Charest à l'offensive
Pour dire le vrai, les gens d'affaires du Québec s'en trouvent un peu troublé. Le grand patronat apprécie le renforcement de la SGF qui lui procure des fonds supplémentaires à bon marché sans s'ingérer dans ses plans d'investissement ni son droit de gestion. La virtualité comptable du chef libéral pour masquer son refus de s'engager à couper davantage comme le souhaite l'ensemble des patrons lors de sa campagne à la chefferie, Charest avait même brièvement flirté avec l'idée de retarder d'un an l'atteinte du déficit zéro sur fond d'horizon du développement d'une crise mondiale fait craindre un retour en force du déficit.
En un mot, les patrons apprécient à sa juste valeur l'ardeur péquiste à faire des coupures profondes tout en préservant la paix sociale. N'est-ce pas grandement souligner cette appréciation du PQ par la bourgoisie quand le directeur de la Fédération canadienne de l'entreprises indépendante dit que les conséquences économiques de l'incertitude politique due à l'option souverainiste, il ne les voit tout simplement pas.
On pourrait arguer que le patronat québécois se mordra les doigts de sa hantise du déficit si jamais une crise mondiale vient crever le pouvoir d'achat de son marché québécois. C'est oublier bien vite qu'en 1997, selon Statistique Canada, 56% de la production intérieure brut (PIB) du Québec est exporté, principalement aux ÉU et en Ontario. Il faut se rendre compte comment depuis l'ALÉ, en 1989, le Québec est devenu une plate-forme d'exportations et non plus un marché. Ce qui compte pour le patronat, surtout les transnationales et la PME exportatrice qui en sont les secteurs les plus dynamiques, c'est de maintenir la compétitivité de l'entreprise québécoise sur le marché nord-américain et non pas de maintenir le pouvoir d'achat du marché intérieur.
Il s'agit donc pour eux de s'assurer :
- de continuels bas salaires obtenus par la dévaluation du huard non seulement récemment mais depuis 1991 grâce au maintien d'un taux de chômage élevé auquel contribuent les coupures dans les services publics qui affaiblissent en même temps le fer de lance du syndicalisme québécois ;
- que les chômeurs, chômeuses et précaires soient obligés de travailler à n'importe quels salaire et conditions de travail, ce qui nécessitent des coupures dans les programmes de soutien au revenu et les services publics ;
- d'un régime fiscal plus compétitif sachant que, selon l'économiste Pierre Fortin, 40% du revenu intérieur québécois est consacré aux impôts et taxes contre 36% pour l'ensemble du Canada et 32% pour les ÉU ;
- d'éviter une pression à la hausse sur le taux de change sachant que le déficit québécois est financé en grande partie par l'emprunt étranger en devises (les emprunts en devises doivent être convertis en huards d'où pression à la hausse) ;
- de maintenir un taux d'intérêt bas pour financer à bon compte leurs investissements (et placements spéculatifs) en évitant la compétition des emprunts publics sur le marché du capital-argent.
Tout cela, les mesures préconisées par le chef libéral y contribuent mal parce qu'elles annoncent une hausse du déficit et parce que le workfare est coûteux à implanter, contrairement aux coupures à la Harel qui sont une épargne. Si le PLQ avance quand même ces propositions, ce n'est pas qu'il n'a pas compris le patronat québécois, c'est qu'il est d'abord branché sur les intérêts économiques et politiques de l'ensemble de la bourgeoisie canadienne (dont la fraction québécoise, d'où son ambivalence).
Pour la bourgeoisie canadienne, la priorité reste toujours la préservation et la consolidation du marché canadien malgré la hausse fulgurante des exportations depuis la conclusion de l'ALÉ (40% du PIB canadien exporté en 1997). Pour elle, le marché canadien demeure encore économiquement plus important que les exportations, tout simplement à cause de son plus grand volume, et le contrôle de ce marché demeure vital pour négocier en position de force avec les autres bourgeoisies impérialistes, en particulier celle des ÉU.
Une déflation, comme celle qui est en train d'apparaître au Japon, affaiblirait ce marché. Comme de plus, le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux anglophones sont en position de surplus budgétaire sauf celui de l'Ontario à cause de sa politique petite et moyenne-bourgeoise de rabais d'impôt d'où une marge de manuvre que Québec n'a pas, la bourgeoisie canadienne est prête à en prendre plus large avec le déficit. L'hystérie anti-déficit y a fait son temps.
Politiquement, ce qui presse pour renforcer ce marché, c'est d'accéler la centralisation des pouvoirs financiers, économiques et de régulation des politiques du travail et sociales vers Ottawa, ce à quoi s'oppose le PQ (et ce à quoi, dans une moindre mesure, s'opposait le PLQ jusqu'à l'arrivée de Charest), attitude qui a pour effet d'encourager les autres de l'Ouest canadien relayés au fédéral par le Reform Party qui propose la décentralisation. (C'est d'ailleurs pourquoi Reform et Bloc ont parfois de troublantes affinités malgré le chauvinisme anti-Québec outrancier du Reform.)
