La crise, le huard et nous

  

Si en 1994 une injection de 50 milliards $US avaient suffi pour empêcher la crise mexicaine de dégénérer sur le monde, au prix d'immenses souffrances pour le peuple mexicain, cette fois-ci les injections de 120 milliards $US du seul FMI depuis l'automne 1997 pour palier à la crise du sud-est asiatique n'auront pas empêché celle-ci de faire tache d'huile sur le Japon, en récession, et à la Russie, en état d'implosion et surtout – cela est crucial du point de vue du capital financier – en état de cessation de paiement.

 L'impact de ce soudain ralentissement se sera rapidement répercuté sur le prix des matières premières et des produits semi-transformés, moins à cause de la baisse de la demande, qui aura servi de déclencheur, que d'une offre structurelle surabondante due à l'âpre compétition entre la plupart des pays du tiers monde pour se procurer des devises fortes afin de payer leurs dettes au capital financier, souvent sous la houlette du FMI. Même des pays impérialistes de seconde zone, comme la Norvège, la Nouvelle-Zélande et l'Australie – et last but not the least le Canada, pays du G-7 – dont les exportations contiennent un fort pourcentage de pétrole, électricité, produits du bois et minéraux, etc. ne peuvent pas éviter une importante chute de leur monnaie.

 Mais pour la plupart d'entre eux aussi, dont le Canada, cette soudaine baisse aura été moins une cause profonde qu'un révélateur d'un problème structurel de leur balance des paiement que la longue reprise aura un temps caché. Sauf brièvement en 1995-96, le large surplus d'exportations de produits canadiens vers les ÉU n'aura jamais comblé tous les autres déficits, tant les échanges de produits hors-ÉU que le commerce des services et surtout que le service de la dette. Et si le solde négatif ne s'amplifie pas davantage depuis le début 1998, cela n'est dû qu'à une baisse des importations canadiennes en machinerie et équipements – donc au détriment de la bonne performance de l'économie canadienne – et à la relative bonne tenue de l'économie américaine, jusqu'à maintenant, qui continue à tirer l'économie canadienne grâce à l'exportation de près du tiers de la production totale canadienne.

 Dans le cadre de l'ALÉ puis de l'ALÉNA, incapable de baisser ses coûts de production en mettant à genoux le mouvement syndical, la bourgeoisie canadienne avait tiré son épingle du jeu en consentant à laisser baisser le dollar de 90¢ à 70¢ pour se sortir de la récession de 90-91, malgré les inconvénients d'une telle politique pour la force de la bourgeoisie canadienne face à ses concurrents. Il faut dire, cependant, que la politique du tout à l'exportation vers les ÉU fait en sorte que la baisse du huard bénéficie drôlement aux exportateurs qui sont payés en dollars US mais dont les coûts sont surtout en huards. En autant que les transnationales canadiennes qui le peuvent prennent l'habitude de garder leurs actifs mobiliers en dollars US, et même, pour certaines d'entre elles, à se doter d'une comptabilité en dollars US, il n'y a là pour eux que des avantages, abstraction faite des effets sur eux de la crise mondiale. Cette stratégie en devient même pour eux un moyen de combattre les effets de la crise.

 Si la victoire du parti libéral, en 1993, avait permis de substituer à cette politique de la dévaluation en douce du huard, une stratégie d'attaque frontale du prolétariat par le biais de la politique réussie du déficit zéro, le présent déploiement de la crise mondiale et la continuelle résistance ouvrière obligent la bourgeoisie canadienne à consentir, impuissante, à une dévaluation rapide cette fois du huard pour préserver le relatif fragile équilibre financier du Canada. Le choc est à ce point brutal qu'un débat s'amorce sur la pertinence de garder un huard qu'on ne contrôle plus. La politique du déficit zéro ayant réduit toute possibilité d'interventionnisme fiscal significatif, il ne reste plus que la politique monétaire pour influencer l'économie, en fait seulement la politique sur les taux d'intérêt puisque la Banque du Canada a renoncé depuis un bon bout de temps à sa politique de réserves obligatoires. Mais voilà qu'alors que le début de ralentissement commanderait au moins le maintien des taux sinon leur baisse, la défense du huard commande une importante hausse.

 La décision pathétique de hausser le taux d'escompte de 1% ce jeudi-ci en dit long sur ce qui importe à la bourgeoisie canadienne : arrêter la débandade du dollar qui tôt ou tard va relancer l'inflation, étant donné la part importante des importations, en particulier des ÉU, pour satisfaire la demande intérieure. Une inflation renouvelé aurait pour effet de réduire les rendements financiers alors qu'il est difficile pour la Banque du Canada de continuer à hausser ses taux sans répercussion dévastatrice sur l'économie canadienne, et donc sur les taux de faillite restés élevés tout au long de la période de reprise. Comme disent les anglophones : Dam if they do it, dam if they don't. D'où la tentation de plusieurs analystes de jeter la serviette en recommandant au Canada d'adopter le dollar américain comme monnaie canadienne. On devine que les nationalistes québécois se réjouissent de ce débat qui porte un coup au nationalisme canadien.

