Le Livre vert publié par le gouvernement péquiste est un montage de bilans bâclés, de demi-vérités, de silences douteux, de beaux principes servis avec une absence de moyens concrets. Tout pour dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes sans jamais prendre d'engagements véritables. Nous sommes en période préélectorale et cela se sent dans toutes les publications gouvernementales.
Où en est l'éducation des adultes ?
En matière de bilan, le Livre vert sur la formation continue se contente de faire une simple description institutionnelle sans donner une appréciation véritable de la situation actuelle de l'éducation des adultes. La formation continue n'est pas replacée dans son contexte social actuel, celui dune mutation sociale caractérisée par une révolution technologique nourrissant l'exclusion et la concentration des richesses au sommet de la société. De ce silence, on ne peut être surpris ; c'est dans l'ordre des choses pour un tel gouvernement.
Mais le Livre vert va beaucoup plus loin dans la négation de la réalité de l'éducation des adultes. Le projet gouvernemental donne une description statique de la réalité des effectifs de l'éducation des adultes. Toute perspective historique est soigneusement évitée. On refuse d'expliquer les tendances actuelles qui ont débouché sur un rapetissement du secteur depuis quelques années déjà.
En alphabétisation par exemple, le nombre de personnes suivant des cours dans les commissions scolaires est passé de 34 000 en 1994 à 14 000 en 1997. Il n'y a rien dans le document pour expliquer cette réalité. Pour analyser véritablement ce qui se passe dans les différents secteurs de léducation des adultes, le Livre vert aurait du mettre ses données en perspective. On pourrait faire le même raisonnement pour les niveaux dinvestissement.
Parce quil ne fait pas lanalyse historique nécessaire, le Livre vert ne peut parler dévolution de la situation quen termes institutionnels : reconnaissance officielle de léducation des adultes, nouveau régime pédagogique et non en termes des tendances de lévolution de léducation des adultes, en termes deffectifs et de services offerts concrètement.
Le document affirme que le Ministère de lEmploi et de la solidarité est devenu «le principal acteur, » en définissant ce rôle dacteur que daprès le capital investi, alors que la section avait lambition de définir lévolution de léducation des adultes comme secteur déducation dans la société.
Le Livre vert refuse danalyser et de traiter du partage des responsabilités entre le MEQ et le Ministère de l'emploi et de la solidarité (MES). Qui est le maître duvre de léducation des adultes. ? Pourquoi le MES sinsinue dans les responsabilités pédagogiques des établissements ? Pourquoi a-t-il le droit dopérer des orientations forcées des personnes assistées sociales, de définir des parcours de formation ? Ne faudrait-il pas établir de nouveaux rapports où les responsabilités de chaque ministère et de chaque institution sur le terrain seraient mieux départagées et les droits des adultes mieux établis.
Le Livre vert ose même parler de «tension dynamique entre le référentiel de la qualification acquise par lexpérience et celui des diplômes, entre la place accordée aux parcours normalisés et celle qui est faite aux parcours individuels, entre des besoins demployabilité immédiats et des besoins de formation générale élargis ; entre des besoins de développement économique et des besoins liés au développement personnel ». En fait, il y a là non pas de tension dynamique mais souvent une tension qui porte la régression.
Une intervention vigoureuse en alphabétisation. Oui, mais va-t-on s'en donner les moyens ?
Toute cette partie du document fait une analyse nuancée des causes de lanalphabétisme. Deux remarques sont à faire : premièrement, le document réduit trop facilement lanalphabétisme à la simple incapacité de lire. Il faudrait parler des méfaits de l'exclusion et de l'appauvrissement de couches entières de la population et de la nécessité de s'attaquer à cette exclusion et de travailler au développement de connaissances génériques favorisant une véritable réinsertion sociale.
Le document propose un plan daction tant au niveau de la prévention de lanalphabétisme, de son traitement que du maintien des capacités de lire. On fixe même des objectifs de recrutement des élèves en alphabétisation :«Doubler, d'ici l'an 2002, le nombre de personnes inscrites aux activités de formation offertes, soit 4 p. 100 du bassin potentiel des personnes faiblement alphabétisées ou 38 000 personnes. Cela représente un objectif approximatif de 30 000 personnes recevant des services offerts par les commissions scolaires et de 8 000 personnes par les groupes d'alphabétisation populaire». (Livre vert, Vers une politique de la formation continue).
Mais le gouvernement péquiste veut-il vraiment prendre les moyens des fins qu'il prétend poursuivre. On peut en douter lorsque qu'on lit dans le journal Le Devoir du 5 septembre 98 les bémols mis par Alain Mercier qui a été à la fois président du comité ministériel et du comité-conseil sur le projet de politique de formation continue. Cet objectif « ne veut pas nécessairement dire que les sommes allouées seront-elles aussi doublées, mais nous espérons assurer une meilleure diversité des ressources et des approches.»
Non seulement les coupures ont réduit l'offre de service en alphabétisation, mais la politique du Ministère de l'emploi et de la solidarité a conduit à l'exclusion des personnes en alphabétisation des études. Aujourd'hui, dans la région de Québec, toute personne assistée sociale vivant l'analphabétisme se voit refusée le droit à l'alphabétisation si ce n'est dans un programme d'alpha travail, d'une durée d'un an, tout à fait insuffisant pour permettre une alphabétisation véritable. Et même à ce niveau, les référence se font au compte-gouttes. Des personnes en cours d'alphabétisation se voient sommées d'interrompre leur alphabétisation sous la menace de coupures dans leur chèque. Ces dernières années, les effectifs des personnes en alphabétisation ont été diminués de moitié dans les commissions scolaires. Et le gouvernement prétend vouloir favoriser un vaste plan d'alphabétisation. Trouvez l'erreur. Cette situation est vécue dans toutes les régions du Québec. En ne relevant pas cette tragique réalité, les auteur-e-s du Livre vert ferment les yeux et se discréditent.
