Publication du CADTM - 4ème trimestre 1998 -
Mondialisation et nouvelle crise de la dette

Eric Toussaint, 6 décembre 1998

La crise est systémique et mondiale

La crise est systémique dans la mesure où elle renvoie à une contradiction inhérente au mode de production capitaliste : l’opposition entre les intérêts particuliers des capitalistes et l’intérêt "général " du système capitaliste. Cette contradiction peut périodiquement déboucher sur une crise. C’est le cas en cette fin de XXe siècle. Comment s’exprime la contradiction mentionnée plus haut ? L’intérêt individuel des capitalistes (ces capitalistes peuvent être de grandes multinationales), c’est la maximisation des gains à court terme. Celle-ci implique une lutte pour réduire la part de la richesse nouvellement créée revenant aux travailleurs. L’addition des actions entreprises par les capitalistes individuels, depuis vingt-cinq ans, pour réduire ce qu’ils appellent le coût salarial, débouche sur une insuffisance de la demande solvable sur le plan mondial. En conséquence, l’ensemble de la production capitaliste rencontre des difficultés majeures en terme de débouchés (la valeur produite au cours du processus de production ne peut être réalisée entièrement dans le processus de consommation car il y a une insuffisance de pouvoir d’achat entre les mains des consommateurs en dernière instance). Le fait que les capitalistes individuels puissent (presque) partout dans le monde imposer une diminution des salaires réels empêche le système capitaliste dans son ensemble de connaître un rythme de croissance soutenu. Chaque capitaliste individuel souhaiterait que ses concurrents augmentent les salaires de leurs travailleurs de manière à pouvoir écouler sa production. Voilà en quoi réside la contradiction entre l’intérêt des capitalistes individuels et leur intérêt comme " capitaliste collectif ", comme classe capitaliste.

 Cette contradiction s’exprime de manière aiguë en cette fin de siècle. En effet, on enregistre une baisse de la production et de la consommation ou une diminution forte de leur rythme de croissance, dans un nombre important de pays aux quatre coins de la planète.

 On peut justifier également l’utilisation du terme "crise systémique " dans la mesure où plusieurs grands Etats, un nombre élevé de grandes institutions financières privées et un certain nombre de multinationales à dominante industrielle voient leur stratégie économique mise en échec à cause de la multiplication d’éléments de déséquilibres et d’incertitudes au niveau de la situation économique internationale.

 Cette fois encore, le régime capitaliste peut dépasser sa crise

 Le système capitaliste a traversé dans son histoire plusieurs situations de crise généralisée. Au cours de certaines d’entre elles, son existence même a été menacée mais il s’est chaque fois sorti d’affaire. Les sorties de crise du capitalisme ont impliqué des souffrances humaines incalculables. Cette fois encore, le régime capitaliste peut dépasser sa crise. En effet, il n’est pas certain que les opprimés soient en mesure de trouver la force pour donner une issue non capitaliste à la crise. C’est sans être sûr d’aboutir à la victoire qu’il est toutefois nécessaire de s’engager en tant qu’opprimé pour diminuer le coût humain de la crise et mettre en pratique une stratégie émancipatrice collective susceptible de connaître un dénouement positif pour l’humanité.

 Baisse des revenus de la majorité de la population mondiale

 Les publications récentes de certains auteurs, proches du pouvoir et d’organismes tels le PNUD, confirment l’ampleur de la diminution du pouvoir d’achat à différents endroits de la planète. Robert Reich, ex-secrétaire d’Etat au Travail de l’administration Clinton, déclare : " Les travailleurs ont moins d’argent pour acquérir des biens et des services. (...) On s’enfonce dans la crise ". Il ajoute : " La léthargie des salaires américains est un élément des plus sensibles en raison du rôle que jouent les dépenses des ménages dans la progression de l’économie. [L’endettement des ménages] représentait 60% du revenu disponible en début des années 1970, il dépasse aujourd’hui les 90%. (...) La limite est atteinte " (Robert Reich, Guerre à la spirale de la déflation, Le Monde, 21 novembre 1998).

