D'abord, qu'en est-il, en fait, de cette « idéologie néolibérale »? Il s'agit d'une idéologie qui cherche à justifier l'enrichissement des riches et l'appauvrissement des pauvres en servant de paravent aux intérêts des grosses corporations (les grandes entreprises, p. 33). Déjà, ici, il y a un petit problème. On aurait aimé savoir ce que le professeur Bernard a à dire sur les pressions constantes qui ont été exercées, ces dernières années, par les PME, notamment par la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI), qui visaient à attaquer les pauvres, les chômeurs, et l'ensemble des travailleurs et à revendiquer la déréglementation de plusieurs secteurs de l'activité économique. Rappelons, en passant, que ces PME ne sont souvent que des sous-contractants de grosses entreprises qui ont pour fonction principale de débarrasser le Capital des contraintes que lui imposent le Travail organisé et que les conditions de travail et les salaires qu'on y trouve relèvent souvent d'un retour direct à des conditions prévalant au début du siècle.
Les néolibéraux plaident donc en faveur de la liberté de marché, du désengagement de l'État, de la déréglementation, bref, de l'internalisation au marché de l'ensemble de l'activité humaine en opposition à la planification étatique et au droit social. Cela représenterait la rupture d'un « contrat social » ; «contrat social» qui serait mis à la poubelle au profit du marché autorégulateur et suffisant par lui-même.
Le plus désolant de l'affaire est que l'auteur prend tellement au sérieux ses adversaires qu'il ne voit même pas qu'il tombe dans le piège qu'ils tendent. Dans un premier temps, il cherche à distinguer libéralisme et néolibéralisme en ne s'attaquant qu'au discours sur le rôle de l'État dans une société libérale. Or, s'il y a une chose que l'Histoire nous a maintes fois apprise c'est bien que tout le discours libéral sur l'État n'est que pure mystification. Dès les débuts du capitalisme, l'État est activement intervenu dans tous les aspects de la vie sociale notamment pour interdire les associations de travailleurs, imposer violemment des baisses de salaire, forcer le Travail à se soumettre à son maître, le Capital. Toute la question de l'État sous le règne du Capital n'est pas de savoir si l'État intervient ou non, mais de savoir comment, et, surtout, pourquoi. Pourtant, l'auteur admet volontiers que l' «État-providence» dénoncé par les néolibéraux a permis au Capital de survivre et de passer au travers des graves crises qu'il a connus au 20e siècle et, en ce sens, fait donc partie du développement historique du capitalisme (P. 246). Mais, justement, si on pousse le raisonnement plus loin, il faudrait se demander si le fait que le Capital veuille reprendre sous son aile des activités confiées précédemment à l'État, c'est peut-être parce qu'il se sent la force de se débrouiller sans son arbitrage...
Mais le problème est justement de voir dans le keynésianisme, ou l' «État-providence» une phase nouvelle d'intervention étatique sous le règne du Capital. En Angleterre, par exemple, l'État dut intervenir très rapidement et, jusqu'en 1834, la législation sur les pauvres octroyait un revenu minimum garanti aux chômeurs, le tout financé par une taxe «pour les pauvres» administrée régionalement par les paroisses. L' «échec» de ces mesures fut assez vite constaté et l'État rectifia avec la Loi sur les pauvres de 1834 qui créaient les « Workhouses » que les ouvriers ne tardèrent à qualifier de « bastilles des pauvres ». Et les programmes de travaux publics sous Napoléon le Petit en France? Les ateliers nationaux en 1848? Dès le 19e siècle, dans plusieurs pays européens, l'État devait intervenir activement pour sauver le Capital des mouvements ouvriers révolutionnaires qui cherchaient à en finir avec les archaïsmes barbares que représentent les classes sociales et l'État. Tout ce que Keynes a fait, en 1936, a été de formaliser la chose « théoriquement ».
