Nonobstant le PQ, le bilinguisme, c'est l'assimilation

 Le pouvoir législatif de l'Assemblée nationale en matière de langue d'affichage commercial s'exerce dorénavant à Toronto, siège social de Eaton's et de la Compagnie de la Baie d'Hudson, au siège social de Sears à Chicago et à celui de Wal-Mart quelque part en Arkansas. Depuis la loi 86, imposée par les Libéraux en 1993 suite à un jugement anti-loi 101 de la Cour suprême rendant illégal l'unilinguisme français dans la langue d'affichage – loi acceptée ensuite par le gouvernement Bouchard malgré les frasques de Conseil national du PQ – ce sont en effet les commerçants qui décident volontairement d'afficher uniquement en français pour préserver la paix sociale.

 L'affichage commercial unilingue français est, bien sûr, un euphémisme. Comme le disent les présidentes et présidents d'organisme dans leur lettre à la direction de Eaton's : « …la langue anglaise […] est omniprésente et même dominante dans les raisons sociales, les marques de commerce et sur les étiquettes des produits de consommation. » Il faut aussi comprendre, comme l'expliquent aussi les présidentes et présidents, qu'après une victoire sur la langue d'affichage commerciale, viendrait une offensive pour le libre choix en matière de langue d'enseignement et de travail, ce dont Alliance Québec ne s'est jamais cachée.

 Le cessez-le-feu de Bill Johnson et Cie ne doit pas tromper : le message ayant été reçu haut et clair, pour éviter une réaction francophone qui commençait à s'organiser, on laissera les transnationales bilinguiser à petit feu pendant que le PQ regardera ailleurs. Il est d'ailleurs infiniment regrettable qu'on ait laissé les crypto-fascistes du groupe de Villeneuve, avec leurs stériles tactiques de l'affrontement, être le fer de lance de la lutte pour le français. C'est à la gauche et au mouvement ouvrier/populaire d'être les défenseurs les plus conséquents de la langue française.

 De quelle égalité et de quels droits parle-t-on ?

 Lucien Bouchard a déjà affirmé, au moment du débat dans le PQ sur le sujet en 1996, qu'il ne pourrait se regarder dans le miroir si le PQ recourait à la clause nonobstant afin de s'en tenir à l'intégralité de la loi 101 en matière de langue d'affichage. Sans doute tous les démocrates à la Trudeau se seront-ils réjouis de ce sentiment de culpabilité anticipée, eux dont le sens démocratique s'arrête à d'abstraits droits individuels sans aucun soucis de rapports sociaux. Quand on ne veut pas reconnaître l'oppression nationale du Québec profondément enraciné dans l'histoire de l'État canadien, d'où une constitution où il n'y a pas la moindre bribe de la reconnaissance de la nation québécoise, il ne reste plus que capituler à l'individualisme néolibéral ou à son pendant de gauche tout aussi en dehors de l'histoire qu'est le soi-disant principe de l'égalité absolue des langues et des nations.

 Au legs de conquête, de déportation et d'assimilation de l'histoire canadienne s'ajoutent dorénavant les dominations commerciale, téléinformatique, scientifique et culturelle de l'anglais, sans oublier le poids démographique écrasant de l'anglais au nord du Rio Grande. Certes, cette domination planétaire de l'anglais n'est pas sans faille. La revanche des berceaux et les éternelles migrations des damnés de la terre menacent la domination absolue de l'anglais dans cette Mecque néolibérale qu'est la Californie. La réaction des dominants anglophones contre ces immigrant(e)s et nationalités hispanophones américaines est d'ailleurs féroce.

 À ces armes des opprimé(e)s sans moyens économiques et ni politiques, qui furent un temps les nôtres, s'est substituée, depuis notre réveil national des années 60, celles de la force du demi-État québécois et de ses lois. Mais la force de ce demi-État, existant quand même depuis la Confédération, n'est due qu'à la conscience collective de la nation depuis qu'elle est arrivée en ville et qu'elle s'est instruite pour mieux servir ses maîtres capitalistes. Cette nation moderne a compris que la maîtrise et le développement de la langue française, à saveur québécoise certes, est l'épine dorsale de son identité ; et que sans identité propre, il n'y a ni développement ni épanouissement, même s'il peut y avoir croissance et surconsommation sur fond d'inégalités.