 Le Rapport 1998 du PNUD donne des indications sur le niveau d’endettement des ménages qui montrent clairement que, vu la réduction de leur revenu réel, les ménages ont tendance à financer une partie de plus en plus importante de leurs dépenses par l’endettement. " Entre 1983 et 1995, mesurés en pourcentage du revenu disponible, les engagements sont passés de 74% à 101% aux USA, de 85% à 113% au Japon ; de 58% à 70% en France " (PNUD 1998, p. 67). En chiffres absolus, l’endettement des ménages aux USA a atteint 5.500 milliards de dollars en 1997.

 Le phénomène décrit plus haut vaut également pour les ménages des pays les plus "avancés " du Tiers Monde. Par exemple, au Brésil, en 1996, les deux tiers des familles vivant avec l’équivalent de 300 dollars par mois, étaient endettés, soit un million de familles sur un total de 1,5 million de familles se situant dans cette fourchette. Selon le PNUD, au Brésil, les chèques sans provision constituent une forme répandue de financement de la consommation : leur proportion par rapport au nombre total de chèques émis, a été multiplié par six entre 1994 et 1996.

 Quand Robert Reich dit que la limite est atteinte, on peut partager son point de vue car une récession au Nord ou une hausse des taux d’intérêt au Sud, peut entraîner une forte diminution de la consommation au Nord, voire l’insolvabilité massive des ménages des pays de la Périphérie, comme cela a été le cas lors de la crise mexicaine de 1994-1995, de la crise du Sud Est asiatique de 1997-1998, de la crise russe de 1998.

 On peut encore illustrer la chute du pouvoir d’achat de la majorité de la population par trois exemples. Primo, pour l’Afrique, le PNUD affirme que : " Aujourd’hui, la consommation d’un ménage africain moyen est en recul de 20% par rapport à il y a 25 ans " (PNUD 1998, p. 2). Secundo, en Indonésie, selon la même institution, suite à la crise de 1997, la pauvreté pourrait être multipliée par deux. Or, selon la Banque mondiale, avant la crise de 1997, il y avait en Indonésie 60 millions de pauvres sur un total de 203 millions d’habitants. Tertio, le salaire réel continue de baisser dans une bonne partie de l’Amérique latine (selon Robert Reich, op. cit.). Selon un rapport publié par la Banque mondiale fin 1998 (Agence France Presse, 3/12/98), en 1997, 21 pays avaient connu une chute de leur revenu par habitant. Le même rapport estimait qu’en 1998, quelque 36 pays – dont le Brésil, la Russie et l’Indonésie - enregistraient une chute de leur revenu par habitant.

 En Russie, selon un communiqué du Vice-ministre russe de l’économie publié le 26/11/98, le chômage augmenterait de 71% entre fin 1998 et début 2001 passant de 8,4 millions (selon les chiffres officiels) à 14,4 millions.

 Camdessus et Clinton ne cachent plus l’ampleur de la crise

 Michel Camdessus, directeur du FMI, qui, jusqu’au début 1998, minimisait la portée des crises mexicaine et asiatique, déclarait au Sommet de la Banque mondiale et du FMI en octobre 1998, que la crise était systémique. Bill Clinton, à la même occasion, constatait que la crise en cours est la plus grave qu’ait connu le monde depuis cinquante ans.

 Les économistes du pouvoir critiquent certaines politiques dictées par le FMI, la Bm et le G7

 Le caractère aigü de la crise que traverse une grande partie de l’économie mondiale amène des idéologues du pouvoir à exprimer des critiques dures à l’égard des politiques exécutées sous la conduite du FMI et du G7.

