Le mouvement ouvrier en Russie

 

par David Mandel

 À l'exception de quelques brèves périodes, un des traits marquant de l’histoire de la Russie a été la faiblesse de la société civile face au pouvoir absolu de l’État, pouvoir qu’aucune classe ou couche sociale n'a pu soumettre à son contrôle. Bien qu'il en soit encore grandement ainsi aujourd'hui, le mouvement ouvrier constitue cependant de loin la principale force de résistance populaire. Conséquemment, cette force représente le plus grand espoir de la démocratie et d’une voie de développement allant dans le sens des intérêts de la grande majorité de la population russe.

 Ce chapitre est un survol analytique du mouvement ouvrier contemporain en Russie, de ses structures organisationnelles, ses orientations socio-politiques et ses luttes. Un accent particulier sera mis sur les obstacles à surmonter avant que le mouvement ne puisse devenir une force efficace pour la défense des intérêts ouvriers. (1) Enfin, on conclura avec une analyse des nouvelles tendances positives qu’on peut cerner dans les luttes récentes.

 La condition ouvrière après six années de «réforme»

 Depuis le lancement des «réformes radicales» en 1992, le régime néo-libéral d'Eltsine, appuyé et aiguillonné par le G-7 et ne faisant face qu'à une résistance populaire négligeable, a réussi à transformer la solide sécurité économique et le niveau de vie modeste dont jouissaient les travailleurs en situation d'insécurité et de pauvreté quasi absolues.

 Sous l’ancien système, les travailleurs jouissaient d’un emploi garanti (le pays souffrait d’une pénurie de main-d’œuvre à l’échelle nationale) ainsi que d’une sécurité d’emploi virtuellement garantie à vie. Le «salaire social» -- soins de santé et éducation à tous les niveaux gratuits (avec des bourses modestes pour les étudiants en études supérieures), pensions, logements et services communautaires fortement subventionnés, loisirs, activités culturelles, transport en commun, denrées de bases aussi subventionnées, etc. -- équivalait en 1984, selon certains calculs, aux deux tiers du salaire payé en argent.(2)

 Il faut prendre garde, toutefois, de ne pas idéaliser cette situation du passé, comme bien des Russes sont tentés de le faire aujourd’hui. Au cours de cette période, un travailleur pouvait perdre son emploi pour cause de dissidence politique et même parfois simplement pour avoir été perçu, aux yeux du directeur, comme un «fauteur de trouble». Cela n'arrivait certes que rarement, mais tout de même assez fréquemment pour garder les autres dans les rangs. De plus, la corruption qui était alimentée par les pénuries et la tolérance officielle (surtout sous Brezhnev), réduisait en pratique la taille réelle du «salaire social» -- la pratique des pots-de-vin et des «cadeaux» pour des biens et des services rares était répandue. De surcroît, sous la dictature bureaucratique, plusieurs éléments du «salaire social» (accès au logement, les vacances subventionnées, les biens de qualité rares) pouvaient devenir également des moyens de contrôle: les travailleurs dociles et loyaux recevaient davantage, mieux et plus vite. (C'est probablement une des raisons qui expliquent le fait que la plupart des travailleurs n’ont commencé à apprécier ce «salaire social» qu’après l’avoir perdu.)

 Ces faits n'altèrent toutefois pas l’expérience vécue d'une situation de grande sécurité économique dont a joui la très grande majorité des travailleurs qui ont commencé leur vie adulte après la mort de Staline. La sécurité économique était si profondément ancrée dans la vie du peuple russe qu'il ne pouvait tout simplement pas imaginer la situation autrement. C’était une époque, comme le disent aujourd’hui les travailleurs, où «nous n'avions pas à nous inquiéter du lendemain.» Il est vrai que, selon les critères occidentaux, le salaire en argent était bas, mais le niveau de vie était, néanmoins, globalement bien au-dessus de celui des pays du Tiers Monde.

 La «thérapie de choc» a confiné les travailleurs russes à des conditions tiers-mondistes. Le revenu réel de la grande majorité des individus a chuté dramatiquement et correspond désormais à moins du tiers de la valeur prévalant dans la période qui a précédé les «réformes». Les économies des travailleurs ont été anéanties en 1992 lorsque le gouvernement a provoqué l’hyperinflation.(3) Le «salaire social» a subi un effritement drastique et le peu qui en reste est menacé. Selon la fédération des syndicats, le taux de chômage est de 26 %. (4) Les travailleurs qui ont encore un emploi se trouvent, pour la grande majorité, dans des entreprises qui ne sont pas rentables: conséquemment, ils se retrouvent constamment sous la menace de licenciement, à laquelle s'ajoute la crainte que l'entreprise fasse banqueroute. En outre, ils ne peuvent même pas compter sur leur salaire puisque des millions d’employés demeurent plusieurs mois sans être payés.

 En plus d’avoir appauvri les travailleurs et de les avoir plongés dans l’insécurité profonde (ressentie d’autant plus péniblement qu'elle est vécue avec le souvenir de la sécurité économique de l’époque soviétique), le régime d’Eltsine a pu les déposséder rapidement des moyens de production qui, avant la «réforme,» relevaient dans leur quasi-totalité de la propriété publique. Par la privatisation forcée, combinée à une corruption massive, le gouvernement a transféré relativement gratuitement une énorme richesse -- et avec elle, le pouvoir économique -- à un petit groupe de personnes.

 Pour la majorité des travailleurs le seul gain réel a été le maintien des droits politiques (introduits, en fait, sous Gorbatchev), en particulier les droits de rassemblement, d’organisation, de parole et de presse, droits qui étaient inexistants sous la dictature bureaucratique. À l’exception notable du massacre des défenseurs du Soviet suprême en octobre 1993 (le massacre n’était pas dirigé spécifiquement contre les travailleurs, mais contre toute opposition potentielle), l’État n'a recouru que très rarement à la force contre le mouvement ouvrier, même lorsque les travailleurs se sont engagés dans des grèves illégales ou des actes de désobéissance civile, comme le blocage des autoroutes et des chemins de fer. (5)

 Les causes sous-jacentes de la faiblesse

 Comment l’État russe a-t-il pu dépouiller, si rapidement et aussi lourdement, les travailleurs et rencontrer si peu de résistance? Il est vrai que, depuis deux décennies, le capital est passé à l’offensive à l'échelle mondiale. Mais nulle part, ni dans les pays capitalistes développés, ni même dans le Tiers monde, la régression de la condition ouvrière ne s'est révélée aussi dramatique qu’en Russie. Et cela en dépit du fait que, durant les premières années de la «réforme», la classe ouvrière constituait encore l’écrasante majorité de la nation russe. C’était une classe dans sa grande majorité urbaine, bien éduquée, massivement syndiquée et attachée aux valeurs de justice sociale, d'égalité et de démocratie. (6) Par contre, le nouvel État capitaliste était relativement faible: sa base sociale, la bourgeoisie, n’était qu’embryonnaire et manquait de légitimé aux yeux de la population; l'appareil de répression de l'État capitaliste, constitué essentiellement de la police et de l’armée, n’était pas fiable dans un affrontement avec le peuple.

 Dans cette section, nous nous pencherons sur certains des facteurs marquants qui expliquent la faiblesse de la classe ouvrière. Bien qu'ils soient intimement interreliés, ces facteurs feront l'objet d'une analyse présentée en trois volets: a. l’héritage de la dictature bureaucratique; b. le contexte international défavorable; c. la crise économique.

 a. L’héritage de la dictature bureaucratique

 L’un des traits marquants de la dictature bureaucratique était son refus de tolérer, même pour une brève période, toute organisation sociale indépendante, et d’autant plus toute organisation ouvrière, même si officiellement la classe ouvrière était la base sociale du régime. Le caractère totalitaire de l’État était nécessaire pour compenser la fragilité des ses fondements sociaux et idéologiques. Sans propriété privée comme base solide du pouvoir des membres de la bureaucratie, et sans légitimité réelle -- le système était officiellement socialiste, et donc démocratique et égalitaire, et cette façade était assidûment maintenue – ceux-ci vivaient constamment dans la peur face à la classe ouvrière.

 Plus que toute autre chose, c'est cette peur qui empêchait les membres de la bureaucratie d'accéder au type de sécurité et de stabilité sociale auxquelles ils aspiraient et dont l'atteinte aurait nécessité leur transformation en une nouvelle classe de propriétaires, soit en bourgeoisie. Vers 1989, alors que ses tentatives de réforme ont irrémédiablement miné le système, Gorbatchev a finalement opté pour une restauration capitaliste. Mais sa peur de la réaction populaire l’a empêché de procéder de manière conséquente et décisive. D’ailleurs, Gorbatchev et son Premier ministre Ryjkov ne s'en sont pas cachés dans leurs répliques aux critiques impatientes de la part des forces radicales de la restauration.(7) L’expérience polonaise et la montée de l’agitation de la classe ouvrière de plus en plus politisée en URSS elle-même, montraient que cette peur n’était pas sans fondement. En fin de compte, les tentatives de Gorbatchev d’effectuer une libéralisation contrôlée (la dite «démocratisation») ont été la cause immédiate de la chute du système.

 Mais après la chute du régime soviétique (qui s'est écroulé de lui-même bien plus qu’il n’a été renversé), la classe ouvrière n’a pu influer sur la politique économique du nouveau régime. Malgré la relative homogénéité sociale de la classe ouvrière de cette période, l’action solidaire s’est avérée impraticable une fois que l’administration économique centralisée a été démantelée. En effet, malgré la syndicalisation quasi-universelle, la capacité d’auto-organisation des travailleurs était très faible: ils n’ont donc pas été en mesure de transformer leurs organisations syndicales hautement bureaucratisées.

 Le développement de la solidarité et de la capacité à s'auto-organiser nécessitait du temps. Cela ne pouvait émerger que d’une expérience de lutte collective dont la grande majorité des travailleurs était complètement dépourvue. Certes, le nouveau mouvement ouvrier qui est apparu sous Gorbatchev a joué un rôle important dans la chute du régime bureaucratique. Mais ce rôle n’a pas été vraiment indépendant, et le mouvement ne s'est pas étendu au-delà d’une relativement petite partie de la classe ouvrière. Il est difficile d’évaluer l’impact réel du mouvement «d’en bas» dans la chute du régime, mais il semble évident que les forces de la «révolution d’en haut» (au sein de la bureaucratie ou à l'extérieur de celle-ci), qui ont pu se servir des forces populaires pour leurs propres fins, ont joué un rôle beaucoup plus important. Dans les moments critiques d’août 1991 (le coup raté des «conservateurs») et de décembre 1991 (le démantèlement de l’URSS), les travailleurs sont restés passifs. Si la chute du régime bureaucratique avait pris la forme d’une révolution populaire, Eltsine aurait eu beaucoup plus de difficulté à poursuivre sa «réforme». Les stratèges de la restauration l'avaient bien compris et afin de parer à une éventuelle mobilisation populaire, ils ont de bon gré prôné une alliance avec les éléments pro-capitalistes de la bureaucratie.

 Un autre élément du passé qui a freiné le développement d’un mouvement ouvrier indépendant et militant résidait dans la vision corporatiste qui imprégnait la classe ouvrière. Dans tout système, le caractère des rapports entre la classe exploiteuse et la classe exploitée joue un rôle primordial dans le façonnement de la conscience de la classe exploitée, quoique le contenu particulier de cette conscience dépende, à un moment donné, aussi de l’expérience historique et de la conjoncture socio-politique. De ce point de vue, la société soviétique présentait un tableau fort complexe et contradictoire. C’était un système transitoire sui generis, un hybride historique comportant des éléments du socialisme et du capitalisme à la fois, tout en n’étant ni l’un ni l’autre. C’était une dictature totalitaire du parti/État échafaudée sur une économie nationalisée et planifiée (ou administrée) et dont l’idéologie officielle correspondait à un mélange de marxisme castré et de nationalisme. Sous Brejnev ce système a été attifé de l’étiquette honteuse et quasi-officielle de «socialisme réellement existant.»

 D’un côté, le cadre répressif général qui englobait les rapports sociaux propageait chez les travailleurs un sentiment de «nous» contre «eux» (les patrons -- natchal’stvo). Mais cette opposition était fortement empreinte de l'esprit corporatiste qui avait atteint son apogée sous Brejnev. Aujourd'hui, certains travailleurs réfèrent même avec nostalgie à cette période de leur «âge d’or.»

