Brésil
Le MST est le plus important mouvement social dAmérique latine, tant par le nombre de personnes engagées et la sympathie quil suscite, que par sa solidité organisationnelle et sa capacité à mettre sur le devant de la scène politique le thème de la terre, de la répression et de la justice sociale.
On compte aujourdhui quelque 140 000 familles presque 1 million de personnes qui occupent des terres, vivent et produisent dans plusieurs centaines de communautés établies, dans plus dune vingtaine dÉtats. Cela représente plus de 7 millions dhectares arrachés à lÉtat brésilien ou aux latifundistes. Les paysans y produisent collectivement ou sur des parcelles individuelles, développent une forme de vie communautaire, élisent leurs propres autorités, mettent en place des écoles et des centres de santé, forment des coopératives de production et de distribution. Ils collaborent également au Mouvement en appuyant ses mobilisations et en lui apportant un pourcentage de leurs revenus.
Mais le fer de lance du MST est à vrai dire constitué par les 40 000 familles installées dans des campements 250 000 personnes qui poursuivent, aux côtés des familles récemment installées sur leurs propres terres, une sorte de guerre pacifique, de mobilisation permanente : ils occupent des terres et résistent jusquà en être expulsés, organisent des marches qui peuvent atteindre les capitales des États, et construisent une solide organisation populaire dans les campements quils installent le long des routes ou aux abords des terres quils comptent occuper.
Ces campements sont la principale école du MST, la porte daccès au Mouvement qui regroupe aussi bien des paysans pauvres sans terre que des citadins sans emploi qui trouvent dans les campements et les occupations une espérance de vaincre la faim et de donner un sens à leur vie. Cest aussi une façon déchapper à la marginalité. En somme, le MST est un mouvement en pleine réussite.
Cinq cents ans de lutte pour la terre
Dans les textes quil publie, le MST assure quau Brésil, comme dans tout le continent, la lutte pour la terre a « commencé le jour même où les conquistadores ont mis les pieds sur notre sol ». A lépoque coloniale, elle a conduit aux révoltes des esclaves noirs qui occupaient des terres reculées pour y former des territoires libres, les quilombos, où les maîtres desclaves ne pouvaient pas venir les rechercher.
A partir du milieu du siècle dernier, les révoltes paysannes ont pris un caractère messianique. La plus importante, celle des Canudos, dans lÉtat de Bahía, a entraîné des milliers de paysans pauvres et na pu être réduite quau prix dun terrible massacre. Au début de ce siècle, le « banditisme social » conduit par Limpiao a sillonné le Nordeste pendant plus de vingt ans. Entre 1940 et 1955, cinq révoltes paysannes se sont succédé dans les États de Minas Gerais, Maranhao, Goiás, Paraná et Sáo Paulo. Il sagissait de luttes localisées mais très radicales et dune ampleur telle quen plusieurs occasions les paysans semparèrent de grandes villes et y instaurèrent des pouvoirs locaux.
La phase la plus récente de la lutte pour la terre date de la veille du coup dÉtat militaire de 1964. Sous l influence du Parti communiste (PCB), des associations douvriers agricoles se sont développées dans la région centrale ; les Ligas Camponesas (Ligues paysannes) ont été créées en 1954 dans les exploitations de la zone de Pernambouco et de nombreuses occupations de terres ont eu lieu dans le sud, sous l'impulsion du Mouvement des paysans sans terre, qui ont obtenu du gouvernement central présidé alors par Leonel Brizola lexpropriation de plusieurs exploitations.
Si le MST prend place dans cette tradition centenaire de luttes paysannes, son origine immédiate est déterminée par les changements introduits par la dictature militaire au pouvoir de 1964 à 1985. La répression a alors désarticulé toute forme dorganisation, les principaux dirigeants paysans ont été emprisonnés, assassinés ou contraints à lexil. Sur le plan organisationnel, ce fut une rupture brutale.