 Jeffrey Sachs, champion des politiques de choc en Amérique latine au milieu des années 1980 - c’est lui qui a conseillé au gouvernement bolivien de réaliser une opération chirurgicale sans anesthésie - et dans l’Est européen au début des années 1990, a dénoncé à partir de 1997, les politiques appliquées par le FMI et Washington en Asie du Sud Est. Cela ne l’empêchait pas d’appliquer une nouvelle opération chirurgicale sans anesthésie en Equateur au second semestre 1998. Paul Krugman, au milieu des années 1990, expliquait que le renforcement du libre-échange et du commerce mondial offrait de meilleures possibilités de croissance pour tous les pays qui participaient à la globalisation. Suite à la crise qui s’est accentuée en touchant le Brésil en 1998, Krugman proposait des mesures coercitives de contrôle des capitaux et recommandait au président brésilien de les appliquer pendant au moins six mois. Robert Reich se demandait pourquoi les responsables de l’Administration Clinton et ceux du monde industrialisé continuaient de plaider pour l’argent rare et l’austérité budgétaire alors que ces politiques menaient à la déflation. Il proposait notamment de " cesser de subordonner les prêts au Tiers Monde à l’obligation pour les pays concernés d’effectuer des coupes sévères dans les budgets publics et d’augmenter les taux d’intérêt " (Le Monde, 21/11/98). Joseph Stiglitz, vice-président et économiste en chef de la Banque mondiale, n’écrivait-il pas, dans la revue Transition en juin 1998, un article contre le consensus de Washington en critiquant l’aveuglement du FMI. Il expliquait en outre que s’il existe bien des preuves empiriques du danger d’un taux élevé d’inflation, il n’y avait aucune preuve pratique de l’existence d’avantages d’un très bas taux d’inflation en matière de croissance. Or le FMI (ainsi que la Bm d’ailleurs) s’en tient jusqu’ici au dogme " du plus bas niveau d’inflation possible " quitte à étrangler toute reprise économique.

 Ces critiques ne signifient pas que leurs auteurs sont en train d’effectuer un virage les rapprochant des opprimés. Loin de là. Il est néanmoins important de souligner qu’elles expriment un malaise certain de la part d’économistes du pouvoir par rapport à l’incapacité manifeste des gouvernements, des marchés financiers et des institutions financières internationales à remettre l’économie mondiale sur la voie de la croissance.

Accélération de la concentration/fusion des entreprises

Le mouvement de concentration/fusion des entreprises s’est formidablement accéléré en cette fin de siècle. Pendant l’année 1998, on a battu tous les records antérieurs en matière de méga-fusion. Cela a touché le secteur bancaire, les assurances, le pétrole, la chimie et les produits pharmaceutiques, l’automobile, les médias… Cette frénésie de fusions augmente le pouvoir de quelques entreprises sur des secteurs entiers de l’économie mondiale. Ces fusions vont de pair avec une offensive redoublée contre l’emploi. Toutes débouchent sur des licenciements ou sur une réduction de postes de travail par des départs " volontaires ". Par ailleurs, l’augmentation évidente de la concentration du capital n’implique pas forcément une plus grande stabilité des entreprises qui en absorbent d’autres. Les opération de fusion/absorption ont été réalisées à une telle vitesse qu’il n’est pas du tout certain que les nouvelles entités soient plus résistantes aux chocs de l’économie mondiale que les autres.

Accentuation de la concentration de la richesse par une infime minorité

 Dans ses rapports de 1997 et 1998, le PNUD indique le nombre de riches qui totalisent une fortune équivalant à 1.000 milliards de dollars, sachant que cette somme équivaut au revenu annuel de près de la moitié de la population mondiale.

 Se fondant sur les chiffres fournis par la revue Forbes qui donne chaque année une liste des principales fortunes de la planète, le PNUD constate qu’en 1996, les 348 personnes les plus riches de la planète détenaient ensemble une fortune de 1.000 milliards de dollars. En 1997, elles n’étaient que 225 (PNUD 1998, p. 33). A ce rythme, on peut se demander si d’ici quelques années, les 150 personnes les plus riches ne totaliseront pas 1.000 milliards de dollars qui représenteront alors peut-être le revenu total de plus de trois milliards d’êtres humains.