C'est ça l'enjeu politique véritable pour la petite-bourgeoisie péquiste, et de nombreuses PME, et non pas l'indépendance, dont le PQ ne veut pas. Mais il est vrai que le bras de fer sur le partage des pouvoirs est gros de possibles dérapages dont le mouvement national, sortant de sa torpeur péquiste, pourrait se saisir. Et on ne peut pas nier que l'accentuation des divergences de vues péquiste/fédéral sur la nature de l'économie québécoise amènera la direction du PQ à prendre des risques de plus en plus grands tant par rapport à ses alliés naturels que par rapport au fédéral. Une opportunité, donc, pour une gauche québécoise qui saura rompre avec le nationalisme et la social-démocratie.
La force du PQ et des autres dépend, en dernière analyse, de la force du mouvement national québécois. Même si le contrôle de ce mouvement est un problème à la fois pour le PQ et le PLQ, ici frères ennemis, la stratégie des uns et des autres pour y faire face diverge de plus en plus. Les Libéraux, de plus en plus pressés par l'affaiblissement mondial de la bourgeoisie canadienne, se montrent dorénavant prêts à attaquer frontalement le mouvement national québécois depuis qu'il est devenu clair, en octobre 1995, que celui-ci gardait toute sa vigueur. Le PQ, quant à lui, s'en tient à la concertation parce que le mouvement national est en même temps la bête noire qu'il a comme mission historique de dompter, mais aussi l'animal de compagnie qu'il veut garder en vie parce que sa propre survie en dépend.
Ce qui est nouveau, en ce qui concerne la direction Charest, c'est non pas un changement de politique face au mouvement national, mais un changement de politique face aux couches petites et moyennes-bourgeoises québécoises qui souhaitent un nouveau partage des pouvoirs. Dorénavant, la direction du PLQ abandonne la question des chicanes de compétences en faveur de la cogestion du Canada, comme l'affirme Charest dans Le Devoir du 12/09/98.
Exit à tout jamais le rapport Allaire et ses petits, ce qui permettra peut-être au PQ de se l'approprier plus franchement comme cheval de bataille, quitte à l'emballer par le vocable de souveraineté, terme de plus en plus élastique chez les linguistes péquistes. Charest, quant à lui, accepte d'avance toutes les ingérences du fédéral au nom de la décision commune. Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'étant donné les rapports de force, cela revient à faire du Québec une filiale fédérale. La manière peut être différent du grand frère fédéral, mais le but est le même.
Ce virage ne crée pas d'enthousiasme chez le patronat québécois, de plus en plus dopé par le marché américain, qui reconnaît dans le PQ un parti plus franchement pro-américain, donc prêt à le soutenir sur le grand marché de l'ALÉNA. N'est-ce pas cette expérience qu'est en train de faire Pratt et Whitney qui joue près de mille emplois sophistiqués pour faire pression sur Ottawa afin qu'il subventionne l'aréospatiale aussi généreusement que les ÉU, la France ou la Grande-Bretagne le font à travers leur budget de la défense ? N'est-ce pas dans l'intérêt de cette compagnie d'avoir un Québec fort dans un Canada uni ?
Malgré les apparences, la politique économique libéral n'est pas moins étatiste que celle du PQ. La première est plus prête à soutenir la demande d'un marché en difficulté, quitte à laisser faire les entreprises sur ce marché ; la deuxième est plus prête à intervenir au niveau de l'offre pour faire des gagnants nationaux dans la zone ALÉNA et au-delà. Mais ce n'est qu'une question de nuance. Toutes deux se situent dans le giron de la loi implacable de la compétitivité dans un marché mondial en peau de chagrin. La politique libérale pense encore pouvoir passer par la médiation du marché du « meilleur pays au monde » mais la dégringolade du huard suggère autre chose. On verra bien. Quant au PQ, il n'y a pour lui que Québec Inc. qui existe. Le marché québécois ? Connaît pas. On verra bien si la marché mondial reconnaîtra Québec inc..
Malheureusement, le prolétariat québécois, dans sa majorité, confond encore les intérêts du Québec avec ceux de Qubec Inc. et pense toujours qu'intervention accrue de l'État égale intervention en faveur du peuple, alors que cet État est bel et bien un État capitaliste jusqu'à la moelle. Ce sont ces deux cartes que jouera le PQ pour apparaître, encore une fois, comme le moins pire et même carrément comme social-démocrate. Combien de membres ou sympathisant(e)s du RAP s'y laisseront prendre ?
Marc Bonhomme, 12/11/98
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