Les barricades de Listuguj,
Une victoire pour les peuples mi'gmaq et québécois

 La lutte des Mi'gmaq de Listuguj leur aura permis de tripler leur allocation de bois à couper, de 10 000 mètres cubes à 30 000. Bien que ce modeste gain économique soit très loin de leur demande originale de 160 000 mètres cubes, soit le volume de bois annuel utilisé par la seule scierie GDS tout à côté de la réserve et objet d'un des deux blocages avec la route 132, il n'est pas rien pour une communauté où le taux de chômage est d'environ 75%. Reste que 110 emplois saisonniers ne résoudront pas le sous-développement de la communauté mi'gmaq de Listuguj ni la question de leurs droits territoriaux, toutes deux au cœur des revendications et du combat des nationalistes, dit traditionalistes, de Listuguj, sous la direction de l'entrepreneur Gary Metallic, leur chef héréditaire depuis 1990.

 Celui-ci, lors du dénouement du conflit, laissait clairement entendre, selon Le Devoir, que l'accord ne devait représenter que le début de négociations « devant mener à de nouveaux accords dans d'autres domaines d'intérêt micmac, dont la question de la territorialité. » D'ailleurs, les Innus de la Côte Nord ont déjà saisi le relais en contestant les droits de pêche au saumon accordés par le gouvernement du Québec au monopole québécois de la forêt, Donohue.

 « Tout ce que nous demandons, de dire Gary Metallic dans une lettre ouverte aux médias, c'est le partage équitable des ressources forestières dans les terres publiques. » Et d'ajouter M. Metallic dans une entrevue au Soleil de Québec, « tout ce que nous obtenons provient de la lutte » et de rappeler le blocage des routes par les Gaspésiens pour essayer de contrer la réforme de l'assurance-chômage. M. Metallic de finalement poser, dans sa lettre ouverte, la question du fond du conflit, qui n'en est pas un entre les nations mig'maq et québécoise, mais provient du fait que « seulement les grandes compagnies ou multinationales ont le droit exclusif à long terme de coupe dans nos forêts ».

 Il aurait pu d'ailleurs faire remarquer que le propriétaire de la scierie GDS se vante publiquement, dans La Presse, de ne pas embaucher de Mi'gmaq dans l'usine pour assurer la paix sociale. La Commission des droits de la personne a-t-elle entendu ? Qu'en pense la FTQ, représentante les travailleurs de GDS, qui demandait, à la fin du conflit, selon Le Devoir, « de tout mette en œuvre pour éviter la répétition d'un tel "blocus inacceptable" ». Qu'est-ce à dire ?

 Si l'affrontement s'est malgré tout terminé par un mince gain mi'gmaq sans intervention musclée à la Oka, contrairement au scénario qui se dégageait durant les premiers jours du barrage sur la 132 et même si le gouvernement du Québec a exploité au maximum les divisions au sein de la communauté mi'gmaq tout en dénigrant le chef héréditaire, la raison en revient au désir de paix et à la conscience d'une nécessaire solidarité entre les deux communautés des peuples mi'gmaq et québécois pour continuer à vivre en bon voisinage. Comme quoi les leçons d'Oka ont été retenues. Cette sagesse est finalement venue à bout du machisme de Guy Chevrette et de l'affairisme de Ronald Jacques, chef du conseil de bande qui, tous deux, ont dû faire machine arrière, le premier sur sa volonté d'en découdre, le second sur son désir de brader les droits de sa nation pour une poignée de dollars.

 Ce gain politique pour les deux nations opprimées, si précaire et si mince soit-il, est une défaite pour les forces fédéralistes et les monopoles de la forêt qui devront donner leur part de coupe aux Mi'gmaq. La stratégie d'Ottawa a historiquement été et est toujours l'anglicisation des communautés aborigènes, ce qui accentue énormément l'isolement de ces communautés vivant au sein de la nation québécoise au point, comme l'a dit un Mi'gmaq de Listuguj, de se sentir en prison sur leur petite réserve. À Listuguj, cet isolement, qui fait que les jeunes Mi'gmaq vont à l'école et se divertissent au Nouveau-Brunswick, est poussé au point que le fuseau horaire de la réserve est celui de la province voisine et non du Québec.