Parralèlement, le modèle économique imposé a conduit à la disparition de centaines de milliers de petites parcelles consacrées au café, au coton ou à des cultures vivrières. Cette expulsion massive de paysans a bénéficié aux anciens grands propriétaires terriens ou aux nouveaux exploitants, essentiellement dans les États du centre et du sud. Ce processus de concentration de la terre a été vécu par les paysans comme un véritable séisme, de la même ampleur que ce quavait représenté la conquête pour les indigènes. La moitié des terres cultivables se trouve alors aux mains de 1 % des propriétaires ; 80 % des terres ne sont pas cultivées, alors que 65 % de la population souffre à des degrés divers de malnutrition ; et lexode rural touche 30 millions de personnes en moins de 20 ans, la migration la plus forte de lhistoire de lhumanité sur une période aussi courte. Les paysans chassés de leurs terres et ceux qui nen ont jamais eu atteignent les 12 millions. Voilà la base du MST.
Cest une période qui a connu des formes de lutte spontanées et très peu organisées en réaction aux expulsions, de nombreux conflits, des plantations et des fermes incendiées et des centaines de victimes. C'est ce qui a conduit au début dun processus de radicalisation des paysans sans terre.
La situation a commencé à changer vers 1975 grâce à lactivité de léglise catholique aux côtés des paysans pauvres, avec la création de la Commission pastorale de la terre (CPT). Il faut se rappeler que léglise a été lun des piliers de la résistance à la dictature militaire, période qui a vu la création des 80 000 communautés ecclésiales de base qui existent au Brésil.
A partir de 1978 se sont produites des occupations massives à Rio Grande do Sul, lune des régions les plus touchées par la concentration explosive de la terre. Il sagissait dinitiatives isolées, sans contact entre les différentes occupations. La CPT a commencé, vers 1981, à coordonner des rencontres de dirigeants, tant au niveau régional que national. On a vu alors se stabiliser une coordination qui a conduit en janvier 1984 à la tenue de la première rencontre nationale des sans terre, dans lÉtat de Paraná.
Un Mouvement de mouvements
Dune certaine façon, le MST est une réponse des paysans à la modernisation et au néolibéralisme. Il sagit dun phénomène comparable à dautres mouvements apparus sur le continent, du Pérou au Chiapas : louverture des marchés, lextension de la monoculture pour lexportation et la déstabilisation induite des liens traditionnels (exode rural et chômage massif), ont engendré une situation explosive, dès que louverture démocratique a permis de sorganiser et de se mobiliser. Par ailleurs, le MST marque la convergence de différentes luttes locales, de différentes traditions allant de la puissante influence chrétienne à lapport de militants communistes et du Parti des travailleurs (PT) , où sentrecroisent des traditions syndicales tant rurales quurbaines. Certains de ses dirigeants affirment que le MST est « l'articulation de nouveaux mouvements qui apparaissent au niveau local ».
Quant à sa composition sociale, on peut souligner également différentes convergences : les paysans qui travaillent la terre en qualité de métayers, en remettant au propriétaire une part convenue des récoltes ; les petits fermiers qui paient en espèces un prix fixe déterminé avec le propriétaire ; les posseiros qui travaillent des terres occupées des terres de lÉtat ou de particuliers et qui nont pas de titres de propriété, situation très fréquente dans les régions agricoles frontières. A cette combinaison de formes typiquement capitalistes avec des traditions agricoles précapitalistes, des ouvriers agricoles et des journaliers sans terre, mais aussi de petits propriétaires qui vendent saisonnièrement leur force de travail, ou de petits agriculteurs qui possèdent moins de 5 hectares. On trouve encore des fils d'agriculteurs qui peuvent avoir jusquà 50 hectares mais ne peuvent pas assurer leur subsistance. Cela représente de lordre de 5 millions de familles sans terre.
