Marc Bonhomme
Les élections passées, certains médias québécois pour public averti s'intéressent à la gauche. Le numéro du 15 décembre de la revue Actualité publie un article de fond sur l'expérience m-l des années 73-82 pendant que Le Devoir des 15 et 16 décembre publie respectivement un article sur le militantisme de gauche d'aujourd'hui et un commentaire sur les modestes résultats électoraux de la gauche lors des élections du 30 novembre. Bien sûr, pendant la période électorale, ces deux médias avaient fait le silence à peu près complet sur les partis de gauche sauf sur la candidature isolée de Michel Chartrand, en ce qui concerne Le Devoir.
Pourquoi ce soudain intérêt pour la gauche ? Les dirigeants de ce journal intello et de cette revue d'analyse de droite ont assez de flair pour comprendre qu'au-delà de son score électoral modeste, la gauche politique québécoise est en train de se reconstituer suite au discrédit grandissant de l'idéologie néolibérale et des effets débilitants du libre-échange. Ces gens sont assez intelligents pour comprendre que si cette fois-ci une accalmie inespérée dans le développement de la crise mondiale au moment précis du déclenchement des élections, une écurante campagne médiatique pro-ADQ, avec la connivence des deux grands partis qui ont accueilli le chef adéquiste au débat des chefs, pour récupérer à droite le nombreux vote de mécontentement, combinées avec une dynamique de riposte sociale à plat, ont pu sauver la mise au patronat et à ses partis, ce n'est que partie remise avec le déferlement très probable de la crise mondiale en Amérique du Nord et en Europe bien avant la prochaine échéance électorale.
Le retour de la gauche est tout probablement inévitable, se disent-ils. Il faut donc la dompter, c'est-à-dire la néo-social-démocratiser la social-démocratiser à la mode néolibérale que ce soit dans un empaquetage plus nouveau à la Tony Blair ou plus ancien à la Lionel Jospin. C'est là le message des trois articles et commentaire cités, chacun à sa façon.
L'article de l'Actualité vise à discréditer le marxisme, source directe ou indirecte de tout anti-capitalisme. Il utilise le vieux truc éculé d'amalgamer marxisme et stalinisme, plus précisément dans le contexte québécois d'alors de réduire le trotskisme au maoïsme tout en grossissant les traits négatifs de ce dernier. Puritanisme, phagocytage des groupes de femmes, entrisme de gros sabots, manipulations tacticiennes, ouvriérisme, fédéralisme, anti-soviétisme primaire, purisme révolutionnaire sont tous des caractéristiques mao-staliniennes, c'est-à-dire d'une fusion du bureaucratisme droitier stalinien et du gauchisme maoïste de la Révolution culturelle.
Il ne faut pas compter sur l'Actualité pour expliquer que le stalinisme c'est la victoire de la contre-révolution, l'annihilation de la génération bolchevique mais sans restauration capitaliste, un Thermidor comme disent les historiens ; que le maoïsme c'est le stalinisme à la mode du nationalisme chinois, c'est-à-dire un mandarinisme anti-capitaliste. Que tous deux soient un rejet du marxisme, des antichambres de la restauration capitaliste n'entrent pas dans la mission éducative de l'Actualité, bien au contraire. Pour cette revue de droite, il faut, au contraire, démontrer que l'anti-capitalisme est nécessairement une aberration anti-humaniste. L'ironie de l'article, c'est que l'auteure n'y parvient pas tout à fait. Elle doit admettre que les militant(e)s d'alors ont appris le sens de la discipline, le rejet de l'individualisme et comment faire des analyses politiques.
Il aurait fallu expliquer aux lecteurs et lectrices les raisons du succès du mao-stalinisme au Québec dans les années 70 par rapport au marxisme révolutionnaire (trotskisme). La jeunesse québécoise soixante-huitarde dans une société qui se dégageait à peine du culte du chef à la Duplessis et de la religiosité catholique, sans acquis historique marxiste significatif ni même social-démocrate, pouvait difficilement résister au culte maoïste enrobé par l'image de la jeunesse chinoise mobilisée dans le cadre de la Révolution culturelle, miroir de sa propre révolte contre la religion et les autorités.
Il aurait aussi fallu expliquer que cette radicalisation avait été précédée dans les années 60 d'une première révolte contre la domination anglophone, révolte qui s'était cristallisée dans le RIN avant que celui-ci ne soit récupéré par le PQ naissant, sorti de l'aile nationaliste du Parti libéral pour justement contrôler la révolte nationale de la jeunesse. Cette récupération avait momentanément laissé toute la place au terrorisme felquiste qui s'est brisé sur le mur d'Octobre 70.