 La bureaucratie était organisée dans une hiérarchie fondée sur le pouvoir et les privilèges, chaque administrateur étant sous la coupe de ses supérieurs. Cela atténuait la perception du «nous contre eux», dans la mesure où les travailleurs pouvaient y trouver leur place, bien que cette place se situait dans les rangs inférieurs d’une échelle continue. La bureaucratie a souvent été qualifiée de «caste», mais en réalité elle est ne constituait pas un groupe fermé. La plupart des derniers dirigeants de l’URSS, y inclus Gorbatchev et Eltsine, n’étaient pas fils d’administrateurs. Par contre, on encourageait fréquemment les travailleurs consciencieux à poursuivre leurs études pour devenir ingénieurs. Grâce à ces études, beaucoup d'entre eux ont par la suite fait une carrière dans la hiérarchie administrative. Bien des directeurs d’entreprise ont commencé leur vie professionnelle en tant que travailleurs dans la même usine. Inversement, les fils de bureaucrates choisissaient rarement une carrière dans la bureaucratie politique ou économique, préférant travailler dans d'autres secteurs plus prestigieux et comme le journalisme et la science.

 Encore plus importants étaient les rapports clientélistes, souvent corrompus et florissants sous le régime de Brejnev. Cette période fut marquée par l’affaiblissement du contrôle de la direction politique de l’État sur la bureaucratie et par conséquence d’une décentralisation de fait de l’administration économique et politique. Dans ces conditions, le double rôle du directeur d’entreprise, du ministère, ou du premier secrétaire d’un comité régional du parti était très notable: dans ces rôles, les bureaucrates représentaient l’Etat central dans leur unité de production, dans le secteur économique ou dans la région; mais en même temps ils représentaient et défendaient, vis-à-vis de l’État central, les employés de l’entreprise ou du secteur, ou les habitants de la région. Sous Brejnev, c’est ce dernier aspect qui prédominait, alors que l'économie se «féodalisait» de plus en plus.

 L’importance du «salaire social», administré en grande partie par l’entreprise (logement, prestations pour maladie, loisirs, vacances, soins de santé, garderies, et davantage), ainsi que la pratique de plus en plus répandue de la distribution des biens de consommation rares par l’intermédiaire de l’entreprise, ont également contribué à renforcer les attitudes corporatistes des travailleurs. La direction exploitait ces attitudes, par exemple, en demandant souvent aux travailleurs de «prendre en considération la situation de l’entreprise,» autrement dit de faire des concessions (surtout en ce qui concerne le temps supplémentaire et le travail fin de semaine) afin de permettre à l’entreprise de rencontrer les objectifs de son plan. Bien sûr, derrière ces demandes, planait une certaine menace. En effet, tout refus comportait un certain risque. Cependant la réponse généralement positive des travailleurs s'expliquait dans le fait qu'ils se représentaient leurs intérêts comme étant liés de toute manière à ceux de «leur entreprise» et de sa direction.

 Pour qu’un tel système fonctionne, il fallait évidemment que le directeur donne quelque chose en échange. En plus du «salaire social» administré par l’entreprise, la direction accordait aux travailleurs une certaine flexibilité quant aux horaires de travail et fermait les yeux sur certaines violations de la discipline. Elle veillait également à ce que les travailleurs reçoivent leurs primes (qui constituaient une partie très importante du salaire) ainsi que «le treizième mois» même quand les résultats réels de la production n'en justifiait pas le mérite.

 En l’absence d’organisations ouvrières vraiment indépendantes des directeurs et de l’État, les attitudes corporatistes sont encore très présentes aujourd’hui. La grande majorité des syndicats comptent encore le personnel de direction, y compris le directeur général, dans leurs rangs. Ces syndicats poursuivent toujours une politique de collaboration subalterne avec la direction d'entreprise, à la différence que celle-ci aujourd’hui n’est plus légitimée par le caractère supposément socialiste de l’économie, mais par l’idéologie du «partenariat social.»

 De nouveaux syndicats, dits «alternatifs,» ont surgi peu avant et après la chute de l’ancien système et se sont organisés sur la base du rejet explicite du corporatisme. Ces organisations excluent de leurs rangs le personnel administratif. Mais elles n’ont pu attirer qu’une petite minorité (pas plus de 5%) des travailleurs syndiqués et ont cessé de croître depuis quelques années. En outre, avec le passage du temps, on remarque une tendance de certaines de ces organisations à s'adonner d'elles-mêmes à la collaboration subalterne (du moins, là où la direction les reconnaît), bien qu'elles se révèlent encore plus aptes à affronter la direction que les vieux syndicats.

 Mais tout en étant plus indépendants vis-à-vis de la direction d'entreprise, les nouveaux syndicats ont toujours appuyé Eltsine (c'est peut-être en train de changer aujourd’hui), et conséquemment leur dirigeants ont refusé de participer aux protestations dirigées contre le gouvernement. Par contre, les syndicats dits «traditionnels» sont beaucoup plus enclins à s’engager dans la voie de la protestation politique (qui a souvent la bénédiction implicite, et parfois même explicite, de la direction). Mais en réalité l'indépendance politique des vieux syndicats est assez limitée. En témoigne l'échec des nombreuses tentatives pour créer un parti ouvrier basé sur les syndicats, échec qui s'explique particulièrement par l'opposition de la direction syndicale au projet. L’action politique du mouvement ouvrier se réduit, en pratique, à diverses formes de lobbying, et cela souvent en collaboration subalterne avec les directeurs d’entreprise.

 Une autre forme d'organisation qui a fait son apparition durant la Perestroïka, et qui a même formé des mouvements régionaux et nationaux, était celle des Conseils du collectif de travail, les STK. Par contraste avec les syndicats, le projet des STK se concentrait sur la problématique de la propriété et du pouvoir dans l’entreprise. En ce sens, de toutes les organisations ouvrières, ils représentaient le plus grand potentiel en vue du déploiement d’une alternative populaire à la «thérapie de choc». Ils ont été créés initialement sous l’initiative de Gorbatchev qui leur a attribué des pouvoirs autogestionnaires limités et ambigus. Les STK étaient des organisations corporatistes typiques du système soviétique: ils représentaient tous les employés de l’entreprise, depuis le concierge jusqu’au directeur général. Il n’est donc pas étonnant que ce dernier ait pu si souvent les dominer, surtout que la masse des travailleurs restait assez indifférente à l’activité des STK.

 Les STK ont formé un mouvement national en 1989 pour réagir, entre autres, à la décision de Gorbatchev de supprimer les éléments d’autogestion qu’il avait auparavant encouragés. Le volte-face de Gorbatchev s'expliquait par son virage pro-capitaliste de cette période. Toutefois, le mouvement n’a jamais vraiment pu gagner l’appui actif de la base ouvrière. Il faut souligner toutefois que les dirigeants du mouvement n’ont pas fait de la mobilisation ouvrière leur priorité. Le personnel technique et de bureau, y compris certains directeurs, était fortement "sur-représenté" aux congrès nationaux du mouvement.

Quoiqu’en opposition fondamentale au système bureaucratique, le mouvement était lui-même porteur, dans une certaine mesure, de l'idéologie corporatiste. Même les militants les plus radicaux ne questionnaient pas le principe selon lequel le salaire des travailleurs devrait dépendre de la performance marchande de leur entreprise. La volonté quasi-générale des militants penchait dans le sens d'une entière autonomie économique des entreprises. Il manquait au mouvement une conception globale de l’organisation de l’économie réformée. Cette dernière se présentait simplement comme un système d’entreprises indépendantes, autogérées, qui seraient la propriété «des collectifs de travail», c’est-à-dire des employés (une minorité de militants favorisaient la location des entreprises qui resteraient propriété d’État). C’était en pratique le capitalisme, même si au point de départ les entreprises devaient appartenir aux employés.

 Toutefois, cela ne signifie pas que les militants des STK étaient partisans d’une restauration capitaliste. Une partie importante d’entre eux étaient, en effet, des socialistes qui considéraient leur mouvement comme une alternative à la fois au capitalisme et au vieux système bureaucratique. D’autres souscrivaient à l’idée, propagée par les idéologues de la «réforme radicale,» que la distinction entre socialisme et capitalisme était dépassée et qu’il n’y a que plus ou moins de marché ou de régulation étatique.

 En conséquence, le mouvement est devenu la proie facile des forces de la restauration. En Russie les dirigeants du mouvement national des STK ont apporté leur appui à Eltsine dans sa lutte contre Gorbatchev. Eltsine leur a promis de faire des STK la base de son régime et, en fait, il a adopté quelques lois facilitant la transformation des entreprises d’État en propriété des employés. Mais une fois bien installé au pouvoir, il a annoncé un programme de privatisation qui a exclu la propriété collective des actions des entreprises destinées à la privatisation. Au début, les militants du mouvement pouvaient se consoler à l'idée que, malgré tout, le nouveau programme permettait aux collectifs de travail d’acquérir une majorité des actions de l’entreprise. Toutefois, grâce à la loi interdisant la propriété collective des actions et à l'incapacité des travailleurs à s’organiser pour exercer collectivement leurs droits d’actionnaires, le programme a pu facilement atteindre son vrai objectif qui était d’exclure toute influence des travailleurs dans la gestion de l’entreprise.

 L’incapacité du mouvement ouvrier à formuler une alternative ouvrière à la restauration capitaliste constituait une faiblesse d'importance. Sans alternative positive, il devenait impossible de mobiliser une résistance efficace au programme néo-libéral. Cette faiblesse était elle aussi, en partie au moins, un aspect de l’héritage de la dictature bureaucratique qui avait tout fait pour discréditer le socialisme, pas tellement dans son système de valeurs et d'idéaux -- car les travailleurs y restaient assez attachés -- mais plutôt dans les institutions socio-économiques nécessaires pour actualiser ces valeurs et idéaux, notamment en ce qui a trait à la planification et la régulation étatiques. Après l’expérience du «socialisme» bureaucratique, et sans expérience réelle du capitalisme, les travailleurs et leurs dirigeants avaient beaucoup de difficulté à imaginer une quelconque forme de planification démocratique. La dictature bureaucratique avait complètement discrédité tout centralisme, permettant ainsi aux réformateurs libéraux de présenter le «marché libre» comme synonyme de démocratie. Les travailleurs n'allaient pouvoir changer d'opinion sur ces questions qu'après avoir pris acte des conséquences du désengagement de l’État en ce qui a trait à l'avenir de leurs entreprises.

 b. Un contexte international défavorable

 L'incapacité du mouvement ouvrier à formuler sa propre analyse de la crise de l'ancien système et d’y présenter une alternative cohérente ne découlait pas seulement de l'identification du régime bureaucratique au socialisme. La dictature bureaucratique n'aurait pu, en effet, présenter une face socialiste qui soit crédible si le socialisme (par définition démocratique), en tant que système fonctionnel, avait existé ailleurs dans le monde.

 La crise du régime bureaucratique en URSS a éclaté à la fin des années 1980, soit à une époque où, non seulement il n'y avait pas de modèle socialiste ailleurs (les autres pays du "bloc communiste" étaient tous des dictatures bureaucratiques stagnantes ou en voie de restaurer le capitalisme), mais il n'y avait pas, non plus, de mouvement socialiste effervescent qui aurait pu inspirer les travailleurs soviétiques. Pire, il n'y avait même pas de lutte défensive qui soit victorieuse -- à cette époque, la bourgeoisie était en train de démanteler l'"État providence" dans le monde développé et d'imposer un "ajustement structurel" aux pays pauvres. Dans ces circonstances, il était difficile pour les travailleurs soviétiques de réfuter les arguments des "réformateurs radicaux" à l'effet que "le monde entier a opté pour le marché" et que seul le capitalisme était "normal".

 Par-dessus le marché, les forces réformatrices de la Russie jouissaient de l'appui idéologique, politique et financier du capital international, particulièrement de la part des pays du G-7 et des organisations financières internationales que ceux-ci contrôlent. Leur intervention politique et économique a joué un rôle crucial en renforçant le régime d'Eltsine à l'occasion de chacune des crises importantes de son programme de la "thérapie de choc." Sans cet appui international, cette politique n'aurait jamais pu se poursuivre aussi longtemps.

 Par contre, le mouvement ouvrier international était pratiquement absent de la scène russe. Le peu d'aide qu'il a apportée visait à faciliter l'adaptation des syndicats russes au capitalisme, et non pas à les appuyer dans leur lutte pour une alternative. Pire encore, la AFL-CIO américaine, de loin la plus forte influence syndicale étrangère en Russie, a mené une politique prônant la scission du mouvement ouvrier afin de le réduire en "syndicalisme d'affaires" à l'américaine qui soutiendrait Eltsine.