Une fois le mouvement lancé, des secteurs urbains lont, peu à peu, rejoint, avant tout des militants chrétiens qui travaillaient dans la CPT, une organisation dont le rôle sest avéré décisif aussi bien dans la construction du mouvement que dans ses méthodes et son style de travail. Dès ses premiers congrès, le MST sest fixé trois grands objectifs : la lutte pour la terre, condition de survie (objectif économique), la réforme agraire (objectif social et politique), et la lutte pour une société plus juste par des changements politiques radicaux. Joao Pedro Stédile, principal dirigeant du MST, considère quil sagit d'un « mouvement social de masse », qui combine « trois caractéristiques complémentaires, syndicale, populaire et politique », et qui « ne relève pas des caractérisations traditionnelles des mouvements sociaux ». Il ne pense pas pour autant quon puisse le caractériser comme un « parti politique paysan déguisé » (1).
Avant doccuper un latifundium improductif, les paysans sans terre commencent par sorganiser pour négocier avec les autorités. En fait, le plus souvent, loccupation intervient après un long processus de renforcement du noyau initial, quand il est patent que les autorités refusent dexproprier les terres convoitées. Le jour de loccupation est tenu secret. Convergent alors un grand nombre de paysans et d'ouvriers agricoles sans emploi, qui viennent parfois de très loin. Loccupation tient autant de la fête que du défi délibéré, selon un cérémonial organisé par les militants du mouvement.
Dès quils se sont installés dans la propriété, les paysans improvisent des abris de plastique et, si on leur en laisse le temps, ils se mettent à cultiver les terres. L objectif est dappeler lattention de lensemble de la société, en faisant éclater au grand jour un conflit dont on ne parle pas, et en mettant en évidence lexistence de terres incultes et de bras disposés à les travailler. En général, ils ne cherchent pas à garder la propriété quils occupent, mais plutôt à ce que les autorités de lÉtat leur fournissent des terres où sinstaller. Leurs méthodes de lutte reposent sur la désobéissance civique pacifique, ce qui a conduit de nombreux juristes à reconnaître le bien-fondé des occupations et, récemment, le Vatican lui-même a attiré lattention sur la nécessité dune réforme agraire. Les paysans du MST nagressent pas les propriétaires : leur grand nombre et leurs outils de travail suffisent à les intimider. Mais sils sont attaqués par les propriétaires, par la police ou par larmée, ils se défendent. Il leur arrive même, rarement, duser darmes à feu, mais ils ne prennent jamais linitiative de laffrontement.
Beaucoup dévacuations se font dans la violence, et se heurtent toujours à une résistance collective. Au cours des 15 dernières années, plus de mille paysans du MST ont été tués, en général par les propriétaires et leurs hommes de main. Cette forme de résistance «pacifique» leur a permis de mettre à nu aux yeux de lopinion publique la violence des grands propriétaires et de lÉtat, et de gagner le soutien de larges secteurs des grands centres urbains. A la longue, le MST a pu démontrer que loccupation des terres est aussi légitime que la grève pour les ouvriers.
Une organisation pyramidale
Loccupation, qui ne dure souvent que quelques jours, est le point de départ de la lutte. Après leur expulsion, les sans terre installent un campement permanent sur un terrain en bord de route concédé par le gouvernement ou la municipalité, ou par un propriétaire solidaire. Les campements sont de véritables villes de toile, avec une population qui va de 500 à 800 personnes, mais peut même dépasser 2 000. En moyenne, un campement dure 4 ans, jusquà ce que la totalité de ses membres aient obtenu des terres. Les premiers mois voient de nombreux départs, une sorte dauto-épuration du campement.
Dans ces campements, soutenus par des cadres et des militants du MST, les gens développent un travail intense dorganisation et déducation, dont dépendent non seulement la survie du collectif mais aussi lavenir de toute lopération. En matière dactivités extérieures, pour obtenir des terres et sensibiliser lopinion publique, ils multiplient inlassablement les audiences avec les autorités, des marches où ils peuvent parcourir plus de 1 000 kilomètres pendant plusieurs semaines, des grèves de la faim, des jeûnes et des piquets sur les places publiques. Parfois, ils occupent des terres ou soutiennent les occupants de municipalités ou dÉtats voisins. Cest sans doute les marches qui ont la plus grande importance, vu quelles permettent à la fois de soutenir le moral des participants, de faire connaître leur situation, dincorporer de nouveaux secteurs à la lutte et de tester la solidité de lorganisation interne.