Le jeune et faible mouvement marxiste révolutionnaire de l'époque avait bien tenté de rassembler quelques courants de gauche et courants nationalistes radicales dans le second PSQ mais il avait été pris de vitesse par le PQ qui hégémonisa rapidement le mouvement de libération nationale à cause même de son immaturité politique elle-même due à un manque de précédents historiques. Une bonne partie de la gauche des années 60 n'arrivait pas à formuler la revendication de l'indépendance, lui préférant celle des États associés, ni même à se définir clairement comme anti-capitaliste, lui préférant la social-démocratie.
C'est dans ce vide politique d'après 1970, malgré l'illusion créée par la radicalisation du discours des centrales syndicales et l'expérience du Front commun de 1972, que se développa le mao-stalinisme. Le chauvinisme national inhérent à ce courant lui fit analyser l'échec du mouvement de libération nationale d'alors comme étant dû à son nationalisme bourgeois qui ne pouvait faire autrement que d'être l'essence de n'importe quel courant de la sorte. La force du mao-stalinisme était donc la conséquence de l'échec historique de la constitution d'une gauche politique pluraliste sur une base indépendantiste et anti-capitaliste à la fin des années 60.
Cette tragédie et la pression mao-stalinienne ne fut d'ailleurs pas sans conséquence sur le petit courant marxiste-révolutionnaire d'alors qui succomba à l'ouvriérisme implantation d'intellectuel(le)s en usine et vacilla sur la question nationale en prônant l'annulation au référendum de 1980. Il en paya le prix par son éclatement puis sa marginalisation après 1980. Reste que ce courant demeura jusqu'à la fondation du PDS le seul pôle internationaliste, ouvrier, féministe, socialiste et indépendantiste... dans cette période de recul et de désorientation. La société québécoise ne s'est toujours pas remis de ce ratage historique comme en témoigne l'hégémonisation toujours actuelle du mouvement ouvrier et populaire par le PQ malgré la grogne et mille et une réserves des militant(e)s.
L'épilogue de ce drame historique, parce que c'en est un, fut le feu de paille du Mouvement socialiste, conséquence d'une première désillusion face au PQ suite à la défaite référendaire de 1980 et surtout suite à la coupure de 20% des salaires des employé(e)s de l'État comme réponse à la récession du début des années 80. Aussitôt le PQ revenu dans l'opposition, en décembre 1985, avec ce que cela comportait de radicalisation du discours, il devint évident que le MS, pour ses dirigeants, n'était qu'une tactique de pression sur le PQ pour qu'il en revienne à un discours souverainiste et social-démocrate. D'ailleurs dès le début 85, la fronde Parizeau-Laurin contre le beau risque de René Lévesque, aux yeux de des dirigeants du MS, avait enlevé au MS sa raison d'être.
En accord avec sa stratégie de la pression, la direction du MS favorisait une tactique purement électoraliste, donc sans intervention dans la lutte sociale, pour ne pas nuire aux directions syndicales et populaires qu'on voulait embarquer dans la fronde des fils et filles de la nation contre le parti-père. L'électoralisme de la direction, malgré le prestige de Marcel Pépin, ex-président de la CSN dans les bonnes années du Front commun, ne produisit pas les résultats électoraux escomptés. L'érosion en fut accélérée. Ceux et celles qui avaient misé sur le MS comme choix stratégique, autour des marxistes-révolutionnaires de Combat socialiste, ont eu droit à l'expulsion pour pouvoir laisser le MS dériver vers l'extinction sans mot dire.
Il ne suffit donc pas qu'un parti ouvrier/populaire se dote d'une orientation socialiste, indépendantiste et féministe comme celle du MS, il faut que sa pratique externe et interne soit en conséquence. L'immersion dans la lutte sociale et la démocratie interne sur la base du pluralisme et de la pleine autonomie des femmes et des jeunes sont les seules garanties d'une rupture réelle avec le nationalisme social-démocrate, au-delà des mots, sans retour en arrière. Cette rupture n'empêche pas des alliances conjoncturelles contre l'oppression nationale, au contraire, elle les rend possible parce que cette alliance se fait sur la base du respect des orientations stratégiques et de l'autonomie organisationnelle des partenaires.