 Il est bien possible que la crise de l'ancien système eut connu une issue différente si elle avait éclaté dans le contexte international de la fin des années 1960, soit à une époque où se manifestait une montée du radicalisme ouvrier en Europe et que des révolutions victorieuses étaient célébrées dans plusieurs pays en voie de développement. C'était une période pleine de possibilités et contemporaine des révoltes anti-bureaucratiques qui, en Pologne tout comme en Tchécoslovaquie, se sont rangées sous la bannière du socialisme autogéré et démocratique, et non celle du capitalisme de libre-marché. Toutefois, en URSS le système n'avait pas encore épuisé tout son potentiel de croissance économique et, après autant d’années de bouleversements sociaux et de terreur politique, la classe ouvrière se révélait encore trop faible pour s'imposer.

 C. La «thérapie de choc» et la crise économique

 En tant que stratégie de restauration capitaliste, la «thérapie de choc» fut en grande partie conçue comme moyen pour réfréner, dans la base sociale, toute résistance potentielle à cette restauration. Les architectes ainsi que les administrateurs de cette stratégie soulignaient sans cesse leur souci de rendre la transition «irréversible.» Ce souci vient de ce qu'il était loin d’être évident, au point de départ, que les travailleurs resteraient les bras croisés pendant qu’on les dépouillait et les plongeait dans la misère et l’insécurité. D'ailleurs, les observateurs de toutes les tendances politiques prédisaient une «explosion sociale».

 Les adversaires d'Eltsine dans le Soviet suprême n’étaient pas des «réactionnaires communistes révoltés», comme les a dépeints la presse occidentale. En fait, ils ne s’opposaient pas à la restauration du capitalisme. Mais ils cherchaient à l’effectuer en douceur et en empruntant une voie socialement moins pénible à supporter. Ce fut là une erreur fatale. Ils n’avaient pas compris que le «choc» était un élément crucial de la transition. Et c'est pourquoi Eltsine s'est décidé à envoyer les chars d'assaut contre eux, massacrant plus d’un millier de personnes qui, en grande majorité, n'étaient pas armées. (9)

 Pour prévenir la résistance, il était nécessaire de créer une situation d’insécurité profonde et de le faire vite, avant que les travailleurs ne puissent comprendre les but réels du gouvernement. Il faut souligner que la Russie a connu, dans le court espace de quelques années, une transformation globale de son système social. Cette transformation impliquait beaucoup plus que ce que les travailleurs occidentaux ont eu à subir ces vingt dernières années en termes de restructuration des entreprises et de changement de la politique économique et sociale. Les travailleurs russes ont eut à vivre un bouleversement global des rapports sociaux et, par-dessus tout, des rapports de propriété, ainsi que de toute la superstructure idéologique. D’un jour à l’autre, les travailleurs se sont retrouvés dans une société qu’ils ne reconnaissaient plus et à laquelle ils n’ont guère eu le temps de s’adapter. Dans les pays capitalistes riches, il a fallu presque vingt ans avant que les travailleurs commencent à réagir de manière efficace à des bouleversements socio-politiques pourtant beaucoup moins importants. En plus, les travailleurs russes ne disposaient pas, contrairement aux travailleurs occidentaux, de l’expérience et des ressources organisationnelles nécessaires pour mettre sur pied leur résistance.

 À considérer un pays moderne en temps de paix, la profondeur de la crise économique en Russie est sans précédent. Probablement plus que tout autre facteur, cette crise explique l’incapacité des travailleurs russes à développer une résistance efficace face à l’offensive capitaliste. Et ce n'est pas uniquement d’insécurité économique dont il est question. C'est la structure même de la classe ouvrière que la «thérapie de choc» a transformée.

 Réalisée à la vitesse de l'éclair, la privatisation a mis un terme à l'existence de l’Etat-employeur unique et mené à une différentiation profonde de la situation ouvrière qui avait été jusque-là relativement homogène. À son tour, la différentiation a miné la capacité des travailleurs à organiser des actions coordonnées et solidaires, et à une échelle qui dépasse l’entreprise. Une résistance aussi éclatée s’est vite avérée futile. Dans certaines entreprises, les travailleurs se sont engagés dans de longues grèves, accompagnées parfois d’actes de désobéissance civile, au point que plus d'un directeur s'est vu obligé de démissionner. Pourtant, ces luttes n’ont pu freiner la détérioration de leur situation économique. Le problème fondamental a été et reste la politique de l’État, et seul un mouvement déployé sur une grande échelle pourrait la changer. Toutefois, la crise économique a rendu l’organisation d’un tel mouvement très difficile.

 Devant le peu d'espoir que représentaient les entreprises, les plus jeunes employés, qui s’étaient montrés les plus actifs durant la brève montée ouvrière sous Gorbatchev, les ont quittées pour tenter leur chance dans le nouveau secteur privé où ils espéraient pouvoir mieux nourrir leurs familles. C’était en général les travailleurs plus âgés, souvent plus timides et moins flexibles, qui restaient: d'une part, parce qu'ils craignaient de ne pas pouvoir s’adapter aux nouvelles conditions, et d'autre part, parce qu'ils attendaient leur pension de retraite (payée par l’entreprise). Par conséquent, ils se trouvaient être plus dépendants que les plus jeunes vis-à-vis de l’administration.

 Le vieillissement de la main d’œuvre au sein des entreprises d'État, qui ont été récemment privatisées, est plus prononcé dans les grandes villes où les opportunités d’emploi dans le nouveau secteur privé sont plus nombreuses. Cela explique, peut-être, la plus grande accalmie sociale des grandes villes, surtout à Moscou. Pour ce qui est de la protestation régionale, en autant qu'elle reste isolée, elle ne représente aucune crainte pour le régime.

 La «thérapie de choc» a également miné les rapports entre les travailleurs et l'entreprise. Pour la plupart des travailleurs, le salaire payé par l’entreprise reste la principale source de subsistance, mais son versement étant irrégulier, ils se voient obliger d'arrondir les coins en recourant aux produits des jardins potagers qu'ils ont à la campagne et à l'aide d'emplois secondaires qu'ils occupent dans l’économie informelle. Étant donné l'important investissement, en termes de temps et d'énergie, pour s'assurer ces sources supplémentaires de subsistance, l'engagement dans la défense collective de leurs intérêts s'en trouve considérablement réduit.

 Les syndicats

 Tout un éventail de nouvelles organisations ouvrières ont fait leur apparition durant la Peterstroika -- des clubs, les STK, les comités ouvriers, de petits partis ouvriers. Mais aujourd’hui, ce sont les syndicats qui constituent la principale, sinon l'unique, forme d’organisation ouvrière. Dans cette section, nous examinerons l’impact concret des conditions décrites ci-dessus sur ces organisations. Nous nous appuierons particulièrement, à titre d’exemple, sur l’expérience relativement typique du Syndicat des travailleurs de la construction de l'automobile et des machines agricoles (Syndicats des travailleurs d’automobile, en bref). Il s'avère pertinent de souligner ici que les problèmes discutés dans ce qui suit ne traduisent que des tendances générales. Il y a des exceptions importantes qui, comme nous le verrons dans la dernière section de ce chapitre, semblent même se multiplier. Mais elles demeurent encore trop peu nombreuses, de même que trop isolées pour engendrer une masse critique qui soit susceptible de conduire à un changement majeur.

 Les principaux problèmes du mouvement syndical peuvent être dépeints par une séries de paradoxes:

 1. Alors que la densité syndicale (la proportion des salariés qui sont membres d’un syndicat) est encore très élevée (environs 90% dans plusieurs secteurs, et globalement plus de 75%), le mouvement syndical se montre pourtant incapable de coordonner et d’unifier la résistance ouvrière. Il y a un manque évident de solidarité.

 2. Par contraste avec la période soviétique, le pouvoir dans le mouvement syndical est très décentralisé et l’État n’exerce pas d’influence directe sur sa vie interne. Cependant, la plupart des syndicats restent des organisations bureaucratisées qui ne fonctionnent pas démocratiquement, et leurs membres ne s’y reconnaissent pas.

 3. Quoique la «thérapie de choc» ait miné les bases traditionnelles du corporatisme, le mouvement syndical, à quelques exceptions près, n’a pas réussi à établir son indépendance, que ce soit vis-à-vis de la direction des entreprises ou celle de l’État.

 1. Une solidarité anémique

 Le secteur de la construction de l'automobile et des machines agricoles est assez représentatif de l'industrie russe, laquelle a connu un déclin dramatique. Au début de 1992, le syndicat comptait 1,742,000 membres, soit 98.6% des employés du secteur. Après cinq ans de «thérapie de choc», le nombre de membres a chuté a 940,000 (un déclin de 46%), ce qui représente, néanmoins, encore 91.9% des employés du secteur.(10)

 De plus, des 8.1% qui n’étaient plus membres du syndicat (le successeur du syndicat «communiste» de la période soviétique), la moitié avait adhéré à l’un des nouveaux et petits syndicats alternatifs. Ainsi, malgré les pertes d’emploi dans le secteur, la densité syndicale n'a que peu baissé. Cela peut surprendre, étant donné que, suite à l’offensive lancée par l’État et le patronat contre les syndicats, la densité syndicale a chuté fortement dans la plupart des pays capitalistes développés. Quoique dans les pays développés on constate généralement une corrélation positive entre la densité et la puissance syndicales, cela n’est pas le cas pour ce qui est de la Russie. Au contraire, on pourrait dire que la haute densité syndicale en Russie reflète simplement, à ce stade-ci, le manque d’intérêt de la part de l’État et du patronat à mener une offensive contre les syndicats.

 En général, les syndicats russes ne sont pas perçus comme étant menaçants. Les dirigeants syndicaux se présentent typiquement comme des tampons entre la direction d’entreprise ou de l’État et les travailleurs. Certes, ils ont fréquemment brandi le spectre d’une «explosion sociale» pour appuyer leurs revendications, mais il a toujours été évident qu’ils n’avaient pas l'intention ni d’organiser, ni de mener cette explosion, qui, selon leur vision des choses, éclaterait spontanément malgré les meilleurs efforts des syndicats.

 La haute densité syndicale ne s'est pas traduite en puissance parce que les syndicats se sont montrés incapables d'unir les travailleurs: ils n’ont pu ni coordonner, ni diriger la résistance. À la petite exception des mineurs de charbon, les syndicats nationaux de branche (secteur) se caractérisent par une décentralisation extrême du pouvoir et des finances, de même que par un très faible niveau de discipline interne et de solidarité. À l’époque soviétique, l’organisation des syndicats était hypercentralisée et autoritaire. Aujourd’hui l'essentiel du pouvoir se trouve entre les mains des syndicats d’entreprise. Cela aurait peut-être pu représenter un progrès par rapport au passé, si ce n’était que la plupart des syndicats locaux (d’entreprise) refusent de déléguer toute partie, aussi peu significative qu'elle soit, de leur pouvoir à l’organisation nationale. Ils ne veulent pas non plus partager avec cette dernière les cotisations des membres.

 La problématique du sous-financement du syndicat national et du manque de discipline et solidarité est régulièrement au centre des rencontres nationales du Syndicat des travailleurs de l'automobile. Au cours des dernières années, toute une série de résolutions ou d’amendements à la constitution visant à rectifier la situation ont été adoptées. Mais en pratique rien n’a changé. Il y a un manque évident de volonté de la part des dirigeants des syndicats locaux, surtout ceux des très grandes entreprises (les trois plus grandes entreprises du secteur comptent presque le tiers de tous les membres du syndicat national) sont l’appui serait décisif pour changer la situation. Mais les dirigeants locaux des grandes entreprises ne voient pas pourquoi ils devraient partager leur pouvoir et leurs ressources avec le syndicat national, et donc avec les plus petits syndicats locaux qui sont faibles. D'ailleurs même ces derniers, et bien qu'ils souffrent d'un manque de ressources pour rencontrer leurs besoins, ne font pas de pression significative pour renforcer le syndicat national.

 Selon la constitution du syndicat national, les décisions des instances supérieures sont obligatoires pour les instances inférieures. Mais en pratique, les syndicats locaux font ce qu’ils veulent. La constitution alloue un piètre 4% de la totalité des cotisations (avant février 1997, ce n’était que 2.6%) au syndicat national. Mais bien des syndicats locaux ne donnent même pas cela. Le plus grand des deux syndicats nationaux des mineurs de charbon, Rosugleprof, reçoit 9% de la masse des cotisations. À titre de comparaison frappante, dans le Syndicat canadien des travailleurs et des travailleuses de l’automobile, 59% des cotisations vont à l'instance nationale ou à des programmes qu’elle gère. Dans ces trois cas, la distribution des cotisations peut servir de mesure approximative du niveau relatif de solidarité qui règne au sein de ces syndicats.