Le campement en tant quapprentissage est laspect le plus important de tout ce processus. Les paysans qui rejoignent le Mouvement sont souvent marqués par un fort individualisme, un niveau scolaire faible, quand il n'est pas nul, tant lanalphabétisme est répandu, un niveau politique très bas et une expérience quasiment nulle de la vie collective. Lorganisation interne repose sur ce quon appelle les «noyaux de base», qui regroupent entre 10 et 30 familles, presque toujours originaires dune même localité. Il faut savoir que les campements connaissent une très forte hétérogénéité géographique, certains participants ayant parcouru des milliers de kilomètres et laissé derrière eux toute une vie.
Chaque noyau de base organise les tâches du campement : ravitaillement, santé, hygiène, sports, approvisionnement en bois, etc. Pour chaque tâche, on élit un responsable qui, à son tour, coordonne des « équipes de service» du campement, réunies quotidiennement pour planifier les activités. Enfin, une «coordination générale» fixe les tâches des équipes et définit les activités externes ainsi que les relations avec la société et les institutions. Lorgane suprême du campement est lAssemblée générale, où participent tous les membres : elle se réunit périodiquement et élit une Coordination générale, à laquelle peuvent également participer les responsables des noyaux de base.
Cest une organisation relativement flexible, dont le degré de complexité dépend de la taille du campement. Les dirigeants et les militants du MST ont pour idée de promouvoir la démocratie et la participation la plus large possible à la prise de décision, en combinant direction collective et partage des tâches. Il sagit en définitive dune organisation qui doit être adaptée tant aux nécessités de la lutte quà léducation et au progrès collectifs.
Lassemblée générale discute et adopte un règlement interne qui est appliqué rigoureusement avec, le cas échéant, des sanctions qui vont du blâme à l exclusion. La consommation dalcool est réglementée, et toute bagarre, tout agression contre une femme ou un enfant strictement interdites.
Le rôle des femmes est déterminant dans le campement comme dans les occupations et dans le MST. Le visiteur est frappé par la présence de nombreuses femmes surtout des jeunes à des postes de responsabilité, jusque dans les organes de direction du Mouvement. Le rôle croissant des femmes est incontestable : cest le mortier qui unit et crée un esprit communautaire, sur lequel reposent beaucoup des activités quotidiennes de subsistance, essentiel en matière de santé, d approvisionnement, de mystique et déducation, mais aussi pour la lutte.
La construction dun marché populaire
Les communautés établies sur les terres conquises représentent autre chose. Cest dabord lune des principales conquêtes du mouvement, qui montre que la réforme agraire est possible et quelle peut être couronnée de succès. Pour les paysans, pouvoir sétablir après des années de lutte nécessaires pour que lÉtat se décide à leur remettre des terres ou à se porter acquéreur dun latifundium, cest dabord échapper à la faim. Même sil sagit souvent de terres peu fertiles, épuisées par une exploitation abusive et l'usage de produits toxiques, dans tous les cas ils produisent infiniment plus que ce que ces mêmes terres produisaient aux mains de leurs anciens propriétaires.
Les paysans établis fournissent un travail énorme, vu labsence de toute infrastructure et les énormes difficultés pour obtenir des financements, des crédits et une assistance technique. Il y a bien des échecs, mais pas plus de 15 %, en deçà du seuil que la FAO considère acceptable.
Le MST encourage la coopération, même si la majorité préfère individuellement cultiver sa parcelle de quelque 25 hectares , dans un cadre familial. Mais beaucoup sassocient pour acheter des machines agricoles, séquiper en moyens de transport et de stockage. Cest un premier pas vers la formation de coopératives qui permettent de planifier collectivement la production et la répartition des bénéfices selon le travail fourni. Dans la plupart des cas, on cherche à diversifier le plus possible la production, éviter la monoculture, et limiter le recours aux engrais chimiques. Les coopératives et les associations de production ont formé une confédération de coopératives de colons (Concrab), pour garantir lassistance technique, négocier globalement les ressources et écouler la production sur le marché aux meilleures conditions.
