Deux livres sur les rapports Nord-Sud

par Maxime Durand

 L'ouvrage que vient de publier Eric Toussaint fera longtemps référence sur les rapports entre la dette, la finance et les pays du Sud (1). Ce livre copieux couvre en effet les différents aspects de cette thématique, et pourtant ses 400 pages sont aisément accessibles. Il y plusieurs raisons à cela . D'abord, Eric Toussaint est l'un des principaux animateurs du Comité pour l'annulation de la dette du tiers monde (CADTM) qui réalise en Belgique un énorme travail d'information et de mobilisation. Cette expérience pratique le rend particulièrement sensible à la recherche d'une présentation pédagogique, ce qui l'a conduit à proposer en annexe un précieux lexique et une utile chronologie. Son livre est donc un véritable outil de travail qui s'ouvre sur quarante-cinq thèses présentant de manière condensée l'essentiel des développements ultérieurs. Ceux-ci donnent une large place aux exemples concrets et proposent notamment quatre études de cas saisissantes (Argentine, Mexique, Algérie et Rwanda), ainsi qu'un chapitre d'actualité consacré à la tempête en Asie. Un tel effort pédagogique est trop rare pour qu'il ne soit pas souligné, même si le véritable intérêt de l'ouvrage se situe ailleurs.

 Sur le fond, il représente une étape importante de synthèse et d'actualisation de l'analyse des rapports Nord-Sud. Partant de la question de la question de la crise de la dette, Eric Toussaint élargit le tableau à une description systématique de l'économie mondiale capitaliste, telle que la structure aujourd'hui la mondialisation décrite dans toutes ses dimensions, l'une des plus déterminantes étant bien sûr celle de la finance. Il souligne la nature excluante de ce processus qui tend à marginaliser le tiers monde tout en renforçant la dépendance à laquelle il est soumis. Puis il s'attaque aux instruments de cette domination renforcée, qui viennent accompagner les stratégies des multinationales. Il y a d'abord les institutions jumelles, Banque mondiale et FMI, dont. le rôle s'est transformé au cours des années quatre-vingt. Au début de la décennie, elles ont eu pour tâche de traiter la crise de la dette, puis se sont transformées en gestionnaires de fait de nombreux pays du Sud, à travers les plans d'ajustement structurel édictés à leur usage. C'est l'un des chapitres les plus réussis que celui qui synthétise ces fameux plans d'ajustement et dresse le bilan de leurs effets désastreux. Il n'y a pas que les institutions, et Eric Toussaint n'oublie pas de polémiquer avec les idéologies qui sous-tendent là mise en pratique du néo-libéralisme mondial.

 Une clause « sociale » ?

 Beaucoup de travaux s'arrêtent à la dénonciation. La particularité la plus stimulante de celui-ci est de ne pas esquiver l'énoncé de pistes alternatives et de moyens d'actions : c'est l'objet des deux derniers chapitres de l'ouvrage. Il faut lire et discuter ces trente pages où l'auteur se jette à l'eau et esquisse une stratégie opposant à la mondialisation capitaliste une "globalisation des ripostes", autour de ce beau principe : « ceux qui estiment que la mondialisation est incontournable, devraient se rendre compte qu'ils peuvent être contournés et renversés ». Il est temps, comme le dit Eric Toussaint en conclusion. Il est grand temps de prendre conscience, et ce livre y aide grandement., en montrant à quel point la régression sociale est universelle et appelle à un renouveau de l'internationalisme.

 En contrepoint du livre d'Eric Toussaint, il faut signaler le livre-dossier sur la clause sociale coordonné par Denis Horman (2). On sait que cette idée de clause sociale est largement discutée dans les institutions internationales, dans les syndicats et associations, ainsi que dans certains milieux patronaux. Il règne. autour de cette notion de nombreuses ambiguïtés qui nécessitent un débat approfondi (3). Ce livre constitue en ce domaine une référence indispensable, car il permet de bien faire apparaître les dimensions de ce débat, en rassemblant des contributions de chercheurs, de militants, et surtout de syndicats de différentes régions et secteurs du monde : CISL, CES, CSC et FGTB, Textile, CITU en Inde, Bangladesh. Il est par exemple intéressant de rapprocher les entretiens avec le responsable du Comité syndical européen du Textile-Habillement-Cuir et celui de la Fédération nationale des travailleurs du textile du Bangladesh. Leurs points de vue ne sont pas diamétralement opposés, et une convergence peut s'amorcer à une double condition, que l'on ne se lasse pas de répéter: il faut d'abord distinguer les clauses qualitatives par exemple l'existence d'un salaire minimum, et les clauses quantitatives comme l'instauration de taxes visant à égaliser les coûts car ces dernières entrent, avec beaucoup d'hypocrisie dans la logique protectionniste. Il faut ensuite refuser de s'en remettre à l'OMC pour défendre les droits des travailleurs. Sur ces deux points, le livre apporte de nombreux éclairages, notamment sur le travail des enfants dont l'interdiction ne concerne pas seulement le secteur exportateur. On trouve en annexe plusieurs documents comme la déclaration commune CISL-CMT-CES ou le résultat d'une enquête auprès d'ONG et de syndicats du Sud.

1. Eric Toussaint, La Bourse ou la vie. La finance contre les peuples, Éditions CADTM-CETIM-Luc Pire-Syllepse, Bruxelles-Genève-Paris, 1998.
2. Denis Horman,
Mondialisation et droits sociaux. La clause sociale en débat, Éditions Luc Pire/CETIM, Bruxelles-Genève 1996.
3. Cf. par exemple le dossier paru dans Inprecor no 397, décembre 1995

(tiré d'Inprecor, no 425, juin 1998)

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