Extraits des thèses
Sur la question nationale et linguistique

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 Dans le contexte du capitalisme nord-américain et de la domination de la bourgeoisie anglo-canadienne sur l'économie québécoise, il est évident que le laissez-faire linguistique conduit inévitablement à donner la position dominante à l'anglais. La minorité anglo-québécoise reste l'un des groupes les plus favorisés dans l'Etat canadien, même en comparaison des populations anglophones d'autres provinces, en raison de son rôle historiquement dominant au Québec. Les communautés immigrées subissent fortement l'attraction de l'anglais, qu'elles perçoivent comme le voie royale de la promotion sociale en Amérique du Nord, tandis que le français les mènerait au contraire dans l'impasse d'un ghetto provincial en perte de vitesse. C'est ainsi que l'anglais devient "spontanément" de facto la langue dominante au Québec, commune aux différentes communautés linguistiques. C'est ainsi que les québécois francophones se retrouvent citoyen-ne-s de deuxième classe dans le territoire où ils et elles sont pourtant la majorité, et se voient dans l’impossibilité de vivre et travailler normalement en français au Québec, alors qu'il a été possible aux anglo-québécois de vivre et prospérer au Québec pendant des générations sans parler ou comprendre un seul mot de français.

 Autant les mesures d'action positives ont finalement été reconnues comme seul moyen de redresser les effets de la discrimination systémique faire aux femmes, autant il faut des mesures énergiques pour redresser la balance linguistique et redonner au français le rôle que la majorité de la population québécoise veut qu'il joue au Québec, à savoir la langue commune, la langue des affaires publiques et de la vie en société. C'est ainsi que la population francophone se tourne vers le seul palier de gouvernement où elle dispose de la majorité, le gouvernement provincial québécois pour exiger qu'il légifère en défense du français pour en faire la langue commune du Québec.

 La soi-disant défense des "droits et libertés" par la Cour suprême et le gouvernement fédéral en matière linguistique visent tout bonnement à empêcher la majorité francophone du Québec d'utiliser son nombre pour légiférer en défense du français. Il s'agit d'un dispositif foncièrement antidémocratique qui sert à faire obstacle à la volonté populaire du Québec sous le prétexte de défendre les droits et libertés de la personne. Il faut particulièrement dénoncer le caractère raciste anti-québécois de l'argumentation selon laquelle les droits et libertés doivent être protégés par une autorité supérieure contre la majorité québécoise, alors que ces mêmes droits et libertés n'ont évidemment rien à craindre de la majorité anglophone qui existe à l'échelle de l'Etat canadien. Il s'agit, sous le couvert des "droits et libertés" en matière linguistique, de laisser libre jeu aux forces qui conduisent à donner la suprématie à l'anglais au Québec, au mépris de la claire volonté populaire du peuple québécois pour un Québec français.

 Même d'un point de vue démocratique élémentaire, il faut se battre contre le gouvernement des juges, et plus encore quand ces juges sont nommés par un gouvernement extérieur qui veut faire obstacle à la volonté populaire démocratique exprimée du Québec. Peu de législation au Québec ou au Canada pourraient se prévaloir d'une légitimité démocratique aussi forte que la loi 101. Dans ses grandes lignes, elle a fait l'objet de promesses répétées de la part du PQ quand il était encore dans l'opposition, ce qui n'a pas peu contribuée à sa victoire électorale de 1976; le PQ a été réélu en 1981 en grande partie à cause de sa détermination affichée à défendre la loi 101, face à l'attitude équivoque des libéraux; ces derniers ont dû promettre de respecter la loi 101 pour reprendre le pouvoir en 1985; tous les sondages d'opinion indiquent une forte majorité de la population en faveur de la loi. Pourtant, dès son adoption, la loi 101 a fait l'objet d'une campagne acharnée pour la faire sauter tranche par tranche devant la Cour suprême, dans une atteinte grossière au droit à l'autodétermination du Québec. La question centrale, mille fois plus importante que celle de savoir où l'affichage anglais sera autorisé ou pas, c'est de savoir qui va décider de ces questions: le peuple québécois ou la Cour suprême.

 Nous rejetons l'identification démagogique faite par les adversaires de la langue française entre la liberté d'expression et la question de la langue d'affichage. Personne ne propose de supprimer le droit de publier des livres, journaux en anglais ou dans toute autre langue; une telle interdiction serait effectivement une atteinte à la liberté d'expression. Mais dans le capitalisme monopoliste actuel, la question de l'affichage commercial et de la publicité commerciale concerne principalement les Zellers, Steinberg, Provigo, Eaton, La Baie et autres conglomérats géants qui utilisent leur "liberté d'expression" pour inonder le Québec de millions d'exemplaires de circulaires en anglais ou pour réintroduire l'anglais comme langue du commerce. Ce sont eux, ces grands monopoles commerciaux qu'il est particulièrement important de forcer à utiliser le français. Il ne faut pas permettre aux milliardaires de tourner en dérision la volonté du peuple québécois de vivre en français. La soi-disant "liberté d'expression " des commerces et des entreprises en matière d'affichage n'est ne fait qu'une extension du droit de propriété, qui signifie en réalité la dictature des propriétaires d’entreprises et leur "liberté" de se moquer de la volonté populaire clairement exprimée.