 Le fossé se creuse donc partout entre les détenteurs de capitaux, d’une part, et la majorité de la population, d’autre part.

 Le PNUD réalise une critique radicale du " thatcherisme " sans le citer : " Au cours des années 1980, au Royaume-Uni, l’écart s’est creusé dans des proportions encore jamais enregistrées dans un pays industrialisé " (PNUD 1998, p. 33).

 Le mythe de la plus grande efficacité des acteurs privés se dégonfle comme une baudruche

 Pendant vingt ans d’hégémonie néo-libérale, la majeure partie des faiseurs d’opinion ont asséné le postulat de la plus grande efficacité des acteurs privés par rapport aux pouvoirs publics en matière économique. Les années 1997 et 1998 fournissent une kyrielle d’exemples d’inefficacité des acteurs privés. Les rapports 1998 de la Banque mondiale et de la Banque des Règlements Internationaux reconnaissent que ce sont les entreprises privées du Sud Est asiatique qui se sont endettées de manière insoutenable dans cette région. Selon ces mêmes rapports, la précédente crise de la dette du Tiers Monde initiée en 1982 était due, quant à elle, à l’endettement des autorités des pays du Sud. Bref, après avoir laissé la bride au cou aux entreprises privées, en leur laissant la liberté d’accès au marché international des capitaux, celles-ci, tout comme les entreprises financières du Nord qui leur ont accordé des prêts, ont fait la preuve qu’elles n’étaient pas plus prévoyantes que les Etats.

 Dans les pays les plus industrialisés, les Hedge Funds qui ont accru leur force financière au cours des quinze dernières années, connaissent également des revers importants. C’est ainsi qu’à la fin de septembre 1998, le mal nommé Long Term Capital Management (LTCM), un des principaux Hedge Funds, était au bord de la faillite. Le LTCM détenait 4,8 milliards de capitaux propres pour un portefeuille de 200 milliards de dollars (capacité d’emprunt grâce à l’effet de levier) et des produits dérivés d’une valeur théorique de 1.250 milliards de dollars… A remarquer que le LTCM était conseillé par les deux " Prix Nobel d’économie 1997 ", MM. Myron Scholes et Robert Merton, deux " sommités de la science du risque financier " récompensées pour leurs travaux sur les produits dérivés.

 Les grandes banques internationales, généralement considérées comme prudentes, ont elles-mêmes dû reconnaître à l’occasion de la menace de faillite du LTCM, qu’elles avaient été imprévoyantes en lui prêtant des montants considérables. Si le LTCM n’avait pas été renfloué par une intervention massive de plusieurs grandes banques telles l’Union des Banques Suisses (la plus grande banque au niveau mondial avant que ne fusionnent, fin 1998, la Deutsche Bank et Bankers Trust), la Deutsche Bank, Bankers Trust, Chase Bank, Barclays, Merrill Lynch, Société Générale, Crédit Agricole, Paribas,… , ces dernières auraient été placées elles-mêmes dans une position extrêmement difficile. D’autant qu’en dehors de leurs prêts aventureux au LTCM, elles se sont, elles aussi, lancées de plus en plus dans des activités spéculatives. Au cours du deuxième semestre 1998, plusieurs banques mentionnées plus haut ont enregistré (pour la première fois depuis des années) d’importantes pertes.

 On pourrait également, pour compléter le tableau, faire le recensement des nombreuses entreprises publiques qui, une fois passées sous le contrôle du privé, n’ont en rien démontré la supériorité de la gestion privée.

 Des géants privés de l’industrie ont accumulé des pertes suite à des erreurs de choix stratégique, notamment dans le domaine du secteur informatique.

