Campagne électorale
Un vote modeste n'est pas un échec

 Par Marc Bonhomme

Contre toute attente, l'échiquier politique a glissé à droite. Contre toute attente, car plusieurs facteurs laissaient présager un glissement à gauche. Dans les pays impérialistes, on pense à la social-démocratisation de l'Union européenne, aux succès électoraux des communistes japonais et même, en Amérique du Nord, aux modestes avancées du NPD et la stagnation du Reform Party lors des dernières élections fédérales, et au léger recul des Républicains aux récentes élections américaines. Plus généralement, la crise russo-asiatique a ébranlé les colonnes du temple néolibéral. Dans les cercles dirigeants, on parle de plus en plus d'un nouvel interventionnisme.

 Au Québec même, le ras-le-bol anti-coupures, particulièrement dans la santé, mettait le gouvernement péquiste sur la défensive. La gauche politique faisait un effort de regroupement pour la première fois depuis l'époque du Mouvement socialiste au début des années 80. Les couches syndicales intermédiaires, dont la gauche a commencé un lent processus de regroupement, rejetaient parfois clairement la stratégie du déficit zéro des sommets socio-économiques au point de mettre à mal le leadership de la présidente de la CEQ, de forcer la direction de la CSN à se retirer des Partenaires pour la souveraineté et d'empêcher la direction de la FTQ d'appuyer ouvertement le PQ. Finalement, peut-être pour la première fois de l'histoire du Québec, un parti de gauche, le PDS, présentait près d'une centaine de candidats et candidates.

 Pourtant l'ADQ, le parti le plus droitiste, double presque son score, les Libéraux, au discours néolibéral plus conséquent que le PQ, obtiennent plus de voix que ce dernier, et, last but not the least, la candidature Chartrand n'a pas le succès escompté dans Jonquières malgré une couverture médiatique non négligeable et le PDS ramasse moins de votes que l'objectif de ses membres les plus prudents, soit .62 % au lieu de 1%, et surtout moins de votes qu'en 1994, soit environ 25 000 pour 97 candidat(e)s contre un peu moins de 40 000 pour une quarantaine de candidat(e)s.

 L'auto-culpabilisation en devient presque irrésistible tellement il appert que le PDS aurait dû bien performé parce que la conjoncture s'annonçait favorable et qu'on a fait quand même une campagne de plus grand ampleur qu'en 1994. D'où l'éternel réflexe, qui sert d'analyse, de maudire les médias — évidemment acquis au grand capital dont ils sont partie prenante — et la dictature de l'Argent tout en se disant, paradoxalement, qu'on aurait dû avoir un nom et un programme plus modérés pour mieux passer dans les médias et attirer plus de donateurs et de votes qui, à leur tour, de par la loi électorale, sont sources de fonds.

 Ce réflexe bien compréhensible n'explique pas cependant les faits même les plus évidents. Est-ce les soi-disantes erreurs du PDS qui expliqueraient les succès de l'ADQ, la moins bonne performance que prévu de Chartrand, le score aussi bas que le PDS des autres candidats RAP et peut-être même la performance dérisoire, même par rapport à l'humble score électoral du PDS, des deux autres petits partis de gauche ? Ce serait accorder au PDS une force sociale qu'il n'a pas.

 Comme le disait l'argumentaire du PDS sur la nécessité du parti,

« C'est vrai [qu'il n'y a aucune garantie de rupture ou de tournant d'ici les prochaines élections.] Pour un petit parti, et même pour un plus grand, le résultat du vote dépend avant tout des rapports de force dans la société. Le résultat électoral d'un parti de gauche qui a un programme anti-néolibéral n'est pas indépendant du développement de toutes les luttes sociales (syndicales, populaires, des femmes, des jeunes, environnementales, des droits humains…). L'absence prolongée de luttes sociales victorieuses, comme c'est malheureusement le cas, sape la confiance des travailleurs et travailleuses en eux-mêmes, ce qui est un obstacle au vote pour un parti qui représente leurs intérêts. »

En un mot, pour que les travailleurs et travailleuses, avec et sans emploi, les étudiant(e)s, les retraité(e)s et les ménagères commencent à voter pour eux et pour elles-mêmes, il leur faut absolument la confiance en eux et elles-mêmes que seul peut leur apporter une montée des luttes sociales. L'écœurement dans le système de suffit pas.

 Depuis 1995, il y a dans l'UE, très inégalement répartie il est vrai dans l'espace et dans le temps, une recrudescence des luttes sociales qui a poussé vers le haut le score des sociaux-démocrates et de la gauche anti-capitaliste (qui obtient en France environ 5%). Aux ÉU, le succès de la grève de UPS puis le mouvement gréviste contre GM cet été ne sont pas étrangers aux minces déboires républicains. Les élections fédérales du printemps 1997 se déroulaient dans la suite du mouvement contre la contre-réforme Axworthy, particulièrement forte dans les provinces maritimes et en Gaspésie, d'où le succès du NPD en Nouvelle-Écosse et en Acadie. L'incapacité du Reform de percer en Ontario, pour devenir un parti pan-canadien, s'explique en grande partie par le mouvement anti-Harris alors à son sommet, même si le legs néolibéral du NPD de Bob Rae a empêché une percée du NPD fédéral dans cette province.