En 1997, après cinq années consacrées à l amélioration du travail des coopératives, la revue du MST faisait état de lexistence de 24 coopératives de production agricole et délevage, 18 coopératives de prestation de services, 2 coopératives de crédit, 8 coopératives centrales de réforme agraire, et plus de 400 associations coopératives de base avec 11 000 affiliés.
Le secteur des coopératives agricoles du MST regroupe plus de 30 000 familles, et maintient des liens avec 70 000 autres. Il sattache à les différencier des coopératives traditionnelles, tant par leur structure démocratique que par leur pratique participative. Dans lune de ses nombreuses brochures, le MST affirme que ce mouvement coopératif alternatif implique « l'appropriation des instruments de gestion par les travailleurs et la nécessité de construire un marché populaire articulé entre la campagne et la ville ».
Il est vrai que beaucoup de ces expériences retombent dans une forme dindividualisme ou de localisme, et que la mobilisation y est beaucoup plus difficile quà létape des campements. Pourtant, dans la majorité des cas, de véritables communautés sorganisent, qui mettent en commun le travail, la fête, et le soutien aux sans terre qui luttent pour la réforme agraire. Cest ainsi que, si la situation économique le permet, la communauté détache des militants pour aider les paysans qui occupent de nouvelles terres, et assure lapprovisionnement des campements en lutte.
Un chapitre important «stratégique» , pour les dirigeants du MST touche à léducation. Tous sont conscients que léducation et la formation sont essentielles pour rendre viables ces expériences, poursuivre la lutte pour la réforme agraire, construire de nouvelles façons de vivre ensemble, « exercer les droits de citoyenneté et participer démocratiquement à la vie politique du pays et à la lutte pour un homme nouveau dans une société démocratique et socialiste » (2). Le MST parle de la nécessité « doccuper également le latifundium du savoir » et il a édité des dizaines de brochures et de livres comme support au travail d éducation.
Lobjectif est de former des formateurs parmi les sans terre eux-mêmes, que la communauté fasse sienne la tâche déduquer. Simultanément, on lutte contre lanalphabétisme, pour atteindre des seuils minimaux de scolarisation, alphabétiser les adultes sur la base des méthodes de Paulo Freire, donner une formation technique qui supprime la dépendance dans ce domaine, et offrir une formation politique qui permette la participation dun maximum de personnes.
Enfin, le MST a créé une école de formation pour dirigeants, localisée dans lÉtat de Santa Catarina, qui accueille chaque année des centaines de stagiaires. Elle lui permet de donner une cohérence politico-idéologique à ses cadres, daugmenter lautonomie et la capacité dinitiative des directions locales et régionales, et de se soustraire à linfluence des partis. Il faut souligner que le MST sest doté en quelque sorte dune organisation qui reprend également diverses traditions, tant dans sa structure que dans ses méthodes de travail. A la base, les communautés portent la marque de la tradition rurale et du christianisme de base peut-être linfluence la plus marquante à ce niveau mais aussi du syndicalisme. Aux niveaux supérieurs, les modes dorganisation des partis de gauche semblent avoir une influence plus forte, notamment la tradition léniniste, mêlée aux influences chrétiennes présentes dans la CPT.
Un nouveau monde au coeur de lancien
Après son congrès tenu en 1995, auquel ont participé plus de 5 000 délégués, le MST a lancé une grande offensive dans tout le pays, qui se poursuit encore. 92 occupations ont eu lieu en 1995, et plus du double en 1996. Plus important encore, alors que le mouvement était jusqualors plutôt localisé au sud et au centre, il a réussi à étendre les occupations aux régions du nord et du nord-est, bastions de la droite et des propriétaires terriens les plus réactionnaires. Plus récemment, il a commencé à organiser de vastes occupations près des villes, conformément aux objectifs stratégiques fixés par le congrès et la direction du MST.