Un bilan historique de la gauche québécoise depuis l'époque de la Révolution tranquille qui ne fut ni une révolution ni tranquille qui va au-delà des anecdotes sélectives de l'Actualité souligne la nécessité d'un parti ouvrier/populaire à programme socialiste, indépendantiste, féministe, écologiste et internationaliste enraciné dans la lutte sociale, dont la lutte électorale est un aspect, et basé sur une vie interne radicalement démocratique.
C'est bien sûr tout le contraire du message de l'article du Devoir du 15 décembre qui parle de « jeunes militants [qui] rêvent moins de refaire le monde, mais voudraient bien l'améliorer » même si malgré leur lucidité, ils sont « affaiblis par leur division ». De dire un dirigeant du FRAPRU cité par l'article, « Avant, tout le monde parlait haut, mais ça ne débouchait pas concrètement sur grand-chose. Aujourd'hui, l'action est plus efficace » Il est assez incroyable d'entendre pareille fausseté provenant d'un vieux militant qui a vu, depuis près de 20 ans, se réduire presque à rien les programmes fédéral et provincial de logements sociaux gagnés surtout dans les années 60-75, du temps où, justement, on parlait haut.
Ils étaient vraiment affreux ces marxistes anti-humanistes et, en plus, inefficaces. Que faire alors en cette époque « pragmatique » ? Surtout pas de « sacro-saint parti qui décide pour vous », d'affirmer une militante anarchiste aussi citée qui ne se rend même pas compte qu'elle cède ainsi à l'individualisme propagé par le néolibéralisme depuis près de 20 ans. Chacun pour soi donc et restons fragmentés et divisés au plus grand plaisir du patronat et de ses partis. Sans doute que la possibilité d'un parti démocratique est-elle au-delà de la pensée anarchiste. Pourtant en d'autre temps et d'autres cieux, les anarchistes révolutionnaires ont eu leur parti. Mais ils n'étaient pas des anarchistes néolibéraux épris de consensus jusqu'à ce que épuisement s'ensuive.
Pourtant l'auteure de l'article doit bien admettre un « regain d'intérêt pour la politique chez les jeunes. » Là est le problème. Alors ayons recours à l'aide de « Michel Chartrand pour faire un pont avec le passé », lui qui justement propose de faire de la politique c'est toujours ça de pris mais en dehors du cadre d'un parti. Que chacun(e) devienne son candidat(e) avec chacun(e) son petit programme ou laissons les personnalités se présenter indépendamment de tout contrôle par la base et recommençons à zéro d'élection en élection ! Sans doute y a-t-il là un modèle d'efficacité.
Pour ceux et celles qui auraient franchi cette course à obstacle, qui persistent à construire un parti ouvrier/populaire, qui reconnaissent dans le PDS l'embryon de ce parti, qui ont compris que les tergiversations du RAP sapent les énergies militantes, qu'il faut compter avec la malédiction du quasi-boycott des monopoles médiatiques, le commentateur du 16 décembre rappelle que « [l]a politique est essentiellement un exercice de communication et non un précis de théorie politique, [donc que l]a gauche doit apprendre à user avec parcimonie de termes comme exploitation, oppression ou libération. »
Si la politique n'est pas un traité théorique, elle ne se réduit certainement pas à un exercice de communication. La politique est le lieu de la confrontation des classes sociales, des fractions de classe ou des couches sociales, qui s'expriment à travers des partis, en vue de la conquête du pouvoir étatique afin d'implanter leur projet de société, exprimé dans un programme, à travers les aléas d'un rapport de forces social se modifiant sans cesse.
Faudrait-il que le PDS cache au peuple québécois que son but est la libération nationale et sociale du Québec pour en finir avec l'exploitation du prolétariat et de la nature et avec l'oppression nationale et des femmes ? S'il faut certes expliquer en détail et illustrer abondamment le sens de ces concepts, il ne s'agit pas non plus de les faire oublier en noyant le poisson. C'est au contraire le propre d'un parti, qui représente les intérêts historiques d'une classe et qui aspire à la direction globale de la société, d'en faire une analyse en profondeur pour proposer une orientation générale de son devenir.
Un parti ouvrier/populaire qui renoncerait à présenter le Québec capitaliste comme une société d'exploitation et d'oppression grosse d'un processus de libération renoncerait à sa raison d'être. Pour que la classe ouvrière devienne « consciente d'elle-même » comme dit le commentateur, il ne faut pas lui cacher l'essence des mille et une facettes de son exploitation et de son oppression, ni la nécessité d'une stratégie unifiée de libération au-delà d'une myriade de nécessaires luttes partielles.