 Le problème s'explique en partie par les effets de la crise économique: les syndicats locaux ont moins de membres, les salaires de ces derniers sont très bas et, en plus, ils reçoivent leur paye très irrégulièrement. Il y a donc moins d’argent en général. Mais cela n’est qu’une partie de l’explication. Même quand ils ont de l’argent, après les salaires du personnel du syndicat, les plus grandes dépenses locales vont à «l’aide matérielle» aux membres qui en ont particulièrement besoin (pour payer des médicaments, des opérations, des funérailles, des noces, etc.) et au «sotskul’tbyt», c’est-à-dire les salaires et les autres frais liés à des activités sociales, culturelles et sportives.

 On peut bien comprendre le désir des syndicats locaux de soutenir leurs membres appauvris et d'alléger les effets des coupures drastiques qui ont eu lieu dans les programmes sociaux. Mais ces dépenses reflètent une approche myope qui n'apporte qu’une aide très modeste et temporaire à une petite fraction des membres. Cette aide sert peut-être à renforcer le pouvoir des dirigeants locaux et en plus de leur donner bonne image, mais elle mine aussi la capacité du syndicat de s’attaquer aux facteurs réels, politiques et économiques, qui sont à l'origine de l’appauvrissement de leurs membres.

 Le Syndicat national des travailleurs de l'automobile s’est vu dans l'obligation de réduire son personnel, passant de 26 employés en 1992 à 11 en 1997. Il a du vendre sa seule voiture, annuler les voyages de son personnel hors de Moscou, et couper de moitié le nombre de réunions nationales. Il en résulte un cercle vicieux: le syndicat national ne peut pas fournir les services nécessaires aux syndicats locaux, et cela, à son tour, contribue à le discréditer aux yeux des travailleurs et des dirigeants locaux.

 Le manque d’argent n’est pas donc le problème fondamental. Même quand cela ne demande que peu d’argent, les syndicats locaux ignorent souvent la direction nationale, ne lui faisant pas parvenir de rapports, ni de réponses aux demandes d’information ou des commentaires sur des propositions. En pratique le syndicat national a perdu tout contact avec les syndicats locaux à l’Est de la Volga. Son journal national n’a qu’un tirage de 4,000 copies, puisque les syndicats locaux ne répondent pas aux appels d'abonnements.

 À vrai dire, il est peut-être exagéré de parler d’un syndicat national. Ce n’est pas beaucoup plus qu’un bureau pour transmettre et ramasser de l’information. Il est vrai que le syndicat national représente les syndicats-membres sur la scène internationale et à la Fédération des syndicats indépendants (FNPR) et qu’il fait du lobbying pour eux auprès du gouvernement. Mais il n’y a ni stratégie nationale, ni d’action coordonnée entre les syndicats-membres.

 La convention collective nationale, qui est supposée établir les normes minimales pour les conventions négotiées dans les entreprises, n'a presque aucune influence sur les négotiations locales. L'écart salarial entre les entreprises du même secteur, et même entre les ateliers de la même entreprise, est grand. Les syndicats ne remettent pas sérieusement en question le «principe du marché» suivant lequel les salaires doivent dépendre de la rentabilité d'une entreprise.

 Pareillement, dans les discussions concernant les journées semestrielles de protestation organisées par la FNPR, le comité central du syndicat (composé de représentants des régions et des grandes entreprises) décide inévitablement de laisser à chaque syndicat local le soin de décider s’il veut faire la grève ou non -- parce que là où, à un moment donné, l’entreprise fonctionne plus ou moins bien, le syndicat est peu disposé à arrêter le travail. On peut observer cette même approche étroite et myope au niveau des ateliers: par exemple, lorsque l'un d’entre eux se retire d’une grève, aussitôt que la direction a versé les salaires à ses travailleurs, et cela, même si les travailleurs des autres ateliers n’ont rien reçu.

La décentralisation sans démocratie

On aurait pu s'attendre à ce que la suppression du contrôle du parti-État sur les syndicats, combinée à la décentralisation du pouvoir au sein de ces derniers, se traduisent par une plus grande participation des membres ordinaires pour ce qui est des prises de décisions ou des autres aspects de la vie syndicale. Tel n'a pourtant pas été le cas. D'ailleurs, il en va de même pour ce qui est de la responsabilité des dirigeants syndicaux vis-à-vis de la base: on n'y a pas plus observé de progrès significatif. En fait, la redistribution du pouvoir a surtout profité aux présidents des syndicats locaux.

Le choix des délégués aux conférences syndicales des entreprises (ils sont élus aux assemblées générales d’atelier) était encore souvent une simple question de formalité à la fin de l’ère Gorbatchev où l’activisme ouvrier avait atteint son apogée. C'est encore plus le cas aujourd’hui. L’insécurité économique et l’atmosphère générale de non respect de la loi ont renforcé le pouvoir arbitraire de la direction d’entreprise vis-à-vis des travailleurs, et cela, à un point tel qu'il a atteint un niveau inconnu depuis Staline (et même pire). Les travailleurs ont peur de s'exprimer librement et de faire valoir leurs opinions aux réunions syndicales, et encore davantage lorsque le directeur et ses adjoints dominent depuis le praesidium ou qu'ils sont assis dans les premières rangées de la salle. Dans bien des entreprises, les réunions syndicales sont devenus des événement rares et il en va de même des rapports et des comptes rendus de la direction syndicale qui sont destinés à la base.

Hormis la peur, les travailleurs considèrent que leurs efforts seraient futiles. Les défaites éprouvées et le manque de confiance qui s'ensuit quant à leur capacité collective d’améliorer les choses, les ont rendus très sceptiques et désabusés.(11)

Certes la crise économique ne favorise pas l'enthousiasme de la base syndicale, mais il n’en demeure pas moins que les dirigeants locaux y sont aussi pour quelque chose: ils se soucient bien peu, en effet, d’encourager la mobilisation et la participation des membres, qui sont des conditions indispensables à la vie et à la démocratie syndicales. Cette insouciance découle, en partie, de leur subordination de fait à la direction de l’entreprise. (Voir la section suivante.) Même quand les dirigeants syndicaux locaux s'avèrent indépendants de la direction de l’entreprise, la formation d’une base active constitue rarement leur priorité. Qui plus est, lorsqu'un nouveau dirigeant est porté à la tête du syndicat par une mobilisation spontanée des membres de la base, il cherche rarement à profiter de l'occasion de cette mobilisation passagère pour former une base militante solide qui serait étroitement liée à la masse ouvrière. Alors que les mois passent, les travailleurs commencent de nouveau à regarder le syndicats comme quelque chose qui leur est étranger.

En grande partie, cela représente aussi une part de l’héritage du passé. Il n’y a ni tradition, ni expérience dans la «construction» d’un mouvement social. Peu de militants comprennent la nécessité d’élaborer une stratégie pour renforcer la confiance des travailleurs en leur potentiel collectif et de consolider leur appui au syndicat par des victoires, peut-être petites au début, mais tout de même tangibles. De surcroît, même lorsque le syndicat remporte une victoire, il ne fait pas d’effort particulier pour en informer les travailleurs. Par conséquent, la victoire peut même renforcer la direction de l’entreprise si les travailleurs croient, à tort, que c’est elle qui est à l’origine de l’amélioration. Les dirigeants syndicaux tendent aussi à dominer les réunions et à monopoliser la discussion. Ils montrent peu d'intérêt à écouter l'opinion des autres et à encourager la participation large à la discussions et au processus de prise de décision.

L'absence de démocratie au niveau local est la cause principale du manque de responsabilité de la direction des instances supérieures du syndicat vis-à-vis des la base. Les dirigeants régionaux et nationaux reflètent probablement assez bien les positions des dirigeants locaux (au moins des grandes entreprises) mais pas nécessairement celles de la base, qui est à peine consciente de l’existence des organisations régionales et nationales. Comme le veut la pratique courante, ces instances supérieures sont constituées à partir des permanents des syndicats d’entreprise. Cette pratique, dictée par le souci de ménager les frais liés à la libération des travailleurs pour assister aux réunions syndicales, présente un grand problème, puisqu’elle écarte toute participation des militants de la base à ces instances. Pour la même raison, dans certaines régions, les comité régionaux élus ont été remplacés par des conseils qui sont composés des présidents des syndicats locaux. Cela tend à affaiblir la capacité des instances régionales à représenter l’état d’esprit et les opinions de la base, ce qui, à son tour, réduit la légitimité des décisions prises à ce niveau. Pourtant, les instances régionales jouent un rôle de direction déterminant pour assurer que les décisions prises par les instances nationales seront appliquées localement. Une présence plus marquée de la base aux comités régionaux aiderait sans doute à palier la désunion qui règne à présent.

Le «partenariat social»

L’idéologie du «partenariat social» et la pratique qui y essociée sont des facteur important dans l'absence de leadership des syndicats russes. Les dirigeants syndicaux de tous les niveaux adhèrent amplement à cette idéologie. Même si l’expression véhicule une confusion certaine, elle réfère, en pratique, à une politique syndicale voulant que les intérêts des travailleurs soient d'abord et avant tout liés à ceux de «leur» entreprise, et par conséquence de sa direction, et très secondairement aux intérêts des travailleurs des autres entreprises et secteurs.

Théoriquement, l'expression est utilisée simplement en référence à un système de conventions collectives: 1) les conventions négociées entre syndicats et employeurs, pour ce qui est des niveaux de l’entreprise et du secteur, et, 2) les conventions tripartites conclues entre les fédérations syndicales, les employeurs et l’État, pour les niveaux régional et national. Cependant, les dirigeants syndicaux tendent à voir dans ce système beaucoup plus qu’un simple arrangement technique et légal dans le but de contenir les conflits dans des limites qui ne soient pas trop destructrices pour les deux adversaires.(12) Pour la forme, ils parlent parfois de la nécessité de manifester la puissance syndicale afin que les employeurs et l’État les acceptent comme partenaires; dans les faits, toutefois, ils considèrent le partenariat comme une sorte de baguette magique qui peut éliminer les contradictions fondamentales entre travailleurs, d’un côté, et employeurs et État, de l’autre. Cette baguette magique les amène à s'affranchir d'une responsabilité qui leur incombe, soit d'organiser la nécessaire lutte contre la direction de l’entreprise ainsi que celle de l’État et, en conséquence, de mobiliser et d’éduquer les membres afin de créer un rapport de force favorable au syndicat.

L’appui au «partenariat social» exprime la nostalgie du corporatisme d’antan. À l'intérieur des cercles syndicaux, ce passé est souvent idéalisé comme l'époque «où nous étions forts» (certains s'en rappellent en terme d'époque démocratique). Mais au fond, le «partenariat» c'est la vieille pratique corporatiste de collaboration subalterne entre le syndicat et la direction d’entreprise: c'est la bonne vieille recette, mais camouflée dans le jargon du marché. Pourtant les bases sociales et politiques du vieux système paternaliste n’existent presque plus -- la sécurité d’emploi a disparue, l'assurance d'un salaire stable aussi et, pour ce qui est du salaire social, il en reste très peu. Il est vrai que la direction des entreprises se montre encore assez tolérante devant la violation des normes de discipline au travail. Mais cela représente bien peu, puisque de toute façon les travailleurs se retrouvent fréquemment sans travail. Par contre, le chômage a grandement renforcé le pouvoir arbitraire des gestionnaires, lesquels n’hésitent pas à congédier sur-le-champ tout travailleur qui ose remettre en question leur autorité absolue.