 Faut-il ajouter que la dégringolade du huard, au contraire des dires de certains commentateurs, ne bénéficie en rien au prolétariat qui verra l'inflation l'appauvrir (c'est d'ailleurs là ultimement son but). Si les exportateurs seront en mesure d'embaucher quelque peu, et cela seulement si l'écart prix-coût n'est pas neutralisé par l'augmentation des coûts des équipements et biens intermédiaires importés, les entreprises – des PME pour la plupart – qui travaillent pour le marché intérieur verront d'une part leurs coûts relatifs croître à cause de la partie de leurs intrants et équipements qui est importé et, d'autre part, à cause du rapetissement du marché intérieur parce qu'une part plus importante du budget des consommatrices devra être consacrée à l'achat de produits importés (légumes et fruits hors saison, produits tropicaux, automobiles, produits électroniques, etc.).

 Les grands gagnants seront les exportateurs de matières premières et de produits semi-finis parce la majeure partie de leurs intrants, même les équipements, sont fabriqués ou puisés au Canada ; moins les exportateurs-fabriquants qui importent une partie plus importante de leurs intrants. Mais les exportateurs de produits primaires, ayant un ratio élevé capital/travail, embauchent relativement peu alors que les exportateurs de produits souvent haut de gamme, eux aussi peu intensifs en travail direct, embauchent une main d'œuvre techniquement spécialisée. Le résultat global sur le prolétariat, à moins d'une sérieuse résistance ouvrière, sera un appauvrissement général, un plus grand chômage même indépendamment des effets directs de la crise, une accentuation des inégalités au sein de la classe ouvrière puisque les travailleurs et travailleuses «cols bleus» fortement présent dans l'industrie traditionnelle et la construction, de même que les employées, surtout femmes, des services publics et ceux privés dirigés vers la population, verront leur secteurs être punis davantage par la baisse du dollar.

 Reste que la dégringolade du huard n'est qu'un effet, somme toute mineure à l'échelle mondiale, d'une crise de grande ampleur qui ne vient que de commencer pour de bon avec la cessation de paiement russe… à moins que les ÉU et l'UE ne consentent à un gigantesque Plan Marshall mondial auprès duquel les plans de sauvetage mexicain et asiatique auront l'air tout à fait insignifiants. Il y a peu à espérer de ce côté-là tellement d'une part les contradictions inter-impérialistes sont fortes et s'exacerberont avec l'approfondissement de la crise (les ÉU soutenus par l'UE voudront marginaliser le Japon en Asie, réduire la Chine à une néo-colonie et la Russie en une réserve de matières premières) et, d'autre part, que le prolétariat reste incapable d'orchestrer une contre-offensive au moins de l'ordre de grandeur des années 30 en Europe, qui finalement n'avait pas été elle-même suffisante pour vaincre le fascisme, solution de la bourgeoisie d'alors pour vaincre une classe ouvrière pas mal plus consciente qu'aujourd'hui. Les classes ouvrières et les peuples ont beau résisté significativement, en Indonésie, en Corée, en Russie, elles n'ont pas de perspective anticapitalistes ni de coordination internationaliste.

 La question est dorénavant posée : qui de la bourgeoisie ou du prolétariat tirera les marrons du feu de l'inéluctable crise mondiale à laquelle ni l'Amérique du Nord ni l'UE n'échapperont pas. La classe ouvrière a pour elle une capacité de résistance organisée qui n'a pas été brisée malgré des tentatives semi-réussies aux ÉU et en Grande-Bretagne que les autres bourgeoisies impérialistes n'ont pas pu imiter. La bourgeoisie a contre elle ses profondes divisions dans un marché en peau de chagrin, ce qui l'amènera à faire des bêtises à moins que ce ne soit des monstruosités si les peuples laissent faire. Au Canada et au Québec, le déploiement de la crise aura comme première manifestation l'effondrement du déficit zéro à moins que les politiciens bourgeois soient en mesure d'imposer d'autres coupures – qui deviendront alors de quasi démantèlements du secteur public comme service universel – et surtout de grandes privatisations, y compris des infrastructures énergétiques, routières et urbaines.

 Il faut aussi prendre la mesure de l'affaiblissement du nationalisme canadien, ce qui aura comme effet à la fois de le rendre vulnérable et de le crisper. Dans ce contexte, toute ethnisation de la lutte pour l'indépendance du Québec, tendon d'Achille de la bourgeoisie canadienne, augmentera la probabilité de stériles affrontements ethniques alors qu'une stratégie de libération nationale reposant sur une alliance des nations opprimées de l'État canadien et du prolétariat de l'État canadien hâtera le jour de sa chute. C'est là le pari, enthousiaste ou mélancolique, c'est comme on veut, du PDS et, s'il le veut, du RAP.

 Marc Bonhomme, 28/08/98

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