Le but d'un parti c'est justement de synthétiser toutes les manifestations concrètes de l'exploitation et de l'oppression, de donner un sens commun à toute la diversité des luttes de terrain pour finalement rassembler les militant(e)s, nécessairement divisé(e)s et fragmenté(e)s, dans un but commun au nom de leur intérêt commun, pour coordonner l'ensemble des luttes, les refléter sur le terrain électoral et surtout les faire converger et se transcender pour la conquête du pouvoir d'État.
La « surenchère déplacée » de l'exclusion, des inégalités et du consumérisme du néolibéralisme appelle une quête de sens qu'on ne trouve que dans la compréhension de ce qu'est l'exploitation et l'oppression et des concepts apparentés de capitalisme et d'impérialisme. La solution des ces maux transcendantaux nécessitent de faire appel au concept de libération et de révolution. Il ne s'agit donc pas de cacher ces concepts maudits qu'on ne saurait entendre mais d'en faire l'objet de débats vivants et normaux pour casser le mur suffoquant de la prison de la pensée unique.
Un parti ouvrier/populaire qui renoncerait à ainsi affronter les sarcasmes des monopoles médiatiques que le commentateur dénonce par ailleurs, se condamnerait à jouer au chat et à la souris avec la classe qu'il est censé représenter. En résulterait une attitude de mépris du parti envers la classe ouvrière, parce que le parti en viendrait à se prendre pour une élite seule capable de comprendre le fond des choses, et réciproquement s'ensuivrait une attitude de rejet de la classe envers le parti qui lui parlerait à mots couverts. Si la pénétration occasionnelle des trust médiatiques par un style ou un vocabulaire ajustés ou des actions d'éclat est une tactique nécessaire, elle ne saurait devenir une stratégie quitte à devenir dépendant de ces monopoles.
Ceci dit, se pose le problème réel de la communication du parti avec la classe étant donné le boycott des grands médias et/ou la déformation du message. Le parti doit se donne ses propres moyens de communication comme son journal et son site web. Avec la généralisation des adresses électroniques et des télécopieurs, le parti peut se doter d'un service d'envoi comme le font de plus en plus de groupes. Il faut compter aussi avec les quelques médias communautaires et même les médias commerciaux régionaux.
Reste que le lien privilégié du parti à la classe passe principalement par la présence visible des militant(e)s du parti dans les syndicats et les groupes communautaires et de leur capacité de contribuer à l'orientation et aux actions de ces organismes. Ce lien restreint avec la partie militante de la classe s'élargit au moment des mobilisations et spécialement au moment des luttes électorales. La qualité de ce lien privilégié suppose des militant(e)s politiquement formé(e)s, à l'aise avec le programme du parti et capable de l'adapter dans une conjoncture sans cesse changeante. D'où la nécessité d'une riche vie interne au parti avec des formations fréquentes et surtout un fonctionnement des plus démocratiques des instances normales dont des instances spécialisées par champ d'intervention (syndicats, groupes populaires, femmes, jeunes).
Ce serait toute une aberration si le PDS, au moment où s'aiguisent les contradictions capitalistes, reculerait sur son nom qui a la qualité de résumer en un seul mot son programme, le socialisme, tout en tenant compte du pesant legs stalinien et social-démocrate, en le qualifiant de démocratique. Ce serait tout un recul de s'en tenir au niveau du manifeste du RAP qui dénonce durement les tares du système mais qui renonce à affronter capital financier et transnationales par des éléments programmatiques anticapitalistes.
Ce qui est en cause, ce n'est pas la redistribution de la richesse, qui n'est qu'un reflet du contrôle capitaliste de sa production, mais de s'emparer des leviers de la direction socio-économique pour non seulement redistribuer équitablement la richesse mais surtout produire la sorte de richesse qui réponde à nos besoins sans pillage de la nature et en solidarité avec les peuples du monde. Heureusement, malgré la pression ambiente, la majorité du PDS semble tenir au maintien de son orientation anti-capitaliste et indépendantiste.
Si le PDS en venait à commettre pareille erreur stratégique, il se pourrait bien qu'il glisse peu à peu sur la voie de l'adaptation au néolibéralisme dans lequel se piège le NPD-Canada pour avoir l'approbation des monopoles médiatiques sur lesquels on compte pour améliorer son score électoral. Il se lèvera alors des voix sur sa gauche comme il commence à s'en lever au Canada anglais, autour du dirigeant des TCA, pour poser la question d'un véritable parti de gauche. Mais au Québec, le PDS est et reste plutôt le lieu de rassemblement de la gauche indépendantiste et anti-capitaliste.
Marc Bonhomme, 23/12/98
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