 Il revient donc au demi-État québécois d'utiliser toute la puissance de sa capacité législative pour faire du français la langue commune du Québec. Qu'en est-il alors des minorités nationales vivant au sein de la nation québécoise, y compris la minorité nationale canadienne, dont l'anglais est, ou est devenu à cause de l'oppression nationale du Québec, la langue d'usage au foyer ? La gauche n'a jamais nié que tout programme d'action positive en faveur, par exemple, des femmes ou des minorités de couleur, ne constituait pas une entrave pour les hommes ou les blancs. Il ne peut en être autrement dans une société capitaliste basée sur la compétition, individuelle et collective, pour l'emploi et le statut social.

 Pour la gauche, l'égalité n'est pas un rapport formel mais un rapport social fondé historiquement. L'association du pot de fer et du pot de terre peut être formellement égale, mais elle se termine on sait comment. Pour la gauche anti-capitaliste, l'égalité réelle est une condition nécessaire afin de construire l'unité combative pour, justement, en finir avec la loi de la compétition. Le français comme langue commune et la clause Québec – seuls les enfants des parents ayant été scolarisés en anglais au Québec pourront continuer à l'être – compensent à peine les avantages socialement naturels de l'anglais qui font qu'il n'est absolument pas nécessaire de légiférer pour protéger cette langue.

 Quant à avoir recours à l'argument des droits humains fondamentaux et au principe de la liberté pour justifier le libre choix – jusqu'au point d'accorder des droits non seulement aux personnes physiques mais aussi aux personnes morales (sic) que sont les compagnies – faut-il rappeler que la langue n'est pas un droit individuel puiqu'elle est d'abord un moyen de communication, de culture et souvent d'identité au sein d'une collectivité. À soi-même, aux siens, à ses ami(e)s et collègues, on peut parler la langue que l'on veut. À ce niveau, c'est certainement une question d'intégrité de la personne. Mais comme langue sociale – au travail, dans les services commerciaux et publics, à l'école – c'est à la nation de choisir démocratiquement sa langue commune pour ne pas se retrouver dans une tour de Babel économiquement inefficace, socialement inégalitaire et culturellement sans unité.

 Bien sûr, rien n'interdit de penser, et il faut le souhaiter, qu'un continuel développement économique, social et culturel puisse donner lieu à l'émergence de nations multilingues et multiculturelles, préalable à une fusion des nations dans un monde qui ne sera pas unidimensionnel mais un kaléidoscope de langues et de cultures. Mais cela relève de l'ère socialiste et même communiste… si on y arrive. Sous le capitalisme, et certainement sous un capitalisme en crise profonde, tout bilinguisme ou multilinguisme comme langue commune, à quelques exceptions près (la Suisse ?), signifie la marginalisation d'une partie de la nation, et même de la partie majoritaire, y compris au Québec.

 Ceci dit, l'immigration et l'apprentissage des langues et des cultures enrichit et modifie sans cesse la culture et aussi la langue nationales. L'une et l'autre sont nécessaires au développement de la nation, donc ultimement à sa survie. Rien n'interdit non plus l'utilisation d'une lingua franca internationale comme moyen de communication commerciale et scientifique à condition toutefois qu'elle ne devienne pas un moyen de domination impériale d'une nation sur une autre. Cela est un problème quand cette langue est aussi celle de la nation hégémonique mondiale et, dans le cas du Québec, qu'elle est aussi la langue de l'État dominateur. Est-ce tellement utopique de penser qu'une planète libérée de l'exploitation et de l'oppression puisse se doter d'une langue de communication commune, du genre de l'espéranto, que l'on apprendrait dans toutes les écoles de la terre ?