Le Livre vert et la formation générale de niveau secondaire
Il faut rappeler que ce n'est pas seulement l'alphabétisation mais toute l'éducation des adultes qui a connu une décroissance au cours des dernières années.
Aujourd'hui, l'accessibilité se trouve réduite par l'action du Ministère de l'emploi et de la solidarité et de ses organismes régionaux. Alors, y a-t-il encore un véritable accès à une formation de base pour les adultes qui vivent de l'aide sociale.
Si au niveau quantitatif, le Livre vert ne dresse aucun bilan de l'évolution historique des effectifs de ces dernières années, au niveau qualitatif, on ne fait aucune évaluation de la réussite de la formation générale, de son rôle dans l'acquisition des préalables nécessaires à la poursuite d'une formation professionnelle ou collégiale.
Les coupures des dernières années ont détérioré les conditions de réussite des élèves de la formation générale
Les tendances concrètes qui travaillent l'évolution future de ce niveau d'enseignement ne sont même pas tirées au clair et, conséquemment, les perspectives pour surmonter les difficultés actuelles ne sont pas tracées.
La contradiction qui a un effet majeur sur l'éducation des adultes, c'est la contradiction qui oppose les prétendues finalités du Ministère de l'éducation à celle du Ministère de l'emploi et de la solidarité. Loin de créer une tension dynamique cette contradiction crée une spirale déstabilisatrice sur les services d'enseignement de l'éducation des adultes.
D'abord, le MES tend, par ses exigences, à réduire l'accessibilité à l'éducation des adultes de la population vivant de l'aide sociale. Ces personnes sont traitées comme des citoyennes ou des citoyens de deuxième classe. Le temps de soutien à leur démarche de formation est maintenant réduit à 36 mois que les élèves débutent leur formation en 4e secondaire ou aux premières étapes de l'alphabétisation. Cette directive s'oppose directement aux dispositions du régime pédagogique de l'éducation des adultes qui prévoit des temps de formation pour l'alphabétisation, le présecondaire, le premier cycle et le deuxième cycle du secondaire, périodes de temps qui excèdent de beaucoup les 36 mois accordés par le MES. Cette mesure a non seulement des effets désastreux sur l'accessibilité mais elle conduit à donner au MES une responsabilité pédagogique sur le parcours de formation alors que ces prérogatives devraient relever des responsabilités des institutions d'enseignement. En faisant des pressions pour une formation de plus en plus rapide (faite à l'intérieur de 36 mois, Directive du MES), on risque de favoriser une formation de plus en plus superficielle et non transférable ; on risque de provoquer une détérioration des conditions de formation pour la majorité des élèves de l'éducation générale des adultes. Et cette réalité n'est même pas discutée dans un Livre vert qui prétend faire un état de la situation de la formation continue. Ces dispositions vont, avec les effets d'exclusion qu'elles vont provoquer dans les mois et les années à venir placer la formation générale à l'éducation des adultes sous les feux d'un questionnement en ce qui a trait à son efficacité alors que l'on aura créé des conditions d'échec. C'est exactement le contraire d'une démarche centrée sur la réussite éducative que le MES est en train d'imposer aux centres d'éducation des adultes. Cette échéance de 36 mois, c'est une décision de rejeter toutes les personnes qui sont à des niveaux plus faibles à l'éducation des adultes. C'est un aller simple vers la maison, c'est une trappe vers l'aide sociale permanente.
Le Livre vert ne pose pas l'articulation entre les différents niveaux de l'éducation des adultes. Comment se fait-il que la formation professionnelle est si peu accessible aux diplômés de l 'éducation des adultes ? Comment faire pour dépasser cette situation. La formation générale à l'éducation des adultes préparent-elles bien aux études postsecondaires ? Comment se fait-il que les problématiques concernant la formation générale, problématiques auxquelles doivent faire face une majorité d'élèves de ce secteur ne sont pas prise en compte et analysées de façon sérieuse ?
Comment ose-t-on parler de relèvement culturel de la population, d'instrumenter les secteurs de la population qui n'ont pas eu une formation initiale adéquate, de parler de développer la formation toute la vie alors que les personnes qui vivent le plus durement l'exclusion sont les premières exclues de la formation par les directives d'un ministère responsable de la gestion de leur exclusion.
Il faut revenir à la véritable mission de l'éducation des adultes, une mission centrée sur le développement de l'autonomie des personnes et sur l'intégration sociale. Alors il faut d'une part, savoir défendre une diplômation qui ne se fait pas à rabais et d'autre part, offrir des démarches de formation sur mesure et la reconnaissance d'acquis pour les personnes qui veulent ces services. Pour cela , il faut diversifier certes l'offre de service, mais il faudra changer les modes de financement des offres de formation et casser le carcan que le MES impose à une population qui est potentiellement une bonne partie des élèves qui veulent retourner aux études et profiter des services de formation offerts.
Il faut prendre le temps et se mobiliser pour faire parler personnes sur le terrain, pour tirer au clair les problématiques, pour élaborer collectivement des pistes d'action et faire émerger une véritable volonté politique de changer la formation continue, pour dépasser les logiques locales ou sectorielles, les intérêts corporatistes, les chasses-gardées, les jalouses prérogatives des ministères Et cela ne se fait pas à la hâte, cela ne se fait pas sur des textes de compromis, qui masquent les aspects de la réalité qui déplaisent.
Bernard Rioux
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