 Autre preuve de l’inefficacité des acteurs privés : les bévues des sociétés privées de cotation des risques-pays tels Moody’s et Standart and Poors, qui ont maintenu des cotes positives pour des pays maintenant plongés dans la crise.

 Les gouvernements au secours du secteur privé

 Après avoir déclaré pendant près de vingt ans qu’ils ne soutiendraient plus les canards boiteux de l’économie et après avoir privatisé de grandes entreprises publiques, les pouvoirs publics multiplient les gestes pour venir au secours d’entreprises privées au bord de la faillite. Pour ce faire, ils puisent dans les caisses de l’Etat qui sont essentiellement alimentées par l’impôt prélevé sur les travailleurs et leurs familles.

 Une fois de plus, ces deux dernières années fournissent un grand nombre d’exemples. Le 23 septembre 1998, le président de la Réserve fédérale de New York des USA a convoqué d’urgence plusieurs grands banquiers internationaux afin de les mettre d’accord pour appliquer le plan de sauvetage du Hedge Fund LTCM (Fed attacked over LTCM bail-out, in Financial Times, 2 octobre 1998; voir également le Monde diplomatique de novembre 1998).

 A la même époque, le gouvernement japonais adoptait un plan de sauvetage du système financier privé japonais en nationalisant une partie de sa dette pour un montant de 500 milliards de dollars à charge de la collectivité.

 L’intervention du FMI et de la Banque mondiale, en 1997, dans la crise du Sud Est asiatique, avait permis de réunir 100 milliards de dollars pour assurer le paiement de la dette privée des institutions financières asiatiques à l’égard de leurs créanciers privés internationaux. Le montant mobilisé par le FMI et la Banque mondiale, a été largement fourni sur la base de l’argent public apporté à ces institutions internationales par leurs Etats membres.

 En octobre 1998, le plan adopté par le FMI pour maintenir la solvabilité du Brésil est également financé par l’argent public. Il doit permettre au Brésil d’assurer le paiement de sa dette extérieure et intérieure au système financier privé national et international. Les institutions financières privées ont catégoriquement refusé toute participation à ce soi-disant plan de sauvetage du Brésil. Alors qu’elles sont assurées d’être remboursées, elles décident cyniquement de ne plus accorder de nouveaux prêts. On assiste à une répétition du comportement qu’elles ont adopté au moment de l’éclatement de la crise de 1982. Il faudrait prendre une autre voie et arrêter ces opérations de sauvetage du capital financier réalisées aux frais de la collectivité.

Le mythe des avantages présumés de la déréglementation du système financier en a pris un coup

Jusque en 1997, le FMI, la Banque mondiale, la Banque des Règlements Internationaux, ainsi qu’avec un bémol, la CNUCED, avaient claironné que la libéralisation complète des entrées et sorties de capitaux couplée à la déréglementation des systèmes financiers nationaux, permettrait à tous les pays d’atteindre un taux de croissance élevé. Les taux de croissance élevés enregistrés par les économies du Sud Est asiatique jusque 1997 étaient censés constituer l’exemple même du bien fondé des politiques mentionnées plus haut. Une fois que la crise a touché de plein fouet ces économies, le FMI, la Banque mondiale et la Banque des Règlements Internationaux ont déclaré que la crise était essentiellement due à la faiblesse du secteur financier privé de ces pays. Ces organisations cherchaient ainsi à escamoter leurs responsabilités. Leur explication est manifestement fausse comme le reconnaît maintenant la CNUCED. Dans le communiqué de presse présentant la cuvée 1998 de son Rapport sur le Commerce et le Développement, la CNUCED affirme que les secteurs financiers privés des pays asiatiques ont été l’objet d’un processus d’affaiblissement. Cet affaiblissement est la conséquence de la combinaison entre la libéralisation des mouvements de capitaux, une politique de taux d’intérêts élevés appliquée par les institutions financières privées pour attirer des capitaux étrangers et retenir, dans le pays, les capitaux nationaux et, en troisième lieu, une politique de taux de change stables (liant la monnaie nationale au dollar).

