En finir une fois pour toute
avec la politique du moindre mal…

par Bernard Rioux

 La politique du moindre mal a une longue tradition au Québec. Avec le temps, cette politique est devenue la politique du pire. Depuis près de quatre décennies, c'est la politique qui a prédominé dans le mouvement syndical et dans l'ensemble des mouvement sociaux. En 1960, il fallait soutenir le PLQ de Jean Lesage contre l'Union nationale; en 1970, il fallait soutenir le PQ contre le PLQ de Bourassa; en 1976, on croyait ou on a feint de croire que le PQ était porteur d'un changement de société. En 1981, il fallait empêcher le retour des libéraux au pouvoir. En 1985, écoeuré par la politique antisyndicale et antipopulaire du PQ de Lévesque et Johnson, on se taisait, mais en 1989, on remettait ça… et on se félicitait de la reconstruction du PQ sous la direction de Parizeau.

En 1994, ce dernier dirigeait la victoire du PQ. Il n'a pas fallu longtemps, pour que ce parti entre dans le courant dominant à l'échelle internationale, celui d'un néolibéralisme, un néolibéralisme aux couleurs du Québec peut-être, mais un néolibéralisme tout de même. Quatre décennies de perdues, de soutien critique en moindre mal, à refuser la nécessaire mise sur pied d'un parti des travailleuses et des travailleurs et le travail patient et entêté pour construire un parti qui défende réellement les intérêts des classes ouvrière et populaires.

 Et aujourd'hui, si les responsables syndicaux et les militant-e-s des mouvements populaires peuvent se dire insastisfaits des deux partis, d'aucuns s'empressent encore de souligner que le PLQ de Charest veut aller plus loin vers la droite que le PQ, que les intentions de Charest font peur et qu'il faudrait une fois de plus s'en tenir à la politique du moindre de mal, qu'il faudrait refuser de tirer les leçons des décennies précédentes, qu'il faudrait se laisser charmer par les déclarations démagogiques d'un Bouchard qui ose laisser croire qu'il augmenterait les salaires dans le secteur public alors qu'il refuse dans un même souffle de déposer ses offres aux travailleuses et travailleurs du secteur public. Il y a quand même une limite à avaler des couleuvres.

 Charest, en finir avec les aspirations nationales et sociales du peuple québécois !

 Durant les dernières campagnes électorales, les différents partis politiques dominants nous ont servi un keynésianisme de campagne électorale : des dépenses sociales durant la campagne, des coupures radicales de ses mêmes dépenses après la prise du pouvoir. La dernière campagne électorale du PLC de Jean Chrétien a été un classique du genre. Le PQ sous la direction de Parizeau avait aussi promis que son parti allait résister au vent de droite qui soufflait sur l'Amérique du Nord… Et là aussi, les coupures en éducation et en santé sont venues confirmer la règle qui veut qu'aujourd'hui le keynésianisme de campagne électorale soit suivi d'un néolibéralisme de gouvernement.

 Jean Charest innove ! Après quelques hésitations au début d'octobre où il s'engage à « mettre fin aux coupes dans les soins de santé », Charest fait adopter par le PLQ une plate-forme qui promet rien de moins que de s'en prendre aux acquis de la population et de remettre l'avenir du Québec dans les mains de l'entreprise privée ou à tout le moins d'un partenariat entre l'État et l'entreprise privée. Il a accumulé ensuite des promesses qui plairont sans doute au monde des affaires mais qui sont autant d'attaques contre un secteur ou l'autre de la population.

Aux étudiantes et étudiants du Québec, il promet le dégel des frais de scolarité. Aux travailleuses et travailleurs syndiqués, il promet la diminution des droits syndicaux, la généralisation de la sous-traitance et la diminution du rôle des services publics. Aux enseignantes et aux enseignants, il parle de financement scolaire en fonction de l'évaluation de la performance des étalissements d'enseignement. Aux groupes communautaires, il leur envoie le signal qu'il s'interroge sur le financement de l'économie sociale. Aux entreprises par contre, il leur promet l'abolition de la taxe sur le capital, soit un allègement fiscal de 1,2 milliards de dollars.