L’exemple du syndicat de l’Usine de l'automobile de Gorky au «partenariat» est assez typique. À la question d’un journaliste, à savoir s’il y aurait eu du progrès dans le mode de fonctionnement du syndicat, le président du comité syndical d’un des départements de l’entreprise a fait valoir que le «progrès» n’était pas le terme approprié pour référer à la vie syndicale. «Il y a peut-être des gens qui voudraient que le syndicat se range d’un côté et la direction de l’autre. Est-ce que c'est ça être progressiste et moderne! Mais, Dieu merci, il n'en va pas ainsi chez nous. Nous vivons en famille; nous dépendons l’un de l’autre. Bref, les affaires de l’entreprise vont bien, et cela signifie que son organisation syndicale se porte bien aussi: elle peut subvenir financièrement aux vacances d'un plus grand nombre de membres, leur donner de l’aide matérielle, etc. ¼ Nous formons tous ensemble une équipe et cela inclut l’administration, les dirigeants syndicaux et les travailleurs de la base.» Sur l’initiative du directeur, le syndicat a ressuscité la vieille pratique de la «compétition socialiste» rebaptisée «la compétition du travail»: les départements et les ateliers sont évalués chaque mois quant à la productivité et la qualité du travail, et les meilleurs reçoivent des primes, des bannières et même des diplômes d’honneur. (13)

La conférence des constructeurs de machines de la Russie du 4 juin 1997 constitue un exemple frappant de l’attachement des syndicats au «partenariat». La conférence, qui a rassemblé des dirigeants syndicaux de tous les niveaux ainsi que des directeurs d’entreprise, a été organisée sur l’initiative des trois syndicats des travailleurs de la construction mécanique (y compris le Syndicat des travailleurs de l’automobile) pour décider des mesures et des actions conjointes à prendre pour résoudre la crise dans le secteur.

Dans une longue suite d’interventions, venant des gestionnaires autant que des dirigeants syndicaux, la politique économique du gouvernement (ou l’absence d’une telle politique) a fait l'objet d'une sévère et cinglante critique. Une résolution adoptée à l’unanimité proposait au gouvernement une liste de mesures d’urgence à prendre, dont celles concernant la protection du marché, la réduction des impôts des entreprises, l'accessibilité au crédit, la lutte contre la corruption économique, et la priorité aux salaires dans l'utilisation des fonds des entreprises

La résolution s’est terminée par un appel lancé aux «collectifs du travail» pour qu’ils serrent les rangs et appuient la résolution «qui défend les droits et les intérêts légitimes des employés du secteur de la construction mécanique.» Mais cette résolution disait aussi: «En même temps, le renforcement de la discipline et l’augmentation de la productivité au travail, l’économie des ressources matérielles et techniques et la réduction des coûts de production, devraient aussi jouer un rôle important dans les efforts déployés pour surmonter la crise.» Personne, apparemment, n’a considéré que les travailleurs et la direction des entreprises pourraient avoir des points de vue contradictoires par rapport à ces objectifs.

En une deuxième résolution portant «Sur des actions conjointes des employeurs et des syndicats,» on reconnaissaît les syndicats «comme des partenaires dans les rapports sociaux entre les gestionnaires et les travailleurs salariés du secteur.» La résolution recommandait aux gestionnaires de créer les conditions pour faciliter le travail des syndicats en accord avec la loi, et en particulier le versement automatique des cotisations dans leur compte en banque. Elle soulignait le rôle des conventions collectives tant au niveau de l’entreprise que du secteur pour ce qui est de la régulation des rapports salariés/employeur et exhortait également les gestionnaires à prendre toutes les mesures possibles pour payer les salaires arriérés.

Cette dernière résolution fut également adoptée à l’unanimité, mais seulement après un bref débat sur deux points. Le premier point appelait à conjuguer les «efforts» de la direction pour sauver le secteur avec ceux des syndicats en «lutte» pour les droits et les intérêts des travailleurs. De l'avis d’un des directeurs, la juxtaposition des mots «efforts» et «lutte» était une formulation maladroite en russe. Après une brève échange, le mot «lutte» fut biffé.

Le deuxième point de la résolution ayant fait l'objet d'un bref échange se lisait ainsi: «les participants à la conférence demandent aux parties de ne pas recourir aux méthodes extrêmes pour résoudre les conflits de travail -- des grèves et des actes de désobéissance civile.» Malgré quelques opinions dissidentes, ce point fut adopté tel quel.

Cette conférence souligne deux traits importants du mouvement syndical: d'abord son insouciante indétermination quant à la nécessité d'analyser froidement les véritables intérêts des salariés, d'un côté, et des employeurs de l'autre; et ensuite, sa volonté de subordonner les intérêts des travailleurs à ceux de la direction d'entreprise dans le but de s'assurer la coopération de celle-ci. Évidemment, personne ne croit que les syndicats doivent être en perpétuelle confrontation avec la direction ou qu’il ne puisse y avoir de point de convergence justifiant d'éventuelles alliances tactiques sur les intérêts respectifs. Mais de telles alliances ne sauraient vraiment profiter aux travailleurs, si elles ne font pas suite à une analyse soignée et indépendante des intérêts respectifs en jeu. En outre, même si les conclusions d'une telle analyse montraient qu’une alliance serait bénéfique, le syndicat ne devrait jamais se dessaisir de son indépendance organisationnelle et politique.

Le «partenariat social» en Russie n’est pas limité au rapport syndicat/employeur. Il s’applique aussi aux rapport syndicats/État. L’un des aspects les plus frappants de cette conférence était l'absence évidente d'une discussion portant sur les moyens de pression à utiliser stratégiquement pour forcer le gouvernement à adopter les mesures d’urgence que la conférence a arrêtées. D’ailleurs la résolution parlait de «propositions», jamais de «revendications»! Le silence autour de cette question cruciale a donné un semblant d’irréalité à la rencontre.

Mais du point de vue des syndicats, l'objectif central de la conférence était de pousser les directeurs à former une association nationale des employeurs. D'ailleurs, immédiatement après la conférence, les directeurs se sont réunis séparément pour débattre de cette question. On peut se demander ce qui pouvait bien pousser les syndicats à promouvoir l’organisation des patrons. C’est que, en fait, les dirigeants syndicaux voulaient créer les conditions leur permettant de négocier des conventions collectives sectorielles qui engageraient réellement les directeurs d’entreprise. Le moyen choisi était d’aider les directeurs à former une association dont la constitution les obligerait à exécuter ses décisions. N'empêche que, quinze mois après la conférence, l’association n’a pas encore de statut légal et ne s'est toujours pas dotée d’une constitution qui impose la discipline aux membres. Une analyse, même superficielle, des intérêts des directeurs d’entreprise montre que, étant donné la faiblesse des syndicats auxquels ils font face, ils n'ont pratiquement rien à retirer d'un projet de convention sectorielle obligatoire qui les lierait inutilement.

À ce propos, les efforts des syndicats reflètent leur vision d'un «partenariat social» magique, opérant comme une panacée, pour résoudre leurs problèmes et cela sans avoir à s'aventurer dans une voie ardue et périlleuse, soit d'éduquer et de mobiliser les membres, de démocratiser leurs organisations, et finalement d’affronter les employeurs et l’État. Actuellement, les syndicats nationaux (de branche) ne sont pas capables d'unir leurs propres membres et d'imposer leur volonté aux employeurs et à l’État. Mais au lieu de concentrer leurs énergies et de déployer leurs ressources pour surmonter cette faiblesse, ils ont plutôt choisi de les investir à aider les employeurs à s'organiser, avec l'espoir futile que ceux-ci les accepteraient alors comme «partenaires.»

Même si la rhétorique adressée à l’État est souvent très militante, en pratique les syndicats tendent ici également à éviter toute confrontation réelle. Comme nous l'avons déjà mentionné, les efforts politiques des syndicats se réduisent au lobbying, à la présentation de candidats aux élections du parlement (qui est impuissant selon la constitution adoptée suite au coup d’Etat d’octobre 1993), au piquetage devant les édifices gouvernementaux («pour attirer leur attention»), et à la participation très partielle aux journées semestrielles d’action de la FNPR.

 La FNPR, comme la plupart des syndicats nationaux, n’a pas pris position lors des élections présidentielles de l'été 1996. (Pourtant, on a laissé Etlsine s'adresser aux manifestants syndicaux à l'occasion de la fête du premier mai à Moscou; aucun autre candidat n’y a pris la parole.) Cette neutralité fut justifiée par l’argument boiteux selon lequel l’appui à un parti ou à un candidat diviserait le mouvement syndical dont les membres ont diverses préférences politiques.

 Comme stratégie pour défendre les travailleurs, le «partenariat» s'est avéré un échec lamentable. Des points-clés des conventions collectives au niveau de l’entreprise -- surtout ceux concernant les salaires, la charge de travail, l’emploi, ainsi que la sécurité et la santé au travail -- ne sont pas respectés, et ni l’arbitrage, ni les tribunaux ne constituent de réels recours. Aux niveaux sectoriels territoriaux, le «partenariat» ne fonctionne pas mieux. Dans le secteur de l’automobile, par exemple, le comité de négociation du syndicat national a conclu que « la majorité des employeurs considèrent l’accord sectoriel comme une simple recommandation.» Plusieurs clauses concernant les salaires et l’emploi sont violées. Dans plusieurs entreprises, le salaire minimal se trouve être plus bas que le taux minimal négocié dans l’accord et il n’est pas indexé. De plus, en dépit de l’accord, les salaires continuent d'être versés en retard, et certains travailleurs reçoivent jusqu’à 60% de leur salaire en biens. Les clauses concernant les mises à pieds temporaires et la réduction des heures de travail sont aussi fréquemment violées. (14) Quant aux accords tripartites territoriaux avec le gouvernement, ils ne sont guère respectés davantage.

 Néanmoins, les syndicats restent attachés à cette stratégie et continuent de croire que les gestionnaires partagent l’intérêt des travailleurs à maintenir les niveaux de production, d’emploi et de salaire. Quant aux politiques de l’État, elles sont considérées comme «mal fondées» et nécessitent donc des «corrections». Il faut admettre que, dans les conditions actuelles, il n’est pas facile d'imaginer une stratégie gagnante. Mais là où le bât blesse le plus vient de ce que les dirigeants syndicaux ne cherchent même pas d’alternatives. Ils en sont depuis longtemps désillusionnés (mais ont-ils jamais essayé!) ou bien ils continuent malgré tout à se faire des illusions, même s'il n'y a pas d'espoir réel, à l'effet que leur «partenaires» finiront par comprendre que la coopération avec les syndicats va aussi de leur intérêt.

 La ville de Moscou est souvent présentée comme modèle du «partenariat social». L’administration de la ville, la fédération régionale des syndicats et les associations d’employeurs signent des accords tripartites qui sont généralement respectés: les salaires sont payés plus régulièrement et les programmes sociaux sont légèrement plus généreux qu’en province. Et malgré les pertes d’emplois dramatiques qui, dans le domaine de l’industrie, n’ont pas épargné Moscou, les salaires dans la capitale sont relativement plus élevés. L'administration de la ville est même intervenue, en achetant les actions des compagnies de fabrication d’automobiles, afin de les sauver d'une faillite probable. C'est pourquoi Luzhkov, le maire populiste de Moscou (il porte souvent une casquette "à la Lénine"), prend si souvent la parole aux manifestations syndicales (ses discours sont d’ailleurs plus militants que ceux des dirigeants syndicaux). Luzhkov a même été le premier récipiendaire du titre de professeur honorifique décerné par l’Académie du travail et des relations sociales de la FNPR.

 Mais le succès très relatif du «partenariat» à Moscou a très peu à voir avec la puissance des syndicats moscovites, qui ne se distinguent guère des syndicats du reste du pays. Par contre, il a beaucoup à voir avec la richesse relative de la capitale et les aspirations présidentielles du maire.

 Plusieurs facteurs expliquent l’attrait qu'exerce le «partenariat social» sur les dirigeants syndicaux. L’un de ces facteurs réside sans doute dans la difficulté à mobiliser la base ouvrière, étant donné les conditions économiques d’aujourd’hui. Dans ces conditions, les dirigeants syndicaux considèrent qu’ils ne disposent pas de la force nécessaire pour gagner dans un affrontement avec la direction d’entreprise ou avec le gouvernement. Mais, lorsqu'ils n’essaient pas sérieusement de mobiliser les travailleurs et d’élaborer une stratégie alternative, cela devient alors une prophétie qui s'exauce d'elle-même.