L’afflux massif de capitaux qui en a résulté, était profondément déstabilisant pour le marché financier national. La faiblesse réelle du système financier n’est donc pas le stigmate de la période qui a précédé la déréglementation, comme le prétendent le FMI, la Bm et la BRI, mais bien le résultat direct de la politique de déréglementation. Autrement dit, la quantité de capitaux à court terme que le système national de ces pays a dû ingurgiter, était inassimilable dans des activités productives (car celles-ci impliquent des investissements à long terme) et une grande partie de ces capitaux a donc, selon la logique capitaliste, été investie dans des activités spéculatives.

Le système financier du Sud Est asiatique n’était pas plus faible que ceux d’autres marchés dits émergents : il a été affaibli par des mesures de déréglementation laissant libre cours à des activités supposées très rentables à court terme, par exemple, l’achat de biens immobiliers même si ceux-ci n’étaient pas occupés. Selon Walden Belo, la moitié de la croissance thaïlandaise en 1996, était due à la spéculation immobilière. Le FMI et la Bm qui étaient chargés de contrôler (" monitorer ") le processus de réformes économiques en cours dans ces pays, étaient en mesure de voir venir la crise mais, aveuglés par leurs principes néo-libéraux, ils ont refusé de voir le problème.

Nouvelle crise de la dette

 Les pays de la périphérie où vivent 85% de la population mondiale, sont confrontés, à quelques rares exceptions près, à une nouvelle crise de la dette. La cause immédiate : une augmentation des taux d’intérêt (alors que les taux d’intérêts baissent pour les pays du Nord, ils augmentent pour les pays de la périphérie), une diminution des flux d’argent frais et une très forte chute de leurs revenus d’exportation (causée par la baisse de prix de la plupart des produits exportés par les pays du Sud et de l’Est).

 La croissance du stock d’endettement a été très rapide en Asie, en Europe de l’Est (à commencer par la Russie) et en Amérique latine. Les montants à rembourser à court terme ont augmenté alors que les nouveaux prêts se font rares et que les revenus d’exportation chutent.

 L’Afrique est de manière relative moins brutalement touchée par le changement de situation : les prêts et les investissements des institutions financières privées du Nord y ont été quasi insignifiants depuis 1980. Ils peuvent difficilement diminuer (sauf en ce qui concerne la République d’Afrique du Sud).

 Les nouveaux prêts accordés aux pays de la périphérie par les financiers privés (Tiers Monde et ex-bloc dit socialiste) se sont faits rares depuis que la crise ouverte en 1997 en Asie du Sud Est a rebondi en Europe orientale et en Amérique latine en 1998. Les pays de la périphérie qui avaient encore accès aux marchés financiers internationaux et qui pouvaient émettre des titres publics à Londres ou à New York ont dû augmenter la rémunération qu’ils garantissaient aux candidats acquéreurs des titres. L’emprunt émis par l’Argentine en octobre 1998 sur les places financières du Nord garantissait 15% de taux d’intérêt soit deux fois et demi ce qu’offraient, à la même époque, les autorités du Nord pour leurs nouveaux emprunts. Néanmoins les prêteurs privés du Nord et du Sud préfèrent acheter des titres de la dette publique des Etats du Nord plutôt que ceux du Sud ou de l’Est. Bref, comme au début des années 1980, lors de la précédente crise de la dette, le crédit s’est raréfié et est devenu plus coûteux pour la périphérie. Les investissements directs étrangers qui se dirigeaient vers le Sud Est asiatique (Chine comprise) et vers les principales économies d’Amérique latine (au prix d’un ample plan de privatisations) étaient en augmentation de 1993 à 1997. A partir de 1998, ils ont entamé un mouvement de repli qui risque de se prolonger en 1999 (les Investissements directs étrangers en Asie du Sud Est ont chuté de plus 30% en 1998 par rapport à 1997 et les prêts ont baissé quant à eux de 14% au premier semestre 1998).