Les massacres de lÉtat de Pará, tels celui dEldorado de Carajás où, le 19 avril 1996, 19 sans terre ont été assassinés, attestent lirrésistible croissance du mouvement dans cette région. Témoins de la force du MST, 200 campements et 300 communautés ont vu le jour dans lÉtat de Pará, ce qui signifie que dans un des bastions de la réaction, des centaines de milliers dhectares ont été attribués àdes paysans pauvres.
Le MST est, par ailleurs, le seul secteur qui sest avéré capable de sopposer à la politique néolibérale de Fernando Henrique Cardoso, comme en témoigne la marche de Brasilia en 1997. La question de la réforme agraire a été lun des thèmes les plus débattus de la campagne électorale, et le président élu sétait engagé à «exproprier» des terres au bénéfice de 280 000 familles. En réalité, seulement 15 000 familles ont été établies à ce jour, même si le gouvernement parle dun total de 60 000 paysans. Il ny a rien détonnant à ce que le MST ait accru ses initiatives sous un gouvernement qui veut se donner lair «progressiste» pour démobiliser le mouvement.
Le MST a pris la direction dun profond malaise dans les campagnes, et face aux hésitations certains disent aux claudications des syndicats et du Parti des travailleurs (PT), il est devenu la principale opposition au néolibéralisme. Le MST bénéficie donc de deux circonstances favorables : la sympathie pour la réforme agraire et les actions du MST sapprofondit , et dans le même temps se renforce son autonomie vis-à-vis des partis politiques et des formations institutionnelles. Le MST est donc en situation de coordonner les classes urbaines paupérisées (habitants des favelas, sans emplois, sans abris, etc.), de cristalliser une alliance des « sans», des exclus, de ceux qui comptent pour du beurre aussi bien pour la bureaucratie syndicale que pour la gauche électorale.
Mais au- delà de la situation conjoncturelle du mouvement des travailleurs de la terre au Brésil, le MST représente quelque chose de nouveau, de différent, sur la scène des mouvements sociaux de notre continent. Il partage des aspects novateurs de son mouvement avec dautres mouvements paysans-indigènes, en particulier en Équateur et au Chiapas. Linfluence du MST dépasse les frontières, au point que les paysans paraguayens y trouvent un solide point de référence, tout comme les autres organisations paysannes du continent.
A limage des autres mouvements sociaux, les sans terre combinent des aspects qui rejettent la société capitaliste actuelle avec dautres qui la reproduisent. Un mouvement ne peut pas représenter la négation absolue, l'inversion totale de la société dans laquelle il est immergé. La continuité apparaît souvent dans les caractéristiques de la structure organisationnelle (propice à lapparition de couches dirigeantes aux intérêts spécifiques, coupées de leurs bases), dans des formes de direction plus ou moins verticales, dans le niveau de participation faible, voire nul, de leurs adhérents, lautoritarisme interne, la culture propre à un mouvement ou à un parti, les liens institutionnels La spécificité du MST est quil incarne une rupture bien plus profonde que dautres mouvements avec la société actuelle. Ou encore que le nouveau y pèse beaucoup plus, plus fondamentalement, que lancien. A savoir :
1. Comme le relève James Petras, le MST appartient à une nouvelle génération de mouvements sociaux sur le continent caractérisés par lémergence dune nouvelle direction qui nest pas coupée de la vie quotidienne de sa base, où la bureaucratie est à peu près inexistante, avec une morale éprouvée, le refus de séloigner des modes de vie de lensemble des acteurs du mouvement, sous le signe de la participation, de linternationalisme, de la démocratie, de la formation politique et professionnelle (4).
2. La priorité va à laction directe et extraparlementaire, sans se compromettre dans les réseaux institutionnels, en préservant son autonomie vis-à-vis des partis et des syndicats, mais aussi des intellectuels et du monde universitaire. Lautonomie est un des signes identitaires.
3. Sont intégrés des thèmes de ce quon appelle les nouveaux mouvements sociaux, la question des femmes, lécologie et la question identitaire.
4. La faiblesse des moyens matériels est compensée par la mystique, qui permet la formation dune nouvelle subjectivité où apparaissent au premier plan les liens fraternels et solidaires par delà les relations instrumentales, propres aux associations traditionnelles (5). Lêtre humain, la femme et lhomme nouveaux sont une préoccupation fondamentale.