 Rien de tel n'existe au Québec. Nous sommes loin du relatif optimisme de la fin de règne libéral de l'automne 1994 qui laissait poindre à l'horizon l'espoir de l'indépendance au bout de la stratégie des trois périodes de la direction Parizeau. Cet optimisme ambiant, relativement à la période actuelle, explique bien plus le relatif bon résultat du vote pour le NPD-Québec que le changement de nom. Pour qui d'autre aurait bien pu voter la gauche fédéraliste et/ou modérée ? En autant que certain(e)s aient été rebuté(e)s par notre nom bien en vue sur le carton de rappel et le bulletin de vote au point de voter à droite ou d'annuler, d'autres, surtout des jeunes, ont pu y être attiré. C'est un soulagement que de s'être débarassé de ce nom qui ne reflétait ni notre indépendantisme ni notre anti-capitalisme.

 Nous sommes, aujourd'hui, toujours dans la déprime après-référendaire, envenimée par le PQ avec sa stratégie du déficit zéro ratifiée par les directions syndicales lors des sommets socio-économiques, déprime que n'a pas cassé le bref sursaut de l'automne 96 autour de la grève des Cégeps, qui a gagné le gel des frais officiels de scolarité, et des manifs de la FSSS et de la FIIQ incapables cependant de se transformer en journées de grève. De la même manière, la Marche des femmes de 1995 réclamant des infrastructures sociales s'est enlisée dans le piège de l'économie sociale, entraînant à sa suite le gros des mouvements populaires.

 Les résultats des présentes élections sont le produit d'une contradiction : d'un côté, un début de rassemblement de la gauche — loin d'être abouti faut-il le souligner — induit par la crise de la stratégie néolibérale du capital, de l'autre côté, une stagnation du mouvement social qui ne s'est pas relevé de la défaite référendaire. Le résultat de cette situation contradictoire en sont, côté positif, un parti indépendantiste anti-capitaliste rassembleur capable de faire une campagne nationale, si modeste soit-elle ; côté négatif, un score électoral en-deça du potentiel causé par la frustration populaire, la crise du libre-échangisme et le léger tournant à gauche dans les pays impérialistes.

 L'erreur du PDS n'est ni son nom, ni son programme et ni sa campagne mais de ne pas avoir vu la contradiction entre, d'une part, la dynamique inachevée du rassemblement politique de la gauche dans le PDS puis dans le RAP et, d'autre part, la stagnation des luttes sociales par rapport à la plupart des autres pays impérialistes. On a probablement trop voulu voir que le côté positif de ce nationalisme qui nous a évité les dérives crypto-fascistes genre Front national français ou Mouvement national italien ou extrême-droitières genre droite républicaine américaine ou Reform Party canadien. Cet aveuglement provient d'une mauvaise compréhension de l'emprise nationaliste chez un peuple opprimé enclavé dans un État chauvin et impérialiste, et de ses conséquences tant socio-économiques qu'idéologiques.

 L'oppression nationale de la nation québécoise est à la fois forte et bénigne. Forte en ce sens que la lutte acharnée des puissances impérialistes pour la domination des marchés ne laissent plus aucune place aux concessions décentralisatrices et encore moins sécessionnistes, sauf au dumping social et culturel prôné ouvertement part le Reform et l'ADQ… et que reniflent le PQ et le Bloc. Bénigne en ce sens que les acquis historiques socio-économiques de l'État canadien, même en voie d'effritement — le meilleur pays au monde d'après l'ONU — apparaissent comme autant de bouées de sauvetage dans un monde en crise.

 Cette contradiction, qui ne cesse de se tendre depuis une génération, a engendré une valse-hésitation du peuple québécois, qu'a bien comprise et que reflète bien la direction péquiste, hésitation qui paralyse la riposte anti-néolibérale des classes ouvrière et populaire du Québec. D'où une riposte qui s'amorce et qui tombe en panne, des directions syndicales et populaires au verbe haut mais finalement impuissantes et une gauche politique qui n'en finit plus de rompre avec le bloc nationaliste.

