime refus denseigner dans les conditions qui sont celles de bien des collèges de Seine Saint-Denis, le souci commun de bien des enseignants du département cest la volonté de défendre et promouvoir le service public déducation comme rempart contre la crise sociale et politique (montée du Front National). Doù des revendications très élevées qui ont constitué la plate-forme du mouvement :
-20 élèves par classe et les emplois statutaires correspondants ;
- le refus de la précarité de lemploi ;
- le classement en ZEP de tous les établissements qui le demandent.
LAUTO-ORGANISATION...
Ce fut une des caractéristiques essentielles de cette lutte. Une Assemblée des établissements réunit lensemble des collèges et lycées présents dans laction. Elle prend ses décisions sur la base du vote de délégués mandatés par leurs assemblées générale lors de réunions qui ont lieu environ deux fois par semaine. Cest elle qui a élaboré la plate-forme unifiante que nous avons présentée. Un Collectif danimation, plus restreint, prépare les AG et assure la permanence de laction.
Cest ce mode dorganisation qui a unifié le mouvement en dépassant les éventuelles divisions syndicales et en garantissant la possibilité dagir et de décider des non-syndiqués. Lensemble des organisations syndicales était présent aux réunions et a accepté les décisions de lAG des établissements. Ce lien entre lauto-organisation de ceux qui luttent et les syndicats a renforcé le mouvement et ne peut manquer davoir des conséquences au sein des organisations syndicales. LAssemblée des établissements a ainsi pu prendre les décisions daction correspondant au voeu du plus grand nombre à chaque étape du mouvement.
...ET LES SYNDICATS
En France, il y a une forte syndicalisation dans lEducation Nationale (plus de 30% des salariés, contre moins de 10% à léchelle du pays). La principale organisation est la Fédération Syndicale Unitaire, où sont présents les militants de la LCR. Elle est organisée en divers syndicats, dont le SNES pour les collèges et lycées : il a accepté les décisions prises par les établissements auto-organisés, ce qui est une première pour cette organisation, traditionnellement méfiante vis-à-vis des diverses coordinations. Cette position a joué un rôle essentiel dans lessor du mouvement en raison du poids du SNES (pour qui, aux élections professionnelles, votent les deux tiers des professeurs de Seine Saint-Denis). Par contre, le SNUIPP (syndicat de la FSU pour les enseignants des écoles maternelles et primaires) a freiné une extension possible du mouvement dans son secteur. Cela est dû à la moindre mobilisation de sa base, certes, mais aussi au fait que, en Seine Saint-Denis, nombre de ses responsables, encore membres du PCF, ne voulaient pas gêner la gauche plurielle au gouvernement.
Quant aux autres organisations syndicales, nettement minoritaires, elles ont, elles aussi, " joué le jeu " de lauto-organisation : il sagit du SGEN CFDT, de la CGT (influente en Lycées Professionnels et où sont présents des camarades de la LCR), de SUD Education, créé il y a deux ans et de la CNT (anarcho-syndicaliste et groupusculaire). Une seule na pas accepté les décisions de lAssemblée des établissements et sest fortement minorisée : cest Force Ouvrière, dirigée dans lEducation Nationale par le courant lambertiste (Parti des Travailleurs), qui sest encore illustré par son sectarisme et son incompréhension du, mouvement de masse.
LA PLACE DES FEMMES
Les femmes représentent 60% des salariés de lEducation Nationale dans le Second Degré en Seine Saint-Denis. En général, elles sont sous-représentées dans les organisations syndicales, notamment aux postes de direction. Dans la lutte de ce printemps, elles ont été très présentes, dans les manifs, les AG et à lAssemblée des établissements. Dans celle-ci, leurs interventions étaient généralement marquées par le souci de faire avancer le mouvement plutôt que de se faire applaudir comme nombre de " ténors " masculins.
Par contre, au sein du Collectif danimation, organisme réduit qui dirigeait laction entre deux réunions de la Coordination, il y avait relativement peu de femmes. On retrouvait là la division traditionnelle et le rôle des hommes à qui la vie sociale laisse du temps pour sinvestir dans ce type de tâches (au total, cela faisait souvent quatre soirées par semaine prises pour les membres du Collectif danimation !).
Au total donc, une présence des femmes dans la lutte, mais aussi des blocages qui demeurent et qui doivent être débattus pour être dépassés.
UNE GREVE AU COEUR DU DEBAT POLITIQUE
Cest une évidence daffirmer que les problèmes de lécole sont éminemment politiques, notamment dans un département où ils sont étroitement liés à la crise qui déstructure le tissu social du département. Le mouvement des enseignants la confirmé en posant lessentiel des problèmes politiques de lheure.
