L'économie américaine entre la crise et la surchauffe
Il est possible que cette décroissance ne se poursuive pas au-delà de juin à cause du remorquage des économies canadienne et québécoise par l'économie américaine, remorquage renforcé par la récente baisse précipitée du huard qui pourrait redonner un élan cet automne avant l'apparition d'un effet appauvrissant dû à une probable recrudescence de l'inflation l'hiver prochain. La croissance de l'économie américaine avait ralenti au premier semestre de 1998. Mais les récentes statistiques d'août indiquent peut-être une remontée de la demande intérieure américaine, dont dépendent les exportations canadiennes, même si le déficit commercial américain, ne cessant de s'amplifier, réduit la croissance de leur PIB. Ce n'est pas que la crise russo-asiatique n'ait pas atteint les ÉU, comme le montre depuis un certain temps le solde de plus en plus négatif de leur compte courant et surtout, depuis août, la chute des valeurs de la Bourse, frappée par l'arrêt de remboursement de la dette russe.
Pour l'instant, cependant, le statut de grande puissance financière des ÉU, qui en fait la grande éponge du capital-argent fuyant les marasmes est-asiatique, russe et, de plus en plus, latino-américains et même le Canada depuis la fin 1997 lui permet d'irriguer son économie tout en bénéficiant de bas taux d'intérêt à cause de la pléthore de capitaux et d'une stabilité des prix due à la valorisation de la monnaie américaine par rapport à ses principaux partenaires commerciaux canadien, latino-américains et asiatiques. Le Canada et le Québec, pour se tirer momentanément d'affaires sans devoir faire face à de fondamentales restructurations, ont choisi de s'accrocher à la locomotive américaine. Par exemple, malgré la décroissance du premier semestre de 1998, les exportations québécoises se sont accrues de 14%, surtout vers les ÉU, par rapport à la même période de 1997.
Mais l'économie américaine restera-t-elle à l'abri de l'onde de choc de la crise mondiale qui s'annonce ? Le président de la Réserve fédérale, tel que révélé dans son discours au Congrès du 23 septembre, commence lui-même à en douter. En effet, les indices de confiance des achats commerciaux et de la consommation sont à la baisse suite à une baisse des profits de plusieurs transnationales liées au marché asiatique, ce qui a aussi contribué, en plus du moratoire russe, à la baisse des valeurs boursières qui, à son tour, a un impact sur les achats des consommateurs et consommatrices dont un fort pourcentage aux ÉU 45% des ménages les plus riches possèdent directement et surtout indirectement, à travers les fonds de pension et aussi les fonds commun de placement, des valeurs mobilières.
Si les investissements des entreprises et les achats de biens durables se mettaient à sérieusement ralentir, la spirale de la crise en serait déclenchée. Pour prévenir le plongeon dans la crise, la Réserve fédérale américaine se résignera-t-elle à une baisse des taux d'intérêt, en autant que cette panacée soit efficace à la longue en l'absence d'une remontée du pouvoir d'achat. Elle ne peut ignorer l'appréhension de la bourgeoisie américaine face à la nouvelle combativité de la classe ouvrière américaine, dont les grèves chez UPS et GM ont été les signes les plus visibles, encouragée par un bas taux de chômage officiel de 4,5% qui persiste. Et elle doit aussi tenir compte de la nécessité d'attirer les capitaux extérieurs au rythme de 200 milliards $US l'an pour combler le déficit du compte courant ?
L'épargne négative, du jamais vu depuis les années 30
Malgré la décroissance du deuxième trimestre au Québec, à la lumière de la réalité des rentrées fiscales du premier trimestre de l'année financière 98-99, le ministre Landry prévoit un surplus de rentrées fiscales très hypothétique de 275 millions $ sur l'ensemble de l'année 98-99, par rapport à ses prévisions de mars dernier. Cette hausse du rendement fiscal dans un contexte de décroissance explique que ce soit produit, durant le deuxième trimestre de 1998, une baisse de 1,5%, en taux annuel, du revenu personnel disponible en dollars courants ce serait pire en dollars constants malgré une hausse de 4%, toujours en taux annuel, du revenu personnel.
Si la demande intérieure continue de croître malgré tout, c'est parce qu'est apparu tant au Québec qu'ailleurs au Canada, une épargne négative, phénomène macro-économique jamais vu depuis les années 30. Cette désépargne s'accompagne, en plus, d'un taux d'endettement personnel (par rapport au revenu disponible) qui atteint un sommet historique de plus de 100%.