 La corruption des dirigeants syndicaux, facilitée par les conditions économiques difficiles, est aussi, et malheureusement, passablement répandue. Il n’est pas rare qu’un président de syndicat d’entreprise quitte sont poste pour devenir directeur adjoint au personnel ou aux services sociaux. Dans la période soviétique, le poste de président du syndicat de l’entreprise était pour certains membres du personnel technique un tremplin pour accéder à un haut poste administratif. Il était très rare qu’un travailleur se retrouve à la tête d’un syndicat d’entreprise, pour ne pas parler des postes syndicaux plus élevés. La situation n'a pas tellement changé aujourd’hui: la très grande majorité de ceux qui occupent ces postes, disposent d'une éducation technique supérieure, acquise durant la période soviétique, et leur perspective n’a pas beaucoup changé. Les rares présidents syndicaux issus des rangs ouvriers ont généralement été élus suite à une vague de mobilisations spontanées de la base. Évidemment, on ne devrait pas idéaliser les postes des dirigeants syndicaux détenus par les travailleurs. Ces derniers ne sont pas immunisés contre la corruption: on retrouve parmi eux aussi des corrompus et des adeptes du «partenariat». Par contre, il y a aussi des dirigeants syndicaux qui ont des diplômes d’ingénieur et dont l'honnêteté et le militantisme ne font pas de doute. Et il en demeure pas moins que les dirigeants venant des rangs ouvriers ont une nette tendance à se comporter de manière plus indépendante vis-à-vis de la direction de l’entreprise, à être plus catégoriques dans leurs jugements, et à agir avec plus de décision.

Les syndicats dits alternatifs ou libres

La plupart de ces syndicats ont été formés pendant la montée ouvrière de la fin de la Perestroika. Ils exprimaient le mécontentement vis-à-vis de la politique conciliatrice des syndicats dits traditionnels. Ces nouveaux syndicats voient des contradictions entre les intérêts des travailleurs et ceux de la direction d’entreprise. En conséquence, ils rejettent le corporatisme, se montrent plus incrédules pour ce qui est de la bonne volonté des gestionnaires qui, d’ailleurs, sont exclus de leurs organisations, et sont moins enclins à faire des concessions lorsque la direction invoque «la situation difficile de l’entreprise.» Ils sont généralement plus démocratiques aussi, puisque leurs dirigeants ont besoin de l’appui actif des membres. Tandis que les syndicats traditionnels sont reconnus ou, à tout le moins, tolérés, par la direction d'entreprise, les syndicats alternatifs font souvent l’objet de harcèlement, parfois avec la complicité des syndicats traditionnels. Bien que la crise économique ait quelque peu modéré leur militantisme, les syndicats alternatifs restent néanmoins plus déterminés à affronter la direction que ne le sont les syndicats traditionnels.

Pourtant, après une assez brève période de croissance, le nombre des adhérants aux syndicats alternatifs a commencé à stagner et même à décliner légèrement. Quel que soit le secteur, en aucun cas, ils n’ont pu attirer dans leurs rangs plus qu’une petite minorité des travailleurs, quoique, en période de conflit ouvert, leur influence dépasse parfois de loin le nombre d'adhérants. Ce n'est que dans quelques cas limités qu'ils ont pu gagner l'adhésion d'une majorité ou de l'ensemble des travailleurs d'un métier stratégique, tels les conducteurs de locomotives, les contrôleurs aériens, les pilotes, ou les travailleurs manuels portuaires.

L’attrait limité des syndicats alternatifs s'explique avant tout par un ensemble de conditions générales et particulièrement par la crise qui a démobilisé les travailleurs. Une autre raison vient de ce que, bien qu'insatisfaits du leadership des vieux syndicats, une partie importante des travailleurs actifs ont préférés continuer d'y militer parce qu’ils rejettent la stratégie scissionniste des syndicats alternatifs. La concurrence occasionnée par ces derniers a sans doute contribué à inciter les vieux syndicats à entreprendre certaines réformes dans leur organisations. C'est d'ailleurs là un des apports positifs de la création des syndicats alternatifs. Mais ils ont aussi vidé les syndicats traditionnels d'une partie relativement importante des membres les plus actifs. Si ces derniers étaient restés dans les syndicats traditionnels, ils auraient pu constituer une force suffisante pour y réaliser des réformes beaucoup plus importantes. Il faut aussi reconnaître que l’existence des deux types de syndicats concurrents a bien servi l’État qui a su en a tirer les avantages en les opposant stratégiquement l'un à l’autre.

Est-ce qu’une stratégie solidaire visant à réformer les vieux syndicats aurait mieux servi les intérêts du syndicalisme russe? Les fondateurs des syndicats alternatifs ne le croient pas, car dans leur esprit, il était, et reste, impossible de réformer de l’intérieur les vieux syndicats hérités de la période soviétique. Mais, il y a des exemples qui montrent que cela n'est pas exact. En effet, certains des vieux syndicats ont fait l'objet de réformes fondamentales suite à une mobilisation de la base. Si de tels cas sont rares, c’est parce que la base reste généralement passive. Outre cela, à l'exception de quelques petits gains obtenus pour certains groupes stratégiques de travailleurs, les syndicats alternatifs n’ont pas eu tellement plus de succès à défendre leurs membres.

À part les conditions objectives habituelles, une des faiblesses importantes des syndicats alternatifs a été leur refus de participer à la lutte politique (mais c'est peut-être en train de changer actuellement). Les dirigeants de ces syndicaux soutiennent que leur tâche est de lutter contre la direction d'entreprise dans le but l'obtenir des salaires plus décents et de meilleures conditions de travail. De plus, ils ne veulent pas se mêler de politique et insistent sur le caractère non-partisan des syndicats alternatifs. Cette position s'explique difficilement puisque, aujourd’hui, les travailleurs sont très majoritairement de l’opinion que, quelle que soit la responsabilité de la direction de l’entreprise dans leurs problèmes, l’ennemi principal est le gouvernement et sa politique économique.

Pire encore, dans les faits et malgré leur position de non-partisanerie politique, les dirigeants des syndicats alternatifs ont appuyé Elstine dans tous les tournants critiques de son épopée «démocratique.» Ainsi, malgré ce qu’on pourrait croire, leur approche des rapports entre les salariés et la direction n’est pas fondée sur une analyse de classe de la société russe, ni sur une quelconque aspiration à l’indépendance de classe. Paradoxalement, leur approche relève plutôt d'une certaine idéologie libérale qui est partagée largement par les dirigeants (mais pas nécessairement par la base).

En pratique, comme nous l'avons déjà noté, la position politique des syndicats traditionnels n'est pas tellement différente de celle des syndicats alternatifs. Sauf que les premiers se servent d'un lobby inefficace pour faire pression sur le gouvernement et organisent des manifestations politiques qui ne s'inscrivent dans aucun plan stratégique réel et, qui peuvent donc difficilement parvenir à forcer la main de l’État, tandis que les seconds adressent leurs revendications uniquement à la direction d’entreprise.

Tendances récentes des luttes collectives

Si «l’explosion sociale,» qui a été anticipée à plusieurs reprises par les observateurs politiques, n’a pas eu lieu, il reste tout de même que les travailleurs ont offert une certaine résistance. De plus, que cette résistance n'ait pas débouché jusqu'ici sur des gains appréciables, elle n'a cependant pas été vaine puisque, grâce à l’expérience accumulée dans la lutte collective, les travailleurs hésitent de moins en moins à formuler de nouvelles revendications et à élaborer de nouvelles stratégies qui devraient s'avérer plus prometteuses pour l’avenir.

Payez nos salaires! Par cette revendication centrale sinon unique, le mouvement ouvrier des dernières années a fait état de sa faiblesse: ainsi, en dépit du déclin catastrophique du salaire réel, les travailleurs en revendiquent rarement la hausse. Bien sûr, d’autres revendications sont mises de l'avant à l'occasion des journées de protestation: par exemple, des revendications politiques telles la démission du gouvernement et du Président ou le changement de la politique économique. En été 1997, la direction du Rosugleprof, soit le plus grand des syndicats des mineurs, a déclaré qu'à l'avenir sa revendication centrale serait de «soumettre l’exécutif du gouvernement au contrôle de la société et de changer la constitution afin de fournir à la société les moyens pour se rendre maître du pouvoir administratif... Le critère pour juger du travail des organes du pouvoir exécutif doit être le niveau de vie de la population, puisqu'il représente l'indice le plus significatif de la situation générale du pays.» (15) C’était une position très radicale qui touchait au cœur du problème, à savoir l’absence de tout contrôle populaire sur l’exécutif du gouvernement, lequel fait continuellement fi de la volonté populaire.

Cependant, aussitôt les salaires payés, en tout ou même en partie seulement, ces revendications politiques sont habituellement vite oubliées. Face à la désunion des travailleurs, la tactique du divide et impera du gouvernement a été très efficace. Mais sa première arme défensive a été plutôt de détourner et d’atomiser la protestation en rejetant la responsabilité des salaires arriérés sur le dos des directeurs d’entreprise, lesquels sont accusés de corruption et/ou d'incompétence. Mais cette tactique n’a pas pu fonctionner bien longtemps puisque, même dans les entreprises où les travailleurs ont affronté leur directeur, forçant parfois sa démission, leurs problèmes n'ont pas été pour autant résolus. De toute façon, le non-paiement des salaires est répandu à un point tel que, même si les directeurs en portent une partie de la responsabilité, il est très évident que l’État ne s'est pas acquitté, en cette matière, des responsabilités qui lui incombent fondamentalement. En réalité, le non-paiement des salaires a fait intégralement partie de la politique du gouvernement qui cherche à supprimer les forces hyperinflationnistes de l'économie qu’ils a lui-même créées.

La principale tactique du gouvernement a donc été de donner de l’argent aux groupes de travailleurs qui lui semblent, à un moment donné, les plus menaçants. Et même s’il est évident que le problème surgirait à nouveau et très vite même, cette tactique a généralement suffi pour étouffer la protestation. La grève quasi-générale des mineurs en février 1996, soit la grève la plus massive de l’histoire du Rosugleprof avec un demi-million de participants, n’est qu’un exemple extrême du caractère limité réel des revendications ouvrières: alors que neuf ans auparavant les grèves des mineurs ont contribué à la chute de Gorbatchev, cette fois-ci la grève s’est écroulée aussitôt que les entreprises ont commencé à verser les salaires. Il est vrai que le gouvernement s’est dit prêt à satisfaire la plupart des revendications des grévistes, mais, en réalité, la situation des mineurs a continué à se dégrader et la mobilisation massive a été gaspillée. (16)

Toutefois, si les revendications politiques sont facilement abandonnées, elles reflètent néanmoins les sentiments réels des travailleurs. Déjà en 1996, les résultats d’un sondage national révèlent que neuf répondants sur dix percevaient le gouvernement comme étant complètement hostile au peuple ordinaire et considéraient l’ordre social existant comme totalement injuste. De plus, les trois quarts des répondants voyaient dans la privatisation un «pillage du monde ouvrier», et 91% considéraient qu’il existait une loi pour les riches et une autre pour le reste la population. (17)

Ainsi, dans la conjoncture économique actuelle, il n’y a pas de doute que les travailleurs comprennent, jusqu'à un certain point au moins, l'urgence d'un changement de gouvernement et de politique économique. Mais pour parvenir à ce changement, il faudrait mettre sur pied un mouvement organisé à l'échelle nationale et doté d'une stratégie claire. Les syndicats n'ont pas été capables de créer un tel mouvement. La vraie fonction des journées de protestations de la FNPR est apparemment de permettre aux travailleurs de se défouler pendant que la FNPR fait semblant de lutter pour eux. Et bien que toutes les revendications faisant l'objet de ces manifestations s'adressent au gouvernement, la direction de la FNPR assure avec insistance que les protestations ne sont pas politiques (ce qui n’empêche pas que, dans les manifestations organisées dans les provinces, on revendique la démission du gouvernement et du Président). De plus, les revendications «économiques» de la FNPR tendent à être vagues et irréalisables. Pire encore, ces protestations semestrielles sont des événements isolés. Il n’y a pas de stratégie d’escalade visant à élargir le mouvement et à rehausser la confiance des travailleurs en leur capacité collective de provoquer des changements. Les échéances, fixées par la FNPR au gouvernement pour qu'il s'exécute, s'écoulent sans qu’elle réagisse.

Le Président de la FNPR n’a d’ailleurs jamais caché son refus de toute stratégie menant à un affrontement direct avec le gouvernement, prétextant que la fédération pourrait y perdre son statut légal:

« Il apparaît clairement, aujourd’hui, qu’un affrontement déclaré et déterminant avec le gouvernement plongerait nos syndicats dans la lise de la vie politique, les privant ainsi de tous les moyens constitutionnels pour défendre les intérêts des travailleurs. Un tel affrontement constituerait une menace réelle quant à l’existence légale de la fédération et ainsi que celle des syndicats affiliés. »(18)

Par contre, bien des militants se demandent ce que peut bien représenter la préservation du statut légal si, en contrepartie, le prix à payer est l’impuissance. En fait, les journées de protestations organisées par la FNPR ont, en fin de compte, un impact démobilisateur puisque, dans la mesure où elles n'apportent aucun résultat positif, les travailleurs y voient la futilité des actions collectives et de la recherche de solutions solidaires.