Mettre en avant la défense du service public déducation alors que la Seine Saint-Denis connaît une forte montée du Front National, cest participer à la lutte contre ce danger mortel. Les enseignants en lutte lont bien compris, qui ont décidé dêtre dans la rue avec un cortège du mouvement le 28 mars lors de la manifestation anti-FN daprès les Régionales. Ils ont ainsi démontré, face aux propos dAllègre les accusant de faire le jeu de lextrême-droite, quêtre au coeur des luttes sociales amenait aussi à être en pointe dans le combat contre le fascisme. En même temps, ils ont été partie prenante de la manifestation unitaire (non sans débat), alors même que défilaient les partis membres du Gouvernement auquel sopposait leur action.
A légard de ces partis, essentiellement le PS et le PC, la grève enseignante de Seine Saint-Denis a agi comme un révélateur. Au sein du Parti Socialiste, il a fallu un mois et demi pour que sélèvent des voix moins hostiles que celle du Ministre provocateur. La manière dont celui-ci a répondu au mouvement déshonore la gauche gouvernementale au même titre que le caporalisme de Chevènement. Tout y est passé : le mépris des personnels, laccusation de faire le jeu du FN, les mensonges, le refus de prendre ses responsabilités (la faute serait celle des subordonnés, qui ont...mal informé le Ministre). De ce point de vue, le mot dordre " Allègre démission ", ô combien populaire, était parfaitement justifié. En laissant faire une politique aussi rétrograde, le Parti Socialiste ne peut que se couper de plus en plus de ceux qui ont permis son succès en juin 97.
Mais, le Parti Communiste et la ligne de Robert Hue nont pas été épargnés non plus par la lutte. La Seine Saint-Denis reste, en effet, son bastion électoral avec la présidence du Conseil général et nombre de municipalités. Le P.C était donc directement interpellé par la grève enseignante. Pourtant, jusquà la fin mars, il a soutenu le plan de rattrapage dAllègre jugé totalement insuffisant par les enseignants, mais dont le P.C pensait quil pouvait " contribuer à accroître la réussite scolaire " (tract distribué le 21 mars). Il y a certes eu des voix différentes, comme celle de P.Braouezec (Maire, rénovateur, de Saint-Denis), qui a fortement soutenu le mouvement. Mais, dans lensemble, le Parti Communiste a préféré la solidarité gouvernementale au mouvement de masse. Nul doute que beaucoup denseignants communistes, actifs dans la grève, ne se sont pas reconnus dans ce positionnement.
UNE PREMIERE VICTOIRE DU MOUVEMENT SOCIAL.
Le 30 avril, après un mois et demi de refus, Claude Allègre a dû recevoir les syndicats et les représentants de lAssemblée des établissements. Ce fait constitue déjà une victoire du puissant mouvement (enseignants, parents, élèves) qui a déferlé sur la Seine Saint-Denis.
Les 3000 postes concédés, cest dabord la confirmation, par le Ministère lui-même, de limportance des besoins du département. Bien sûr, à la rentrée, il ne sagit que de 800 postes (1000 en 1999, 12OO en 2000). Surtout, rien de clair nest dit sur leur attribution; le Ministère et le Rectorat veulent les attribuer sur la base de projets qui risquent de diviser les enseignants en mettant les établissements en concurrence. Des risquent existent donc que le Ministère tente de retourner la situation à son profit en utilisant la Seine Saint-Denis comme laboratoire de la déréglementation. Doù la nécessité de la vigilance du mouvement, qui continue à se structurer autour de lAssemblée des établissements.
Le bilan de cette lutte, même si on ne retient que les 800 postes de cette année et avec les problème évoqués précédemment, est assez impressionnant. En ces temps de gel de lemploi public, obtenir cela à léchelle dun département, ce nest pas rien. Mais, bien sûr, les situations dramatiques de nombre de collèges ne vont pas trouver de solution à la rentrée avec les 3 ou 4 postes de plus qui auront été obtenus pour chaque établissement. Doù, chez certains, une déception qui peut se transformer dès la prochaine rentrée en volonté combative pour faire appliquer réellement les décisions ministérielles et obtenir dautres acquis.
Quoiquil en soit, tous saccordent à reconnaître que la grève reconductible, auto-organisée par ceux qui luttent, en lien avec les organisations syndicales, a fait la preuve de son efficacité. Cest elle qui a permis de faire reculer Allègre car elle a posé au gouvernement un problème politique dampleur et la mis devant ses responsabilités. En ce sens, la lutte qui vient dêtre menée ne peut quencourager les actions futures dans lEducation Nationale et, au-delà, dans toute la société française.
Les enseignants de Seine Saint-Denis ont montré quils pouvaient faire reculer ce gouvernement, quils avaient contribué à mettre en place par leur vote. Comme les chômeurs et les sans-papiers, avec qui ils se sont retrouvés le Premier Mai, ils montrent le chemin dun mouvement social densemble qui doit contraindre ce gouvernement à changer de politique. Pour satisfaire les aspirations de ceux den-bas. Et non reprendre la logique dont la majorité des salariés ne voulaient plus en novembre-décembre 1995 déjà.
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