Mais ce pressage du citron-prolétaire ne donne pas au ministre Landry une marge de manuvre pour autant car les paiements de péréquation du fédéral seront diminués très certainement d'à peu près du même montant, toujours sur la base des prévisions budgétaires de 1998-99, à cause d'un réajustement à la baisse de l'évaluation de la population du Québec suite à la publication des données démographiques du recensement du Canada de 1996. Le scandale, ici, est moins l'évaluation démographique à la baisse que la pingrerie d'Ottawa qui baigne dans les surplus depuis l'année dernière.
Plus que 100% des excédents budgétaires fédéraux au remboursement de la dette
Pour l'année financière 1997-98, le fédéral a dégagé un excédent budgétaire de plus de 4 milliards $ mais il a consacré près de 10 milliards $ au remboursement de sa dette. D'avril à juillet de la présente année budgétaire 1998-99, le fédéral a jusqu'ici remboursé près de 9 milliards $ à partir d'un excédent d'un peu plus de 7 milliards $ (à remarquer que cet excédent n'est supérieur que d'un peu plus de 1 milliard $ à celui de la période avril-juillet 1997, conséquence de la crise qui s'amorce). Le surplus, remboursement moins excédent, a été pris à même le compte de pension de retraite des employé(e)s fédéraux contre qui Ottawa a adopté la ligne dure tant en matière d'équité salariale que de renouvellement de leur convention collective. Elle est loin la promesse électorale de consacrer la moitié des excédents aux dépenses sociales.
Il faut se souvenir que ces excédents, à plus de 100% consacrés au remboursement de la dette, ont été dégagés essentiellement à même des coupures brutales annuellement récurrentes de plus de 6 milliards $, calculé sur la base du budget fédéral 1994-95, pour les paiements de transferts aux provinces à des fins de santé, d'éducation post-secondaire et d'assistance-sociale ; à même de profondes coupes au programme d'assurance-chômage depuis 1991, les prestataires sont passés de 80% des sans emploi à 40% qui aujourd'hui dégage un gênant surplus de 6 à 7 milliards l'an obligeant le fédéral à envisager un changement de la loi pour pouvoir continuer à les accumuler tout en les affectant au remboursement de la dette et, la crise venue, aux rabais d'impôt ; à même un gel des salaires des ses employé(e)s en vigueur depuis 1991 et 15 000 coupures de postes.
Il s'agit littéralement ici de confisquer les salaires, directs et indirects, des travailleurs et travailleuses pour les remette aux financiers qui ne cessent de s'enrichir à même des prêts qui auraient dû être des paiements d'impôts si leur fardeau fiscal était resté ce qu'il était dans les années 50.
Le Québec, un déficit distinct
Reste que la situation budgétaire québécoise, à la veille de la crise, est fort différente de celle du fédéral et des provinces. Parce que le Canada hors Québec est plus riche le revenu médian des ménages, selon le recensement de 1996, y est de 20% supérieur à celui du Québec et que la croissance y a été plus grande depuis la crise de 1990-91, et parce que l'oppression nationale a consolidé une alliance nationaliste qui a ralenti le rythme des coupures, le Québec, contrairement au fédéral et à toutes les autres provinces sauf l'Ontario et la Colombie-Britannique, n'a pas éliminé son déficit à la veille de la crise. Mais le Québec, avec son déficit annoncé de 1.2 milliards $ en 1998-99, se trouve dans une position distincte, tout à fait différente de celles de l'Ontario, avec son important déficit de 4.5 milliards $ et de la Colombie-Britannique avec un déficit marginal de moins de 100 millions $.
Ces deux provinces relativement plus riches ont toutes deux réduit les impôts, surtout l'Ontario qui, en 1999, aura baissé par étapes l'impôt sur le revenu des particuliers de 30%. Dans le cas de la Colombie-Britannique, qui jusqu'à l'année dernière avait bénéficié de la prime asiatique devenue depuis un boulet, elle avait jusque là continué à augmenter ses dépenses sociales. Rien de tel pour le Québec qui, depuis le budget Campeau de 1994-95, a appliqué un gel dur sans diminution d'impôt, tout en ne venant pas à bout de son déficit à cause d'une résistance nationale à l'oppression. On constate donc que la bourgeoisie canadienne, grâce à un nationalisme canadien plus chauvin et droitier, mais dans le cadre d'une économie plus riche donc ayant plus de marge de manuvre, a réglé le problème du déficit sauf dans les deux provinces plus riches où il y a soit une résistance droitière anti-impôt ou soit social-démocrate pro-dépenses sociales.