Malgré tout, les travailleurs étaient pendant un certain temps de plus en plus nombreux à participer à ces protestations semestrielles. Cela tend à démontrer qu’il serait possible de mobiliser des éléments importants de la classe ouvrière derrière une direction nationale décidée à assumer son leadership et à se doter d’une stratégie claire et réaliste. Ainsi, la participation à la protestation du 7 mars 1997 a été la plus massive depuis le début de la «thérapie de choc». (19) A Saint Pétersbourg, malgré la tempête de neige glaciale qui sévissait, plus de 150,000 personnes sont venues manifester sur la Place d’hiver. Plusieurs des participants ont raconté que tout se passait comme si le gens du peuple souffrant ressentaient simplement le besoin de fraterniser entre eux et voulaient montrer au monde entier qu’ils existaient toujours, même si peu d'entre eux croyaient que la protestation aurait un influence réelle auprès du gouvernement. En effet, quelques jours plut tard, Eltsine allait renvoyer le cabinet pour le remplacer par de «jeunes réformateurs,» des monétaristes encore plus zélés, dont la tâche était d'amorcer une nouvelle étape dans l’offensive économique contre le peuple.

 Devant ce nouveau défi et consciente des indications à l'effet que les travailleurs étaient de plus en plus disposés à s’engager dans l’action collective contre le gouvernement, la FNPR a décidé ... de renoncer à la protestation habituelle en automne 1997. Comme on aurait pu s'y attendre, la journée de protestation suivante, celle du printemps de 1998, «purement économique» comme d’habitude (pour le versement des salaires et des pensions) n’a attiré que la moitié du nombre des participants de l’année précédante, (quoique dans la plupart des régions, les manifestants aient adopté des résolutions fortement antigouvernementales.) À la veille même de la protestation, Eltsine a renvoyé le premier ministre Tchernomyrdyn pour le remplacer par Kirienko, un jeune provincial inconnu. L’opposition parlementaire refusait de le confirmer, mais le président de la FNPR, sans mandat démocratique, lui a apporté son appui, expliquant que Kirienko avait promis de payer les salaire en retard.(20) Comme il était facile de le prévoir, la quantité des salaires non-payés n’a pas cessé d’augmenter par la suite, pendant que Kirienko, en concertation étroite avec le Fond monétaire international, poursuivait fidèlement la stratégie de la «thérapie de choc», jusqu’à l’effondrement du rouble en août 1998 et son renvoi.

 Quant aux partis de «gauche,» tous successeurs du défunt Parti communiste de l’Union soviétique, ils n’ont guère réussi à développer une base active dans la classe ouvrière et leur clientèle est essentiellement constituée de retraités. Le plus grand de ces partis, le Parti communiste de la Fédération russe (PCFR), est à la tête d’une coalition «patriotique» et le travail dans le milieu ouvrier n'est pas sa priorité. En pratique, le PCRF est un parti purement parlementaire qui a mené une politique relativement conciliatrice à l'égard du régime d’Eltsine. Pas plus que la FNPR, le PCFR n'est pas mieux préparé pour prendre la tête un mouvement d’opposition de masse, quoiqu’il soit bien disposé à l’exploiter pour des objectifs qui ne sont pas ceux des travailleurs. De leur côté, les travailleurs continuent d'éprouver une forte allergie à l'encontre de tous les partis.

 Ce renoncement au leadership, qui se révèle une véritable trahison de la part des instances centrales du mouvement syndical et du PCFR, représente un sérieux obstacle au développement d’une résistance ouvrière efficace. Les éléments les plus actifs et les plus radicaux du mouvement ouvrier dans les entreprises, et plus rarement au niveau des régions, sont encore trop peu nombreux et insuffisamment organisés pour pouvoir forcer un changement de la direction syndicale. Le sentiment d'impuissance, devant les difficultés rencontrées à organiser des actions de masse ou la futilité de ces actions, a contribué à limiter la plupart des actions collectives au niveau de l’entreprise. La capacité des mineurs et, en partie, des enseignants ainsi que des travailleurs du secteur de la santé, à organiser des actions sur une plus grande échelle (mais allant rarement au-delà du niveau régional) est liée au fait qu’ils ont pour employeur commun l’État ou encore au fait que l'État subventionne leur secteur.

 Le sentiment d’impuissance est très répandu et se reflète aussi dans les diverses formes de protestation -- le piquetage des bâtiments gouvernementaux sans tentatives d’en bloquer l’accès, des marches de longue distance, des grèves de la faim et même le suicide. Les travailleurs de la centrale nucléaire de Desnogorsk, pas loin de Smolensk, qui n’avaient pas reçu de salaire pendant 18 mois, ont organisé en 1997 une longue marche de 16 jours pour se rendre jusqu’à la capitale. À la demande de l’administration de la ville, les participants sont entrés dans Moscou après la tombée de la nuit afin de ne pas nuire à la circulation. Ils y ont rencontré un ministre qui leur a promis le versement prochain des salaires en retard. Forts de cette promesse, ils sont rentrés chez eux.(21) Une caricature publiée par la suite dans un journal d’opposition montre un ministre qui demande cyniquement à son collègue combien de jours il pourrait faire marcher les enseignants qui réclament leurs salaires. L’humilité de ces travailleurs d’une centrale atomique est d’autant plus surprenante qu’ils occupent une place tout à fait stratégique dans l’économie.

 Les suicides parmi les travailleurs qui n’ont pas eu de salaire pendant des mois sont, entre autres choses, aussi une forme de protestation. Dans un incident qui a provoqué beaucoup de remous, deux mineurs complètement désespérés, ne sachant plus comment nourrir leur famille, se sont fait sauter dans une vieille voiture avec de la dynamite volée à la mine. (22) Jusqu’ici, les travailleurs n'ont pas commis d’attentat violent contre des gestionnaires ou les représentants du gouvernement. La violence venant des travailleurs a été plutôt rare -- hormis celle qu'ils se sont faite à eux-mêmes, sous la forme de grèves de faim et de suicides.

 Aucune de ces tactiques ne porte de préjudice matériel au gouvernement. Leur but est plutôt d’exercer une pression morale sur un régime corrompu jusqu’à la moelle et qui a toujours manifesté le plus grand mépris vis-à-vis toute considération d’ordre moral. Les travailleurs qui se servent de ces tactiques disent souvent qu’ils cherchent à «attirer l’attention» sur les problèmes qu'ils ont à vivre. Lorsqu’on les presse un peu de questions, ils avouent que le gouvernement sait très bien que les salaires ne sont pas payés et même que cette situation trahit la stratégie politique délibérément adoptée par l’État.

 Mais les dernières sept années n’ont pas été uniquement une période marquée par les défaites et les reculs. En dépit des obstacles réels, considérables même, et de la décomposition partielle de la classe ouvrière, un nombre important de travailleurs ont acquis une précieuse expérience en matière de lutte collective. À cette expérience s'ajoute une meilleure compréhension quant au caractère de l’État et de la nouvelle société en formation, ainsi que des intérêts des travailleurs et de la force potentielle qu'ils représentent. Ces luttes ont produit un renouvellement partiel de la direction syndicale aux niveaux inférieurs. On observe certains signes à l'effet que les éléments les plus actifs du mouvement ouvrier sont en train de chercher des moyens pour surmonter sa faiblesse.

 Devant l’inefficacité des grèves et des autres formes de pression économique au niveau de l’entreprise -- soit que la direction ne soit vraiment pas intéressée à soutenir la production, soit qu'elle s'avère objectivement incapable de le faire -- on note, depuis trois ans, une croissance impressionnante du nombre d’actes de désobéissance civile. La désobéissance prend diverses formes: blocages de rues, de ponts ou de chemins de fer, occupations ou sièges des bâtiments de la direction ou du gouvernement, etc. De tels actes ne manquent pas d’«attirer l’attention» des autorités locales, régionales et même nationales, qui jusque-là s'étaient montrées tout à fait indifférentes à la situation des travailleurs. Il en résulte qu'au moins une partie des salaires arriérés est payée en argent ou au moyen de crédits garantis par le gouvernement.

Quoique ces actes ne puissent apporter qu’un soulagement temporaire, la popularité croissante de la désobéissance civile et la large sympathie qu'elle suscite témoignent de l’émergence d’une perspective plus indépendante et mieux assurée dans le milieu ouvrier. Durant les premières années de la «thérapie de choc,» malgré le mépris flagrant des autorités et de la direction des entreprises vis-à-vis de la loi, les syndicats se montraient très scrupuleux à respecter les normes légales et consacraient énormément de temps et d’effort à chercher des solutions en recourant aux tribunaux. Cette préoccupation pour la loi était d’autant plus remarquable que l’État poursuivait très rarement les syndicats qui violaient la loi pour défendre les intérêts légitimes des membres.

 Le recours de plus en plus fréquent à la désobéissance civile montre que les travailleurs sont en train de s'affranchir des attitudes serviles qu'ils ont héritées de l’époque totalitaire et qu'ils affichent encore devant l’autorité étatique. Il fait également état d'une élévation du sentiment de dignité humaine dans le milieu ouvrier. La participation aux luttes collectives, surtout lorsqu’elles sont couronnées de succès, même partiel ou temporaire, transforme les travailleurs. Face à la passivité des syndicats et même parfois à leur opposition active aux mobilisations, les protestations se déclenchent souvent spontanément et sont menées par des leaders informels. Lorsque de telles situations surviennent, la mobilisation de la base conduit souvent à de nouvelles élections syndicales et au remplacement de la vieille direction discréditée par des militants de la base. Il est possible donc qu’une masse critique de syndicats réformés soit éventuellement constituée au niveau local, ouvrant alors la voie à d'importants changements progressifs dans le mouvement syndical, tant au niveau des régions qu'au niveau national.

 On note aussi, de nos jours, une tendance marquée à aller au-delà de la simple revendication du versement salarial et à formuler des exigences qui empiètent sur le pouvoir de la direction. Ainsi, les réclamations d’une vérification indépendante des finances de l’entreprise et/ou du contrôle ouvrier, et même d'une nationalisation, montrent que les travailleurs sont en train de surmonter la résignation qui les a caractérisés lors de la privatisation. Dans la ville de Yaroslavl, après une série de grèves et d’autre actions de protestation, y compris le blocus du pont qui traverse la Volga, les travailleurs de quatre usines de fabrication de moteurs de camion ont pu forcer le gouverneur à négocier un programme d’investissement avec la participation financière du gouvernement national. L'objectif du programme est, entre autres, d’améliorer la qualité des moteurs pour atteindre des standards qui permettent leur exportation en Europe occidentale et d'ouvrir ainsi de nouveaux marchés pour la production des usines.

 Mais comme il fallait s'y attendre, le gouvernement central n’a pas respecté son engagement auprès des travailleurs de Yaroslavl. Cela souligne de nouveau que c’est le gouvernement qui constitue aujourd’hui le problème central des travailleurs, un problème dont la résolution nécessite une coordination des luttes sur une grande échelle. Il y a des signes montrant que la solidarité ouvrière s’intensifie et s'élargit. En fait, le comité de grève conjointe des quatre entreprises de Yaroslavl en est un bon exemple. Malgré le profil et les problèmes très semblables dans ces entreprises voisines, ce n’est qu’en 1996 qu'on a pu y former un comité de grève conjoint.

 En juillet 1998, ce comité a pris l’initiative de former un comité de grève régional. À la fin du même mois, il a pu organiser une impressionnante manifestation antigouvernementale avec la participation des représentants d’un grand nombre d’entreprises de toute la région. Le 9 septembre, il a organisé, en guise d’avertissement au gouvernement, le blocage des trains de marchandise destinés à Moscou pendant trois heures. Enfin, il a lancé un appel à toutes les entreprises et organisations oppositionnelles des régions centrales du pays pour qu’elles envoient des délégués à une conférence du 23 septembre 1998 à Yaroslavl pour discuter de la préparation d’une grève générale en octobre. L’idée selon laquelle le mouvement ouvrier devrait modérer son opposition suite à l’arrivée d’un nouveau gouvernement «plus à gauche» dirigé par Primakov (ce gouvernement est la conséquence du krach financier d’août 1998) a été rejeté du revers de la main. Les revendications concernent la démission d’Eltsine, un changement de la politique économique et sociale, ainsi que l'amendement de la constitution pour mettre fin à l’absolutisme présidentiel et permettre un contrôle démocratique du gouvernement. (23)

 Il est à noter que le comité de grève, même s’il inclut des représentants des syndicats, n’est pas un organisme syndical comme tel. Il est ouvert à tous les militants -- informels et politiques -- ce qui permet aux militants des entreprises de contourner la direction syndicale officielle là où elle est passive ou qu'elle s’oppose à l’action.