 Au niveau national, il promet surtout d'en finir avec le mouvement souverainiste du Québec. Non seulement, il promet qu'il n'y aurait pas un autre référendum s'il était élu, mais il invite à dépasser la période ouverte par la révolution tranquille. Que veut-il dire par là ? Depuis la révolution tranquille, qui a constitué une étape de rattrapage pour une société québécoise gelée par la domination de la droite nationaliste composée des élites traditionnelles et de l'Église cahtolique, le peuple québécois s'est identifié au territoire du Québec et à cet État tronqué, qu'est l'État du Québec… Ce rattrapage était le dépassement d'une discordance entre l'évolution de la structure de classe du Québec sous l'impact de la transformation économique des années 50 et le bloc au pouvoir appuyé sur des classes et institutions déclinantes essayant de freiner l'évolution de la société québécoise.

 Charest aujourd'hui représente les intérêts des entreprises complèment intégrés à la bourgeoisie canadienne et engagées dans la mondialisation de l'économie et qui voient dans tout mouvement national comme l'expression du passé. Le pari de Charest, c'est celui de se battre pour imposer un modèle de société au diapason des intérêts de ces entreprises, en rupture avec les acquis démocratiques des classes ouvrière et populaires et qui refuse d'asseoir la domination des classes dominantes sur le consentement actif et organisé des classes subalternes.

Le modèle québécois de Bouchard et Cie ou le silence des agneaux !

 Bouchard a raison, il y a bien un modèle québécois. Il faut d'abord dire ce qu'il n'est pas. Ce n'est pas un modèle keynésien. Il ne vise pas à favoriser la relance de l'économie en développant la demande globale. Ce n'est surtout pas un modèle social-démocrate classique. Il n'est pas centré sur le développement des dépenses sociales et sur la possibilité de « civiliser le capital » comme le croient les sociaux-démocrates. Ce n'est pas un modèle centré sur la justice redistributive préoccupé de lutter contre les écarts entre riches ou pauvres.

Un regard, même rapide, sur le bilan du gouvernement péquiste est clair à cet égard. L'obsession du déficit zéro a conduit à des contre-réformes importantes dans l'éducation et la santé. Dans l'éducation, les coupures ont réduit l'accessibilité à la formation et ont attaqué la qualité de cette dernière. L'école privée a fait des gains considérables. L'unité de l'école publique a été remise en question. Les entreprises privées ont renforcé leur emprise sur l'enseignement supérieur. Dans la santé, les coupures, en réduisant de façon scandaleuse les services à la population, ont pavé la voie au développement d'un secteur privé et ont contribué à mettre en place un système de santé à deux vitesses, une pour les plus fortunés, une autre pour les plus démunis.

 Au niveau de la politique économique, le vice-premier ministre, Bernard Landry, n'arrête pas d'affirmer que la fiscalité au Québec est aussi concurrentielle que la fiscalité américaine ou ontarienne. Qu'est-ce que cela veut dire en clair ? Sinon qu'elle est faite sur mesure pour que les enteprises puissent payer le moins possible. La fiscalité est d'ailleurs de plus en plus inéquitable et cela n'inquiète pas nos péquistes patentés. En somme, la politique économique péquiste est une politique de l'offre qui affirme qu'il s'agit de créer les conditions d'un meilleur taux de profit pour que l'économie soit relancé et qu'elle crée automatiquement sa demande. Alors, on subventionne les entreprises soit directement, soit en s'organisant pour leur fournir une main-d'œuvre bon marché et flexible. C'est pourquoi le gouvernement péquiste s'est toujours refusé à modifier le code du travail pour faciliter la syndicalisation des travailleuses et travailleurs du Québec…

 Mais quel est donc ce modèle québécois, que le gouvernement Bouchard défend ? Ce modèle n'est pas d'abord un modèle économique, c'est un modèle de domination politique. Ce modèle est basé sur la constitution d'un bloc de classes dirigé par la classe politique nationaliste et des secteurs de la bourgeoisie québécoise qui conservent une certaine autonomie face à la bourgeoisie canadienne comme les entreprises d'État et le mouvement Desjanrdins et auxquels on associe, les élites intellectuelles, les édiles régionales et les dirigeants du mouvement syndical et de différents mouvements sociaux. Les secteurs dirigeants de ce bloc ne partagent pas le pouvoir mais y associent diverses couches moyennes dans la volonté de leur faire partager les objectifs gouvernementaux et de s'en servir comme relais auprès de secteurs entiers de la population.