5. Dans le cas du MST, il sagit dun mouvement intégral qui embrasse toutes les facettes de lexistence : politique, sociale, culturelle, économique, religieuse, etc. Sans les séparer ni les isoler. Cest particulièrement clair dans les campements et la plupart des communautés établies. Le rôle central accordé à léducation les rapproche du mouvement ouvrier à ses origines. Il sagit dun des rares mouvements qui éduque ses adhérents, sur des critères qui lui sont propres, différents, à lopposé de ceux de la bourgeoisie. Cest en cela, et pas seulement par les choix stratégiques opérés, quil sagit d'un mouvement qui échappe à la logique de reproduction du système, et va bien au delà des revendications partielles : même inconsciemment, il jette les bases dune société nouvelle.
6. Le MST mène à bien une réforme agraire par le bas, en construisant une nouvelle société au sein de lancienne. Jusquici, toutes les réformes agraires ont émané du pouvoir en place, dans le cadre dune révolution ou dun régime progressiste. Les campements comme les communautés établies sont des espaces de socialisation, des territoires où sinversent les codes dominants, des lieux de contre-pouvoir. On ntravaille pas seulement pour sapproprier les moyens de production, mais aussi pour produire une subjectivité nouvelle, une nouvelle humanité et se « réapproprier individuellement et collectivement la production de la subjectivité » (5). Hors de cet ensemble de pratiques, comment peut-on seulement imaginer la transition au socialisme ?
7. Ils fondent leur action sur deux moyens essentiels : la terre, cest-à- dire un espace physique où créer, en sappropriant les moyens de production et de reproduction, de nouveaux rapports humains ; et l éthique, quand on sait que les membres actifs et les militants du MST consacrent bien plus que quelques heures à leurs activités : leur vie entière est organisée sur une autre base, dautres critères, où prédomine une morale de la fraternité et de la solidarité.
Cest vrai que survivent aussi dans le MST certains aspects de la vieille culture politique, des formes dorganisation semblables à celles qui prédominent dans les partis de gauche. Cest plus évident dans les instances de direction. Je ne sais pas à quel point ils en sont conscients, mais je peux certifier que les dirigeants semploient à ne pas reproduire les pratiques qui nourrissent la formation d'une bureaucratie. Ils sont également attentifs aux risques de récupération des communautés établies par le système dominant qui les encercle, prêt à les étrangler.
Il ny a pas dantidote face à ces dangers. Lavenir du mouvement dépendra du niveau atteint par les luttes sociales, tant à la campagne quà la ville. Mais au delà de ces réserves, on peut affirmer que le plus important mouvement social de notre continent nous ouvre une voie fort appréciable vers la conquête de nouveaux espaces pour les travailleurs, en illustrant par là même de nouvelles formes éventuelles de transition vers une société plus juste.
Montevideo, avril 1998
Notes
* Journaliste à lhebdomadaire Brecha (Uruguay), Ral Zibechi est aussi lauteur de différents ouvrages, dont Los Arroyos Cuando Bajan, Los Desafos del Zapatismo et La Revuelta Juvenil de los 90.
1. Frei Sergio et Joao Pedro Stédile, A Luta pela Terra no Brasil, Pgina Aberta, 1993. Toutes les citations précédentes sont extraites de cet ouvrage.
2. Frei Sergio et Joao Pedro Stédile, op. cit.
3. James Petras, La Izquierda Devuelve el Golpe, Ajoblanco, Barcelone, 1997.
4. cf. Frei Betto et Leonardo Boff, Mystica y Esperitualidad , Madrid, 1996.
5. Félix Guattari, Caosmosis, Manatial, Buenos Aires, 1996. Lauteur considère que « lavenir du tiers monde repose dabord sur sa capacité à réapprendre ses propres processus de subjectivation dans le contexte dun tissu social en voie de désertification ». Il donne en exemple le Brésil, où il relève « dintéressantes tentatives de recomposition des pratiques sociales » .
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