 Reste que les deux communautés de Listuguj et de Pointe-à-la-Croix dépendent toutes deux des mêmes ressources forestières et halieutiques, l'une et l'autre surexploitées par le capital, sans compter une forte interdépendance commerciale. Nul doute que cette solidarité face aux mêmes exploiteurs, trop mécanique et trop inconsciente il est vrai, et les échanges entre les communautés, malheureusement trop exclusivement commerciaux, auront contribué à renforcer la sagesse populaire et vaincre les trop nombreux préjugés de part et d'autre contre « les indiens qui ne paient pas de taxes » et « the dam separatists ».

 Ces gains économique et politique tiennent, cependant, par un fil. Si la situation économique de Listuguj est catastrophique, au point de forcer bon nombre d'hommes Mi'gmaq à l'exil aux ÉU pour trouver du travail, celle de Pointe-à-la-Croix n'est pas reluisante avec son 25% de chômage, situation tout à fait typique d'une région périphérique trop dépendante du pillage de ses ressources par les compagnies, auquel s'ajoute l'industrie touristique (sic) avec son travail saisonnier mal payé. Sans développement, la tendance néolibérale, que plusieurs qualifient de naturel, pousse à l'affrontement ethnique pour avoir le droit d'obtenir les miettes du pillage de la forêt et de la mer.

 Le défi à relever est de taille. Son dénouement heureux passe autant par les communautés en présence que par le peuple québécois et la classe ouvrière de l'État canadien. Il y a une tradition de lutte sociale, autant chez les Mi'gmaq que chez les Gaspésiens, qui remonte chez les premiers au moins à la guerre du saumon de 1981 – la SQ aux ordres du PQ s'y était illustré par une opération coup de poing qui avait entraîné la mort d'un Mi'gmaq – et chez les seconds au moins à la construction du mouvement coopératif des pêcheurs contre les monopoles commerciaux de l'Île Jersey et, plus tard, aux Opérations Dignité contre la volonté du gouvernement libéral du temps de fermer les sous-régions les plus pauvres. Les luttes sociales des uns et des autres ont toujours visé un développement économique et social autonome sur la base du contrôle des ressources naturelles régionales. On devine le potentiel de luttes communes.

 De son côté, le peuple québécois, dans le mesure où il lutte pour son indépendance d'une façon conséquente – c'est-à-dire sans se laisser piéger par une petite-bourgeoise nationaliste qui en fait de la chair à canon pour la bourgeoisie fédéraliste – sera amené à enclencher une dynamique d'alliance stratégique avec les autres nations opprimées de la prison des peuples qu'est le Canada, en commençant par les nations aborigènes dont les territoires sont en tout ou en partie dans l'actuelle province fédérale de Québec. Cette alliance stratégique pour la libération nationale créera les conditions pour un partage territoriale de l'actuelle province tant en zones exclusives que partagées dans le cadre, si c'est le souhait des nations aborigènes, d'une République fédérée du Québec où seront prévus des mécanismes de réparations des torts historiques institutionnalisées par un système de traités internationaux entre nations égales en droit. « Peuple du Québec, d'en appeler Gary Metallic en conclusion de sa lette ouverte, nos routes sont parallèles et parfois même similaires. »

 Reste au prolétariat de l'État canadien, sur la base de l'appui à la lutte pour l'auto-gouvernement aborigène et à la lutte pour l'indépendance du Québec – parce que c'est le tendon d'Achille de la bourgeoisie canadienne et parce que, pour citer encore Gary Metallic, « Comme le chef indien Inka Yupanqui [et Karl Marx, ndlr] a dit : "Une nation qui en opprime une autre ne peut pas être libre." Jamais. » – de mette en pièces la stratégie néolibérale du déficit zéro pour dégager à même le gel des intérêts sur la dette publique et la nationalisation des institutions financières les mises de fonds pour faire démarrer à grande échelle le développement autocentré des régions périphériques sur la base de l'exploitation écologique et de la transformation de leurs ressources naturelles.

 Marc Bonhomme, 20/08/98

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