par Maxime Durand
L'économie mondiale traverse une nouvelle zone de sévères turbulences. Les deux tiers de l'humanité sont d'ores et déjà concernés par la récession, qui devrait progressivement s'étendre, de manière échelonnée, à l'ensemble de la planète.
Turbulences économiques
La cause immédiate de l'actuelle crise boursière et monétaire est le retrait des capitaux des marchés dits émergents, qui déclenche l'effondrement des cours boursiers, et la remise en cause des taux de change existants. Dans le cas de la Russie, l'effondrement ressemble à une liquidation puisque la Bourse de Moscou est passée de 100 au début du mois de juin à moins de 20 à la fin août; quant au rouble, il n'est pas faux de dire qu'il n'existe plus en tant que monnaie internationale. Il y a dans ce phénomène de retrait tous les attributs de la spéculation financière et en particulier de son aspect moutonnier. Quand tout va bien, c'est l'euphorie et les placeurs audacieux affluent: la même Bourse de Moscou avait ainsi augmenté à un rythme de 80% par an depuis 1996. Quand le doute saisit une fraction même petite des capitaux qui vendent leurs actifs pour aller les placer ailleurs, la panique renforce et prolonge le mouvement initial.
Le capital retire ses billes
Au-delà de la fantasmagorie financière, il faut suivre les lignes de faille selon lesquelles se propagent les séismes boursiers afin de retrouver leur logique sous-jacente. Dans le cas présent, deux grands facteurs ont joué. Le premier est relativement récent et a pris un tour particulièrement grave: la baisse du prix des matières premières, une ressource essentielle d'un certain nombre de pays "émergents". Cette baisse, de l'ordre d'un tiers depuis le début de l'année, est encore plus marquée dans le cas du pétrole. Le prix du baril de brut, en moyenne à 20 dollars en 1997, est tombé aux alentours de 12. Il n'est donc pas surprenant que des pays comme la Russie et le Venezuela se retrouvent en première ligne, le pétrole représentant une part importante de leurs exportations ou que Norvège, Canada, Australie et Afrique du Sud soient aussi touchés par la crise.
La seconde catégorie de pays frappés sont ceux qui combinent une indexation de leur monnaie sur le dollar avec un déficit commercial croissant, sur le modèle Mexique 1994 ou Thaïlande 1997. Parmi les premiers se trouvent le Brésil et l'Argentine, sans doute aussi maintenant la Pologne. Les victimes du précédent choc ne se sont pas vraiment rétablies, ce qui fait, avec la récession japonaise, que c'est l'ensemble du Sud qui est en train d'entrer dans une phase dépressive. Voilà sans doute l'aspect majeur de la crise actuelle, qui sonne le glas de vingt ans de politiques néolibérales dites d'ajustement structurel. La preuve est faite, avec l'effondrement successif de tous les "modèles", que cette orientation est néfaste et dangereuse. Il sera difficile d'en rajouter une louche avec l'AMI.
Boomerang
Les capitaux ainsi échaudés rentrent à la maison et vont se placer sur des secteurs plus tranquilles, notamment les titres de la dette publique: la crise asiatique a contribué à la flambée des bourses du Nord et à la décrue des taux d'intérêt. Mais cela ne peut avoir qu'un temps, car viennent ensuite les effets boomerang qui empruntent deux principaux canaux, commerciaux et financiers. La diffusion commerciale de la crise est simple à comprendre: quand des pays en crise plongent, ils s'effondrent aussi comme débouchés. Cela a jusqu'ici joué principalement en Asie où l'interdépendance du Japon, des Tigres et des Dragons a installé une spirale à la baisse. La récession japonaise a contribué grandement à la chute des prix des matières premières et au premier rang du pétrole. Ici, la grande inconnue est la Chine, secouée à la fois par des tensions internes et par la spéculation qui s'est précipitée sur le dollar de Hongkong. Une dévaluation du yuan devient plausible.
Les analystes se rassuraient en soulignant la part réduite des pays en crise dans les exportations. C'est vrai si on les prend séparément et c'est vrai pour l'Europe; pourtant l'effet en retour est déjà marqué non seulement au Japon mais aux Etats-Unis dont une petite moitié des exportations va vers l'Asie ou l'Amérique latine. En revanche, les canaux de transmission financiers vont jouer dès maintenant, selon une logique bien illustrée par le mini-krach de Wall Street qui a baissé de 6,4% lundi 31 août. L'annonce d'une perte de 150 millions de dollars par la banque d'investissement Salomon Smith Barney a enclenché la baisse. Bref, c'est l'épongement des pertes qui va conduire à une correction des Bourses.