Ce relatif échec québécois à la veille de la crise laisse présager une réaction budgétaire différente quand celle-là frappera, surtout quand on prend en compte que la moyenne et petite-bourgeoise québécoise, qui s'expriment politiquement à travers le PQ, ont tendance à voir le marché québécois comme leur marché national alors que les autres gouvernements provinciaux on plutôt tendance à se voir comme partie prenante du grand marché canadien, sans toutefois nier le régionalisme de l'Ouest canadien. Cette perspective différente n'est pas sans conséquence politique quand on se rappelle que, suite au tout à l'exportation des années 90 que la baisse du huard vient encore accentuer, 56% de la production québécoise, privée et publique, de biens et de services est exporté hors Québec contre l'équivalent de 40% pour l'ensemble du Canada.
Cette différence, probablement d'ordre qualitatif, poussera le PQ, s'il garde le pouvoir, à sacrifier le marché québécois afin de faciliter son accès au grand marché de l'ALÉNA et mondial par le moyen d'une politique outrancière de déficit zéro au nom de réunir les « conditions pour un référendum gagnant » qui, en fait, créeront des conditions perdantes, justifiant le report d'un référendum que la direction péquiste ne veut pas tenir. Côté Canada anglais, dont le PLQ reflète les intérêts, on hésitera encore à sacrifier le marché canadien pour l'ALÉNA d'où la tentation d'accepter de significatifs déficits pour financer d'importantes baisses d'impôt sur les profits et sur les revenus de la classe moyenne. Pour préparer cette politique droitière de déficit, il faut aujourd'hui consacrer l'utilisation des surplus, en priorité sinon en totalité, au remboursement de la dette afin de politiquement justifier, en bon keynésien orthodoxe, les emprunts de demain que seront trop heureux de consentir des financiers en mal de placements surs.
Un défi électoral et syndical-populaire
Ce sont là les deux facettes d'une même stratégie droitière qui toutes deux laissent tomber les services publics et le soutien au revenu. Toutes les deux se nourrissent de nationalisme. Toutes les deux susciteront, espérons-le, de la résistance. Reste que la politique fiscale québécoise qui s'annonce risque d'être plus difficile à faire passer parce que le PQ n'aura pas de marge de manuvre, qu'elle ne comporte aucun prix de consolation pour les classes moyennes, et qu'elle a la tâche difficile de dompter un sentiment d'oppression qui sera exacerbé mais qui reposant sur une conscience de classe faible, reste très manipulable.
Si Québec s'en tient à son déficit zéro, comment pourra-t-il donner quelque satisfaction que ce soit à son secteur public et para-public alors que les attentes salariales sont très grandes ? Rien d'étonnant que l'offre gouvernemental tarde à venir. Si les sondages électoraux se redressent en sa faveur, ce qui est presque le cas, il ne faudrait pas s'étonner de voir le PQ précipiter des élections dès cet automne pour éviter une élection coincée entre un face-à-face syndical et un début de récession. Le PDS sera-t-il prêt, organisationnellement certes, mais aussi, dans la déprime ambiante si elle persiste, aura-t-il le courage de s'en tenir à son programme de libération nationale et sociale ?
Quant à l'Alliance de la fonction publique fédérale, qui se prépare à un vote de grève en novembre, elle aura besoin d'un second souffle pour briser le coffre-fort scellé auquel elle se bute. Ce second souffle viendra-t-il de la colère des femmes ? Il faudrait, pour cela, que la récente manifestation des 5 000 femmes sur la Colline parlementaire à Ottawa, et celle des 500 à Shawinigan quelques semaines plutôt, aient des suites, ce qui n'a pas été prévu dans le plan d'action de l'Alliance.
Se pourrait-il que la présente année soit celle d'un ras-le-bol du secteur public, y compris des jeunes des Cégeps qui poursuivent toujours un mouvement de boycott de l'inscription dans le tiers des Cégeps ? Ce serait là prendre la relève de ces 10% d'enseignant(e)s ontarien(ne)s qui affrontent le gouvernement Harris depuis trois semaines pour éviter un allongement de leur temps de travail, et qui feront bientôt face à une loi de retour au travail. Ces signes timides d'une résistance à la politique du déficit zéro sont-ils le chant du cygne d'une petite vague qui avait commencé par la Marche des femmes, suivie de la grève des étudiant(e)s de cégeps et enfin dans celle des enseigant(e)s de l'Ontario ? Ou est-ce le début d'une seconde vague de la riposte ?
Chose certaine, si le programme du PDS le 32 heures payés 40, le gel des paiements d'intérêts, l'équité salariale, la gratuité scolaire devenait visible, il leur fournirait un espoir et une perspective qui les armeraient idéologiquement. Et Dieu sait comment l'absence d'une alternative est ce qui manque le plus à la classe ouvrière et aux couches populaires pour reprendre le combat.
Marc Bonhomme, 27 septembre 1998
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