 Cette association ne nécessite pas de concessions réelles à ces secteurs. L'exemple patent en cette matière ce sont les sommets économiques, où sans concession significative autre que leur reconnaissance comme partenaires sociaux, le gouvernement péquiste est parvenu à associer les dirigeants syndicaux à l'objectif du déficit zéro, alors que cela allait signifier, et il ne fallait pas être grand clerc pour le comprendre, dès ce moment, une série d'offensives contre les bases syndicales dans différents secteurs et une détérioration des conditions d'existence de la population. Jean-Marc Piotte, dans Le Devoir du jeudi 15 octobre, résume bien le mécanisme qui est en jeu : « Comment des négociateurs expérimentés ont-ils pu accepter des demandes gouvernementales et patronales (déficit zéro et loi anti-déficit) en échange de promesses à venir sur des demandes ancestrales du mouvement ouvrier (emploi et nouveau pacte fiscal). Une seule réponse s'impose : les leaders syndicaux n'arrivaient plus à penser autrement que les leaders patronaux et gouvernementaux. Idéologiquement, politiquement et stratégiquement, la différence entre le "eux gouvernemental", le "eux patronal" et le "nous syndical" avait été effacée. »

Si ce modèle québécois de domination politique sur les classes subalternes s'avèrent praticables, c'est que les dirigeants politiques péquistes peuvent utiliser la question nationale pour refouler les intérêts de classe antagoniques au nom des « intérêts supérieurs de la nation » et de la démagogie sur le destin d'un peuple.

 Le retour du moindre mal

 Les politiques concrètes du gouvernement péquiste ont été très mal acceptées par les travailleurs et les travailleuses du Québec. Ce mécontentement se réflétait dans les discours de plus en plus critiques des dirigeants syndicaux. Mais il aura suffi que Charest dise tout haut ce qu'on savait qu'il pensait tout bas pour que le discours du moindre mal refasse surface et que le danger principal soit désigné comme étant l'élection du Parti libéral de Jean Charest. En fait, on a vu que le bloc nationaliste interclassiste a résisté malgré les offensives antisociales et antipopulaires du gouvernement péquiste.

Cela a été possible à cause d'une part de l'apolitisme affiché des directions syndicales, apolitisme qui désarme les classes ouvrière et populaires et les rejette sur une défensive souvent très difficile à assumer. Cet apolitisme se concrétise dans le rejet constant et conséquent de toute perspective de construction d'un parti politique autonome défendant les intérêts des classes ouvrière et populaires. On a toujours préféré une politique de pression et de lobbying plus ou moins militant sur les autorités politiques en place. Quand ces dernières vont jusqu'à créer des organismes de concertation que ce soit aux niveaux national et régional, on croit être associé au pouvoir alors qu'on capitule à un modèle de domination qui poursuit de toutes autres fins.

 La politique de moindre mal et de décisions à courte vue doivent être dépassées sinon, les classes ouvrières et populaires sont appelées à tourner en rond et à répéter constamment le même jeu. Aujourd'hui, les militantes et les militants du PDS cherchent à jeter les premières bases de la lutte contre l'hégémonie du bloc nationaliste. Pour parvenir à convaincre des secteurs des masses, il n'y a pas de raccourcis. Cela demandera patience et détermination et un sens des inititatives pertinentes. Dans cette période électorale, présenter des candidatures partout au Québec a demandé des efforts considérables. Soutenir ces efforts et voter pour le PDS, c'est refuser les faux choix des partis politiques bourgeois. C'est s'engager pour une politique radicalement différente et nouvelle, une politique de classe.

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