 Un parti politique avec un programme qui lie d'une façon indissociable libération nationale et sociale est bien sûr la réponse appropriée à cette paralysie historique mais cette réponse aura besoin de leçons historiques encore plus puissantes pour briser la torpeur populaire. En attendant, il faut consentir à durer et à se développer dans l'adversité. Comment faire ? Faudrait-il ne pas se présenter aux élections, question que pose l'argumentaire,

« pour ne pas démobiliser davantage les militants et militantes avec un score électoral bas ? Est-ce mobilisateur que de laisser le champ libre aux partis néolibéraux, de laisser aux militants et militantes le choix entre l'abstention, l'annulation et le soi-disant vote pour le parti « le moins pire » ? La participation du PDS aux élections est d'abord stratégique : il s'agit de se positionner comme parti de la gauche du Québec, de devenir le parti « naturel » des militant-e-s et travailleurs/travailleuses les plus politisés, ce que nous ne sommes pas encore. Il s'agit de se positionner pour l'avenir avant que les travailleurs et travailleuses, par découragement et désillusion, ne se laissent gagner par un parti populiste de droite ou de « gauche » qui, dans la réalité, accepte le néolibéralisme. Est-ce que parce que les luttes sociales sont difficiles et très souvent perdantes, on ne livre pas bataille ? C'est une question de lutte pour la justice sociale et la liberté, y inclus sur le crucial terrain politique. »

Ou bien,

« Ne faudrait-il pas modérer notre programme pour avoir plus de votes, quitte à ne pas attaquer le néolibéralisme de front ? […] Avant l'ère néolibérale, des partis aux programmes modérés comme le NPD ou les partis européens se nommant social-démocrate, socialiste ou même communiste pouvaient arracher d'importantes concessions grâce à l'intensité des luttes sociales des années 60 et 70. […] L'erreur fondamentale de ces partis est d'avoir eu des programmes laissant le pouvoir économique aux banques et aux transnationales. Banques et transnationales combattront toujours toute mesure significative de redistribution du revenu et, si celles-ci sont conquises de hautte lutte, les remettront en question au moindre relâchement de la lutte sociale. […] Ce pouvoir économique leur permet de contrôler, en dernière analyse, le pouvoir politique même organisé relativement démocratiquement. […] D'où la nécessité d'un programme anti-néolibéral qui remette en cause le pouvoir économique du patronat par le moyen de la conquête du pouvoir politique. »

Comme le dit l'histoire drôle bien connu, inutile de checher sous la lumière une pièce de monnaie parce que c'est plus facile si on sait l'avoir perdue quelque part là-bas dans la noirceur. Mais à quoi cela sert de participer à des élections où on ne va récolter qu'un petit nombre de votes ?

« Une campagne électorale ouvre momentanément un espace politique plus grand auprès des gens les plus politisés, alors plus ouverts à examiner des alternatives. Présenter une alternative ouvrière et populaire sans candidat(e)s n'est pas très crédible et donc ouvre peu de portes nouvelles. Une bonne partie des gens politisés ne nous sont pas connus ou sont difficilement rejoignables dans leurs organisations faute de moyens de notre part mais aussi de réticence des directions de ces organisations. Une campagne électorale nous offre l'occasion de nous mobiliser pour les rejoindre soit directement dans leurs organisations soit chez eux ou à leur lieu de travail. »

C'est exactement ce que nous avons fait durant cette campagne, du moins en partie. Dans le fond, le vote était une tactique pour favoriser le but stratégique du recrutement, en ce sens qu'un bon score électoral donne de la crédibilité pour recruter… après les élections. À condition de ne pas se leurer soi-même et de ne pas leurer les autres en se laissant prendre au jeu des élections, il est vrai, ennivrant.

 Par exemple, dans l'Outaouais — à défaut de savoir pour l'instant ce qui s'est fait ailleurs à beaucoup plus grande échelle — nous avons donné la priorité à la tournée des Cégep et de l'UQAH, à la tenue d'une table lors d'un important rassemblement des militant(e)s des groupes populaires, à la diffusion de la plate-forme auprès de la grande majorité des congressistes du Conseil central et d'un colloque de la Chaire d'études socio-économiques, et à celle d'un tract aux grévistes de la CEQ, sans compter des dizaines d'appels aux (ex)-militant(e)s du RAP, du Réseau de 95, des marcheuses de 95, quitte à diminuer l'affichage et la diffusion de languettes.

 Ce serait certainement une grave erreur de notre part de ne pas faire un suivi post-électoral, par rencontre personnelle, par téléphone et par lettre, dans le but express de rallier au PDS. Certes, il faudra expliquer le score électoral… ce qu'a tenté de faire ce bilan préléminaire. Reste qu'avec de modestes forces, sans relais médiatique important et sans beaucoup de sous, et, faut-il l'ajouter, avec des forces militantes, surtout jeunes, handicapées par soit l'angoisse du chômage et de la précarité et/ou la multiplicité des jobines combiné souvent à la pression de travaux de fin de session, nous avons fait un saut qualitatif quant à la popularisation du PDS. Maintenant que nous avons semé, à nous de récolter ce qui poussera au lieu de se lamenter sur la pauvreté d'une terre que pour l'instant nous ne pouvons ni irriguer ni engraisser.

2/12/98

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