 Les mesures imposées par le FMI aux économies et aux populations des pays de la périphérie ont entraîné une récession, une perte d’éléments fondamentaux de souveraineté nationale et une chute dramatique du niveau de vie. Dans certains pays, elles ont aggravé une situation qui était déjà insupportable pour une grande partie de la population.

 Le contraste entre la croissance de la rémunération des détenteurs nationaux de capitaux et la chute drastique des revenus des ménages populaires a atteint des proportions historiques à l’échelle du XXe siècle.

 En septembre-octobre 1998, les détenteurs de la dette interne brésilienne étaient rémunérés jusqu’à près de 50% de taux d’intérêt alors que le taux d’inflation ne dépassait pas 3%. Capitalistes brésiliens et firmes multinationales, notamment celles installées au Brésil, pouvaient emprunter des dollars à du 6% à Wall Street et les prêtaient à l’intérieur du Brésil à des taux qui oscillaient entre 20% et 49,75% ! ! ! Dans le même temps, ils mettaient une grande partie de leurs capitaux à l’abri d’un changement de situation économique au Brésil en les faisant sortir en masse du pays.

 Des politiques progressistes radicales sont nécessaires et possibles

 Une partie de la population mondiale a commencé à changer d’opinion à partir de 1997-1998 suite à l’échec des politiques imposées conjointement par des gouvernants appliquant les dogmes néo-libéraux, par les détenteurs de capitaux nationaux et étrangers, par les institutions financières multilatérales.

 Citoyen(ne)s du Sud Est asiatique, Russes, Brésiliens, Mexicains, Vénézuéliens, Argentins, Centro-américains, Africains…, beaucoup ont subi une dégradation de leurs conditions de vie suite à l’ouragan néo-libéral. Pour les 400 millions d’habitants des ex- Tigres et Dragons asiatiques, IMF (FMI) signifie " I’M Fired " (Je suis licencié). Dans le monde, une partie importante des citoyens (y compris en Europe) remet en cause les politiques néo-libérales. Cela prend des formes contradictoires et confuses chez certains. La faiblesse de la gauche radicale et la soumission de la gauche traditionnelle aux impératifs de la bonne santé des marchés (c’est-à-dire des détenteurs de capitaux) dans la majeure partie des pays, peuvent laisser la place à des partis ou des mouvements qui dévoient l’action et la conscience des populations vers la recherche de boucs émissaires : étrangers, concitoyens d’autres religions.

 Réussir la résistance à l’offensive néo-libérale qui se poursuit, est certes difficile mais ceux et celles qui entreprennent cette lutte ne manquent pas de points d’appui et de réussites partielles.

 Le fait que le gouvernement français de Jospin ait décidé en octobre 1998 de se retirer des négociations de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI) résultait de la grande campagne d’opposition lancée par de multiples mouvements, syndicats, partis en France mais aussi aux Etats Unis, dans le Tiers Monde et en Europe en général. Les multinationales, le gouvernement des Etats Unis reviendront à la charge pour faire passer d’une autre manière des mesures favorisant totalement la liberté de mouvement des détenteurs de capitaux mais le revers qu’ils ont subi est important. Il indique que par la mobilisation, il est possible de faire reculer les gouvernants.