 De même, la "liberté de presse" en régime capitaliste signifie la liberté pour les milliardaires de collectionner les journaux, postes de radio et de télévision pour imposer leur vision des choses et modeler à leur gré la fameuse "opinion publique". Dans le contexte actuel, celà signifie le monopole virtuel des milliardaires fédéralistes (anglophones ou francophones) et de l'appareil d’État fédéral à travers Radio-Canada, de plus, la réglementation en la matière appartient à l'Etat fédéral. Il faut exiger que cette juridiction soit réappropriée par Québec et que le pouvoir de réglementation des média soit utilisé pour restaurer un meilleur équilibre linguistique au niveau des média, pour briser les monopoles privés dans le domaine et pour ouvrir largement l'accès aux média aux organisations ouvrières et populaires du Québec.

 Nous rejetons l'argumentation démagogique qui trace un trait d'égalité entre la minorité anglophone du Québec et les minorités francophones des autres provinces, qu'il s'agirait de "défendre" face à leurs majorités respectives. La minorité anglophone du Québec fait partie intégrante de la nation dominante dans l'Etat canadien, tandis que la majorité francophone constitue l'une des nations opprimées dans cet État, avec les minorités francophones hors-Québec. Le fait est que dans les deux cas, c'est le français qu'il faut défendre face aux forces écrasantes qui pèsent dans le sens de l'anglais. Nous dénonçons particulièrement la campagne raciste anti-québécoise selon laquelle les anglophones seraient "persécutés" au Québec, alors que leur position, même sous l'empire intégral de la loi 101, resterait sans aucune comparaison avec celle des francophones hors-Québec, qui réclament depuis longtemps d'être aussi "persécutés" que les anglophones du Québec.

 Pour ces raisons, le bilinguisme n'a pas la même signification au Québec et dans les provinces canadiennes-anglaises. Dans ce cas, il s'agit de concessions plus ou moins substantielles faites à la minorité francophone et qui lui donnent accès à certains services en français, alors que la langue commune reste évidemment l'anglais. Au Québec, la minorité anglophone dispose de tous les services désirés (écoles, universités hôpitaux, journaux quotidiens, postes de radio et de télévision, nombreux théâtres et cinémas, etc., etc.); les efforts pour "bilinguiser" le Québec servent en fait à imposer l'anglais aux francophones et faire de l'anglais la langue commune de fait au Québec. C'est pourquoi nous n'avons pas peur dire que nous sommes pour le bilinguisme au Canada-anglais et contre au Qu ébec, car ce n'est pas du tout de la même chose qu'il s'agit; dans les deux cas, il s'agit de permettre aux francophones de vivre dans leur langue, malgré les pressions écrasantes qui jouent en faveur de l'anglais dans le contexte nord-américain.

 Nous nous prononçons donc en faveur de l'unilinguisme français au Québec, car il est clair pour nous que le "bilinguisme" ne saurait être qu'une étape intermédiaire vers la domination de l'anglais, sinon une façade en trompe-l'oeil pour dissimuler cette domination. Mais se prononcer pour un Québec français ne signifie pas vouloir proscrire les autres langues. Comme indiqué plus haut, il s'agit de faire du français la langue commune à toutes les communautés linguistiques et culturelles du Québec, la langue du travail, du commerce et de la vie publique en général, ce qui n'interdit pas aux autres communautés d'utiliser une autre langue dans leurs activités propres. Mais la nécessité de redresser la balance en faveur du français requiert des mesures rigoureuses dans ce sens, tant que les droits nationaux du Québec n'auront pas été définitivement assurés par l'indépendance.

 Les peuples indigènes, amérindiens et Inuit sont des nations opprimées dont nous défendons le droit à l'autodétermination. Cela signifie concrètement le droit de décider librement de leur avenir et de leur statut politique, y compris les langues qu'elles veulent utiliser. Elles ont le droit à l'auto-gouvernement et au contrôle de leurs ressources sur les territoires qu'elles habitent. Nous dénonçons les efforts des courants nationalistes de droite pour consolider la domination du Québec sur ces peuples et sur leurs territoires et nous travaillons à construire une alliance des peuples québécois et indigènes sur la base du respect du droit à l’autodétermination de tous les peuples, dans la lutte commune contre l'Etat canadien oppresseur.

 L'incapacité des gouvernements québécois même nationalistes à prendre des mesures réellement efficaces contre les privilèges historiques de la minorité anglophone a toujours eu pour effet de faire retomber le poids de la législation linguistique principalement sur les communautés culturelles et immigrées, qui sont les seules à être réellement contraintes au niveau de la langue d'enseignement, notamment. Ceci engendre un sentiment justifié d'injustice dans ces communautés et conduit à les souder encore plus étroitement au bloc anglophone, à qui elles servent de chair à canon et de masse de manoeuvre contre la majorité francophone, alors qu'il s'agit souvent des couches les plus opprimées et les plus exploitées dans la société québécoise.

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 Gauche socialiste, 20 janvier 1989

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