 Jusqu'où l'unilinguisme dans l'affichage commercial ?

 La gauche québécoise doit cependant tenir compte des effets historiques du chauvinisme pour qu'ils ne soient pas un obstacle insurmontable à la construction de l'unité combative de la classe ouvrière tant au Québec que dans l'État canadien. C'est pour cela que le PDS favorise une législation garantissant aux nationalités anglophones du Québec l'accès aux services publics dans leur langue de même, et surtout, des classes et des écoles de langue anglaise là où le nombre le justifie, même si aucune de ces mesures n'est strictement nécessaire étant donné le fort degré de bilinguisme du Québec (38% en 1996 contre 10% au Canada anglais) et la force internationale de la langue anglaise.

 Par contre, il faut en finir avec un système scolaire, surtout universitaire, et d'un système de santé séparés ou quasi-séparés et, comme chacun sait, mieux nantis. Évidemment, il se trouvera toujours un partitionniste pour crier au meurtre chaque fois qu'un anglophone de la Gaspésie ou de Québec n'aura pas pu se faire servir rapidement en anglais.

 Étant donné la claire domination de l'anglais sur le français dans tous les domaines, y compris la culture commerciale, le bilinguisme, c'est l'assimilation comme vous le fera comprendre n'importe quel fonctionnaire fédéral francophone de la capitale nationale. Ce serait la moindre des choses que le gouvernement du Québec mette ses culottes en utilisant la clause nonobstant pour imposer le français comme langue d'affichage commercial.

 En ce qui concerne l'anglais, il n'y a aucune exception à faire pour les commerces de quartier ou de petites municipalités où prédominent des nationalités non francophones. Comme il est dans leur intérêt et dans le nôtre qu'ils apprennent le français ; comme il n'y aura aucune difficulté à se faire servir en anglais et même dans une autre langue, dans leurs quartiers ou même ailleurs ; comme il est toujours possible aux commerçants de rendre disponible de la littérature en anglais pour faciliter la transition et pour les visiteurs ; comme la force spontanée de l'anglais est immense et qu'elle le restera étant donné les moyens de communication électroniques et hertziens, l'anglais doit être banni partout comme langue d'affichage commercial.

 À ceux qui crieront à l'intransigeance, il faut rappeler ce qu'écrivait l'ancien député anglo-québécois et ancien président d'Alliance Québec Reed Scowen en 1991, au moment où l'unilinguisme dans l'affichage s'appliquait encore : « The picture that emerges of the situation today is one in which the English are essentially free to use their own language. » Il aurait pu ajouter que cette liberté d'utiliser l'anglais à peu près partout, même au Lac St-Jean, n'a aucun équivalent ailleurs au Canada pour les francophones, y compris pour ceux et celles de la capitale nationale qui luttent avec l'énergie du désespoir pour sauver le seul hôpital francophone de l'Ontario, d'ailleurs totalement bilingue. Pourtant l'Ottawa métropolitain ontarien compte près de 20% de francophones sans compter l'apport de l'Outaouais québécois.

 Toute politique d'affichage de l'anglais oblige d'ailleurs à appliquer des lois tatillonnes quant aux délimitations géographiques et/ou à la prédominance du français sur l'anglais. Quant aux autres langues qui non seulement ne menacent en rien le français mais qu'un Québec pluriel a tout intérêt à garder vivantes en son sein, il faut être des plus laxistes, des moins tatillons et il faut même encourager leur affichage. On n'a que faire de l'interdiction du chinois dans le quartier chinois de Montréal. Soit dit en passant, à quand les marques de commerce et les raisons sociales françaises ? Il faudra y voir, au moins après l'indépendance.

 Une nation qui a honte de s'afficher ne se libérera ni du fédéral ni du capital. Et c'est pire si elle s'occulte sa propre oppression en l'habillant de droits individuels et de liberté… ou de modernisme néo-libéral à l'anglaise.

 Marc Bonhomme, 4/10/98

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