 Un autre indice du tournant qui a commencé en 1997-1998, la Conférence des Nations Unies pour le Commerce et le Développement et le G22 se sont prononcés en septembre 1998 pour le droit des pays à déclarer un moratoire sur le paiement de leurs dettes extérieures. La CNUCED déclare : " Le pays attaqué pourrait alors décider un moratoire sur le service de sa dette afin de dissuader les " prédateurs " et disposerait d’un " ballon d’oxygène " lui permettant de mettre au point un plan de réaménagement de sa dette (…). L’article VIII des Statuts du FMI pourrait fournir la base juridique nécessaire à la déclaration d’un moratoire sur le service de la dette (…). La décision d’imposer un moratoire pourrait être prise unilatéralement par le pays sujet à une attaque contre sa monnaie " (CNUCED, communiqué de presse, 28/8/98). Ces deux institutions (CNUCED et G22) ne font certainement pas le poids face au G7, au FMI, à la Bm et à l’OMC mais en tournant le dos aux droits soi-disant imprescriptibles des créanciers, elles montrent que les gouvernements de la Périphérie ont de plus en plus de mal à justifier leur acceptation de la globalisation néo-libérale.

 Le Rapport 1998 du PNUD indiquait en substance qu’un impôt de 4% sur le patrimoine des 225 personnes les plus fortunées de la planète permettrait de réunir 40 milliards de dollars. C’est la modique somme qu’il faudrait investir chaque année dans le " social " sur le plan planétaire pour garantir au bout de dix ans à l’accès universel à l’eau potable (1.300 millions d’individus n’y avaient pas accès en 1997), l’accès universel à l’éducation de base (1.000 millions de personnes sont analphabètes), l’accès universel aux soins de santé de base (17 millions d’enfants meurent chaque année de maladies facilement curables), l’accès universel à une nourriture adéquate (2.000 millions de personnes souffrent d’anémie), l’accès universel à des infrastructures sanitaires, l’accès universel pour les femmes à des soins de gynécologie et d’obstétrique.

 Ce vaste programme ne coûterait au niveau planétaire que la modique somme de 40 milliards de dollars par an pendant dix ans (PNUD, 1998, p.33). A comparer également à d’autres chiffres correspondant à certaines dépenses dont l’humanité pourrait se passer en se portant mieux : en 1997, 17 milliards de dollars ont été dépensés en aliments pour animaux domestiques en Europe et aux Etats – Unis ; 50 milliards de dollars représentent la consommation de cigarettes en Europe ; 105 milliards, l’achat de boissons alcoolisées en Europe ; 400 milliards, la consommation de stupéfiants dans le monde ; 780 milliards, les dépenses militaires dans le monde ; 1.000 milliards, les dépenses publicitaires (PNUD, 1998, p. 41 et 70).

 1999 – 2000, ces deux années correspondent au Jubilé dans la tradition judaïque et chrétienne (qui domine culturellement le petit monde des dirigeants du G7). La tradition du Jubilé renvoie à la nécessité de l’annulation des dettes. Alors qu’une nouvelle crise de la dette a éclaté, il est plus que temps de se rassembler et d’agir en faveur de l’annulation complète de la dette des pays de la périphérie.

 Il faudrait y ajouter comme mesures d’urgence : une taxe sur les transactions financières internationales (comme le revendique l’association ATTAC) ; une enquête sur les avoirs détenus à l’étranger par les citoyens riches des pays de la Périphérie aboutissant le cas échéant à l’expropriation de ces avoirs s’ils sont le résultat d’un vol commis au dépens des populations de la Périphérie (les avoirs expropriés devraient être rétrocédés à ces populations) ; un impôt exceptionnel de 10% sur le patrimoine des 10% de ménages les plus riches dans chaque pays ; des mesures fortes pour contrôler les mouvements de capitaux ; une réduction généralisée du temps de travail avec garantie de salaire et embauche compensatoire ; la garantie d’un accès universel à la terre pour les paysans ; l’égalité hommes/femmes.

 Ce ne sont que quelques mesures incomplètes et insuffisantes mais néanmoins nécessaires si on veut entamer un changement favorable à la satisfaction des besoins humains fondamentaux.

    [ Accueil de La Gauche ] [ Index de La Gauche ]
[ INPRECOR ]