 La formation du comité de grève régional à Yaroslavl (il y a des cas analogues dans certaines autres villes) s'est inspirée, en partie, de l’action des mineurs. En mai 1998, les mineurs ont bloqué simultanément les chemins de fer dans trois régions et pendant plus d’une semaine. Ces actes ont été initiés par la base sans que la direction syndicale ne les coordonne formellement. (Il est possible que la direction ne voulait pas trop se montrer pour éviter une éventuelle poursuite légale.)

 Cette protestation s’est terminée, en date du 24 mai, avec la conclusion d'un accord signé avec le gouvernement. Mais comme d’habitude, le gouvernement ne l’a pas respecté. Les mineurs ont donc décidé de dépêcher des délégués à Moscou pour «dresser des piquets» devant le bâtiment principal du gouvernement, en fait pour y organiser un camp. Fin septembre 1998, environs 300 mineurs de diverses régions campaient toujours dans les tentes dressées devant la «Maison blanche» et ils commencent à s’apprêter à y passer l’hiver moscovite. Leurs revendications concernent la démission du Président, un changement de la politique économique et la renationalisation du secteur du charbon. Cette fois les mineurs affirment résolument qu’ils n’abandonneront pas leurs revendications politiques, mêmes si les arrérages de salaires étaient payés.

 Le «piquetage» a été organisé par le Syndicat indépendant des mineurs, un syndicat «alternatif». En pratique, le Rosugleprof et la FNPR ne l’appuient pas. Les piqueteurs-campeurs ont pu attirer l’attention et l’appui des travailleurs de divers secteurs et régions qui s’identifient aux tactiques militantes de la «guerre des rails» et aux revendications des mineurs. Des délégations sont arrivées à Moscou en provenance de Toula, Yaroslavl, Kalouga, Ivanovo, Samara ainsi que d'autres régions: en faisaient partie, des travailleurs de l'automobile et de l'enseignement, des membres du personnel universitaires dont des scientifiques, des membres du personnel médical et ceux d'autres secteurs, ainsi que des étudiants et des militaires.

 Les délégués des usines de construction de moteurs de Yaroslavl ont été très présents au camp des mineurs. Et au début de septembre, le comité de grève de Yaroslavl a décidé d’organiser son propre «piquetage» en permanence près d’une des gares de chemin de fer. Selon son dirigeant, le piquetage est «une école primaire de lutte politique des travailleurs pour leur droits.»

 Les mineurs expliquent que l'objectif central du piquetage est de rallier les autres secteurs de la classe ouvrière à leur revendications politiques et de créer un mouvement suffisamment puissant pour forcer un changement de régime politique. Au début du mois de septembre, les militants du camp on créé un comité de grève national et parlaient de la fondation prochaine d’un mouvement socio-politique. Mais ils étaient encore loin du but.

 Le bulletin du camp des mineurs, daté 8 juillet, a publié un «appel aux citoyens de la Russie» où on y lit, entre autres:  

« Aujourd'hui, en Russie, les mineurs, les travailleurs, les enseignants des institutions de formation supérieure et scolaire, les médecins, les étudiants, les ingénieurs et les cadres techniques, les scientifiques sont en grève et s'engagent dans des actions de protestation massives. Ils exigent qu'on stoppe le processus des réformes antipopulaires et que Boris Eltsine démissionne. Nous leur exprimons notre solidarité totale.

Nous demandons que les deux chambres de l'Assemblée fédérale de la Fédération russe changent la constitution fédérale dans le but de mettre fin à un régime présidentiel dictatorial et de restaurer un véritable gouvernement populaire ainsi que le contrôle du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif.

Nous demandons que les salaires aussi bien que les prestations sociales soient payés à temps et que le salaire de base ne soit pas inférieur au minimum vital.

Nous demandons qu’on mette fin à la destruction et la liquidation des ressources intellectuelles et technologiques du pays (...) Nous demandons l'annulation de la privatisation des secteurs-clés de l'industrie, de l’énergie et des communications, et une révision scrupuleuse, du point de vue légal, de tous les actes de privatisation. Nous demandons que toutes les propriétés qui ont été pillées soient restituées à I'État. »

Le mouvement ouvrier est présentement en période de croissance du point de vue numérique. Le nombre de grèves durant la première moitié de 1998 par rapport à la même période de 1997 est cinq fois plus élevé; le nombre de grévistes -- trois fois plus.(24) Mais cette aussi une croissance qualitative. La solidarité se renforce. Les formes de luttes variées font preuve d’un esprit inventif. Les revendications politiques sont de plus en plus répandues.(24) Le changement de gouvernement du début du mois de septembre 1988 ne semble pas avoir beaucoup impressionné les travailleurs. L’aliénation du régime d'Elstine est très profonde et répandue, alors que la misère s’approfondit. Des mobilisations massives ou même une grève politique à l'échelle nationale ne sont pas exclues.

Ceci dit, le mouvement ouvrier restera sans doute encore trop faible pour jouer un rôle déterminant ou indépendant dans l’issue de cette crise qui sonne apparemment le glas du «régime de la thérapie de choc.» Avant tout, il lui manque un programme propre et clair, de même qu’un parti ouvrier pour le réaliser. Malgré la volonté croissante de réunir toute les forces pour se battre contre le régime d'Eltsine et ses politiques, il manque toujours une conception commune du programme ou du régime politique qui devraient les remplacer.

Certains militants parlent d’un pouvoir parallèle qui s'appuierait sur les comités de grève. Mais en réalité, on compte encore peu de travailleurs qui, au moment présent, sont en mesure de concevoir un pouvoir démocratique sous le contrôle et la participation active du peuple. Les vieilles habitudes et le sentiment d’impuissance sont encore très répandus et pourraient amener des secteurs importants de la classe ouvrière à appuyer un «leader fort,» un messie, quoique pour l’instant, aucun candidat ne s'est encore pointé à l’horizon.

Un autre problème est l’absence d’une évaluation réaliste du rapport de force. Parmi les éléments de la couche militante, on sent beaucoup d’impatience et on observe une certaine inconscience quant au long chemin que le mouvement doit encore parcourir pour devenir une force déterminante, une force capable de prendre en charge les rennes de la société. Dans ces conditions difficiles, seule une attitude réaliste peut soutenir les militants. On semble également avoir tendance à sous-estimer la volonté et la capacité de l’État de recourir à la violence.

Le tableau tracé ici n’est pas très réconfortant pour ceux qui souhaitent une résolution rapide de la très pénible situation dans laquelle est plongée la classe ouvrière russe. Mais il est important de souligner que, en dépit des conditions extrêmement défavorables, la résistance ouvrière n’a jamais cessé, ce qui n'est pas le cas du reste de la société qui est resté presque totalement passif, et cela inclut l'armée autrefois si redoutée par les analystes occidentaux. Enfin, on observe un progrès indéniable dans les luttes du mouvement ouvrier: celui-ci évolue peut-être trop lentement par rapport à la taille du défi, mais des sauts qualitatifs ne sont pas à exclure.

le 1 octobre 1998

 Notes

1. Les termes «travailleurs» et «classe ouvrière» sont employés dans ce texte dans un sens large pour comprendre tous les individus dont la source principale de subsistance est le travail salarié et qui n’occupent pas de poste de gestion.

 2.V.M. Rutgaizen et Yu. E. Shevnyakov, «Raspredelenie po trudu, EKO, Novosibirsk, no.3, 1987, p. 5.

 3. B.V. Rakitskii, Sostial’naya politika, sotsial’naya zachtchita, samozachtchita truyachtchikhsya v obchtchestve, part 1, Shkola trudovoi demokratii, Moscow, 1997, pp.30-31; Faculté d’économie de l’Université d’État de Mosocu, Ekonomitcheskii almanakh, vyp. I, TEIS, Moscou, 1997, p. 30.

 4. Supplément à Solidarnost’ no. 8, 1998, p. 2. Le taux de chômage serait plus élevé si on comptait parmi les chômeurs les personnes incarcérées dans les prisons et dans les camps ainsi que leurs gardiens. Le taux d'incarcération en Russie est l'un des plus élevés au monde, Sovetskaya Rossiya, le 30 juillet, 1998, p. 3.

 5. Il faut préciser que l’existence formelle des droits politiques est une condition nécessaire mais en soi insuffisante de la démocratie, si la démocratie réfère à un gouvernement contrôlé par le peuple et agissant en accord avec ses intérêts. Sous le capitalisme, la démocratie est toujours limitée par le pouvoir économique du capital privé. Mais en Russie le problème est de loin plus grave puisque la constitution en vigueur, qui a été introduite illégalement par Eltsine (les résultats du référendum ont été faussés) après son coup d’état d’octobre 1993, confère au Président un pouvoir pratiquement absolu. (D. Mandel, «The Russian Working Class and Labour Movement in Year Four of ‘Shock Therapy’,», in D. Mandel, The Former «State Socialist» World, Black Rose Press, Montréal, 1996, pp.23-26.

 6. D. Seppo (Mandel), "Les épines du marché," Inprecor, les 15-28 juin, 1990, pp. 7-11.

 7.Voir, par exemple, la présentation, par le Premier ministre Ryzhkov au Soviet Suprême en mai 1990, du projet de réforme du gouvernement soviétique, Troud, le 25 mai, 1990. Même ce programme édulcoré a été accueilli avec hostilité par la population provoquant des menaces de grèves et un mouvement d'achats dans la panique. Cette réaction a forcé le président de la fédération syndicale, qui n’avait jamais fait la moindre preuve d’indépendance vis-à-vis du pouvoir, à tempérer son appui initial au programme. (Troud, le 16 juin, 1990). A cette époque, une équipe, envoyée par l’appareil du Comité central du parti, a rendu visite à l’usine Kirov (et probablement à d’autres grandes entreprises) pour sonder les probabilités de la réaction ouvrière à la privatisation. (Communication personnelle de A. Kalachev qui était, à ce moment-là, dirigeant du comité ouvrier de l’usine).

 8. Sur les STKs, voir D. Mandel, "'Revolutionary Reform' in Soviet Factories," Socialist Register 1989, Merlin, Londres 1989, and "The Struggle for Power in the Soviet Economy," Socialist Register 1991, Merlin, Londres, 1991.

 9. M. Roche, Etat et développement des rapports marchands: la question du régime politique dans la transition au capitalisme en Russie, 1991-1993, thèse de doctorat Département de science politique, l’Université du Québec à Montréal, 1997.

 10.Golos profsoyouza, mai 1997; Rapport du Président au 3e Congrès, le 15 octobre 1997, p.

11. Pour un tableau concret de l’atmosphère qui règne dans les usines, voir les deux articles de B. Maksimov «Letters from the Kirov Factory,» in D. Mandel, (dir.)., The Former «State Socialist» World and Looking East Leftwards, Black Rose Books, Montréal, 1996 et 1998.

 12. Évidemment, sous le capitalisme il ne peut y avoir de système vraiment neutre de «relations de travail».

 13 Golos profsoyouza, mars et avril1996.

 14. Ibid, juillet-août 1996.

 15. D. Mandel, «Labour and Society in the Former Soviet Union,» in Looking East Leftwards, p. 89.

 16.V. Borisov and S. Clarke,»The Russian Miners’ Strike of February 1996,» Capital and Class p.28, no. 59, 1996

 17. A. Zolotykh and Vl. Roukavichnikov, «Svoboda est’, no lutchtche nam ne stalo,» Rossiiskaya federatsiya, no. 5, 1997, pp. 23-5. Cette revue, subventionnée par le gouvernement, fut fermée à cause de la publication de cet article.

 18. Solidarnost’, no. 12, 1995, p. 8.

 19. Ibid., no. 7, 1997, pp. 2-3.

 20. Ibid., no. 8, 1998, p. 5; Sovetskaya Rossiya, Apr.6, 1998.

 21. Nezavisimaya gazeta, 12 juillet, 1997; Sovetskaya Rossiya, 12 et 19 juillet,1997.

 22. Izvestiya, le 16 mai, 1997.

 23. Sovetskaya Rossiya, le 30 juillet et le 19 septembre 1998.

 24. Ibid., 22 septembre 1998

 

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