Une récession échelonnée
Côté pays impérialistes, le Japon est installé dans la récession depuis plusieurs années, le cycle vient de se retourner au Royaume-Uni et c'est en train de se faire aux Etats-Unis, tandis que le bloc euro se trouve toujours dans une phase de reprise. Bien des débats nés aux Etats-Unis viennent de se clore précipitamment et la question posée est aujourd'hui de savoir si l'économie US va ralentir en douceur ou reculer brutalement. La réponse dépend de trois facteurs. D'abord de Wall Street puisque l'indice Dow Jones est aujourd'hui à un niveau inférieur à celui du début de l'année. S'agit-il d'une correction progressive, d'ailleurs prévue depuis un moment, ou du début d'un recul plus violent? Second facteur, l'endettement des ménages qui atteint des sommets considérables. Quand on sait que le taux d'épargne est devenu à peu près nul, autrement dit que les ménages américains consomment tout leur revenu, il paraît difficile d'imaginer que le ralentissement de la croissance, qui a commencé, ne s'accompagne pas de faillites privées en masse. Le plus grave concerne sans doute le déficit extérieur accumulé qui fait peser une véritable épée de Damoclès. Jusqu'à quand les Japonais vont-ils accepter de maintenir leurs actifs aux Etats-Unis plutôt que de les vendre et de rapatrier leurs capitaux pour soutenir un marché financier en perdition? Cela porte sur des sommes considérables (une centaine de milliards de dollars pour chaque année de croissance). Le plus probable est donc un freinage brutal, accompagné d'une baisse du dollar et d'une hausse des taux d'intérêts. Cette dernière est en effet nécessaire pour retenir les capitaux, même si elle cassera un peu plus le marché intérieur.
La zone euro
Cette configuration va constituer un test majeur pour l'euro. La zone euro est pour l'instant relativement abritée et tirée par une reprise cyclique plutôt autocentrée. Mais l'effet en retour de la tourmente financière va représenter ce que les économistes appellent un "choc asymétrique". Les économies nationales européennes ne sont pas également positionnées par rapport au marché mondial (structure du commerce extérieur, spécialisation, sensibilité à une baisse du dollar) et les rapports de forces entre classes ne sont pas équivalents non plus d'un pays à l'autre. On a donc deux scénarios. Le premier permettrait de consolider l'euro en réussissant une gestion coordonnée des réactions nécessaires, ce qui serait un pas en avant décisif dans l'intégration capitaliste. Le second est celui d'un écartèlement des réactions sur le plan financier (faut-il injecter des liquidités ou en profiter pour restructurer le capital?) social (plus d'austérité ou injection de pouvoir d'achat?) ou monétaire (faut-il accompagner ou non la baisse du dollar?). Dans ce cas, c'est tout l'édifice européen néolibéral qui entrerait dans une crise significative. En l'état actuel des choses, c'est ce scénario qui apparaît le plus plausible dans la mesure où le processus maastrichtien ne dispose pas des institutions ni des principes nécessaires à une réponse coordonnée.
Une phase ambivalente
D'un point de vue strictement économique, tout converge donc vers un retournement plus rapide du cycle actuel qui pourrait bien se produire dans un an au lieu de deux. C'est donc une phase ambivalente qui s'ouvre, où les bons résultats conjoncturels maintenus vont s'accompagner d'une perception aiguë de leur caractère provisoire. En ce sens, les marges de manuvre de la social-démocratie vont sans doute se réduire avant même que les indices se retournent.
Outre ces mécanismes, le scénario optimiste d'une Europe abritée semble exclu en raison du degré d'internationalisation des capitaux à base européenne. Reste le scénario du grand krach, de l'effondrement final du capitalisme, qui viendrait remettre brutalement les pendules à l'heure. Il faut remarquer que ce n'est pas le plus favorable au mouvement ouvrier. Une grande crise semblable à celle des années trente ne renverserait pas les rapports de force sociaux et aurait pour effet premier de favoriser les solutions nationalistes et/ou fascistes. Ce qui rend relativement improbable ce scénario, c'est au fond que l'économie mondiale est un système cloisonné et hiérarchisé, muni de nombreuses portes coupe-feu. Cependant, la plausibilité d'une telle issue augmente, comme l'illustre par exemple le fait que le FMI ne dispose plus dorénavant de sommes suffisantes pour répondre aux secousses actuelles.
(tiré de Rouge, hebdomadaire de la section française de Quatrième Internationale, 3 septembre 1998)
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