Les choses ne vont guère mieux quant à l'apologie de la « liberté individuelle » faite par le libéralisme. Ici aussi, le professeur Bernard rate le bateau. Cette « liberté individuelle » n'a de sens qu'en opposition à l'ordre corporatif féodal. Ce que les capitalistes cherchaient avant tout en invoquant la « liberté » étaient d'en finir avec les privilèges de classes. Ils voulaient abattre les monopoles d'État féodaux qui existaient par le biais de chartes corporatives octroyées par l'État ; ils voulaient abattre les corporations qui fixaient les prix, les quantités à produire, le nombre de maîtres, d'apprentis et de compagnons admis dans la profession par chartes corporatives octroyées par l'État ; ils voulaient abattre les privilèges commerciaux dont bénéficiaient les différentes professions qui occasionnaient constamment des batailles onéreuses sur les juridictions de marché, conflits que devaient arbitrer l'État. Bref, le capitaliste voulait les coudées franches et pour ce faire il avait d'abord besoin d'en finir avec toutes les règles protectionnistes des corporations qui maintenaient les salaires à des prix artificiellement élevés par rapport aux exigences de rentabilité. Seule la concurrence pouvait permettre de débloquer la croissance du Capital. Et c'est ce que les libéraux revendiquèrent avant tout et obtinrent après une lutte de classe révolutionnaire contre l'État et les ordres féodaux au cri de guerre de « abolition des privilèges ». De là origine toute la rhétorique libérale contre l'État. Mais quant aux droits des travailleurs en tant qu'individus libres de s'associer entre eux et de la façon qu'ils le désirent alors là, l'État intervient avec toute sa puissance répressive au nom de la « liberté individuelle de contracter » et interdit toute forme d'association ouvrière. Le fondement de la liberté « libérale » pour l'ouvrier consiste essentiellement à avoir le « droit » (forcé, bien entendu) de se vendre à son maître individuellement. Toute forme de coalition est vue, alors, comme une entrave à la libre concurrence et à la libre circulation de la main-d'oeuvre. Ce n'est qu'après des luttes de classe violentes que les ouvriers ont fini par faire reconnaître leurs associations pour transiger collectivement leur force de travail sur le marché.
Dès lors, on peut bien se demander quel peut bien être le sens d'affirmations du genre : « Le pouvoir politique est le seul à s'opposer au pouvoir économique. C'est la dernière arme des moins nantis. »( p. 20). Considérer le « politique » dans l'abstrait de cette façon revient à biffer une partie assez importante de l'histoire du capitalisme. C'est pourtant par l'État, et dans la sphère du politique, qu'ont eu lieu les réformes des dernières années qui visaient à forcer les salariés à se vendre à rabais sur le marché du travail!
Mais ce qui intéresse le professeur Bernard est de se placer sur le terrain de la « morale » : « La réfutation du néolibéralisme doit être à la fois épistémologique et ethique. On doit mesurer la valeur de vérité de ses énoncés et vérifier s'ils violent les impératifs moraux généralement reconnus. »(p. 21) Le critère de cette vérité? La « justice ». Il affirme que la justice est avant tout une « convention ». En conséquence, il nous propose une façon d'en arriver à une nouvelle convention de justice. On ne s'étonnera pas que le remède que nous propose le professeur Bernard n'attaque en rien les causes fondamentales du problème qu'il dénonce. Après tout, pour cet auteur, le salariat n'est pas une si vilaine chose ; l'économie marchande, qui fait de l'énergie humaine une marchandise, ainsi que la propriété privée, sont des choses qui lui sont tout à fait tolérables, voire saines. On apprendra, avec étonnement, que « Le travail, est source de statut social »(p. 197). Même la division du travail qui condamne des millions d'être humains à l'abrutissement du travail parcellisé et monotone trouve grâce à ses yeux. Un peu plus et il nous ferait l'apologie des rapports quasi-féodaux dans les endroits de travail!
En conséquence, le professeur Bernard nous propose donc de s'entendre collectivement, entre maîtres et soumis, pour restaurer un État assuranciel que les néolibéraux haïssent à s'en confesser publiquement. Le tout, bien entendu, au nom de la « justice sociale ». Cet État, magiquement purgé de ses pouvoirs répressifs, police, armée, tribunaux, etc., assurerait une « justice distributive » répondant à un idéal « social-démocrate ».
Le concept d'État assuranciel est toutefois extrêmement intéressant et il faut concéder à l'auteur que l'expression « État-Providence » est totalement impropre à décrire ce qu'il désire. Si l'État a été d'un secours « providentiel » jusqu'à maintenant, c'est bien pour le Capital qu'il a toujours sorti du pétrin dans lequel ses propres contradictions le dirigent à intervalle régulier. Le professeur Bernard écrit : « François Ewald fait remonter le premier embryon de droit social à une loi française de 1898 sur les assurances-accidents du travail » (p. 236). Grand bien lui fasse ! Mais c'est oublier un peu rapidement que c'est le mouvement ouvrier qui est à l'origine de toutes les mesures sociales de protection des travailleurs. D'abord, en reprenant les tradition corporatives des caisses de secours mutuel, les associations ouvrières ont commencé à veiller elles-mêmes au soutien de leurs membres et ce, malgré le harcèlement constant du Capital et de l'État. Les capitalistes réussirent dans une certaine mesure à mettre la patte sur cette réserve potentielle de capital financier sous le prétexte de « contribuer » au financement de ces caisses. Évidemment, ces contributions ont toujours été fictives puisqu'elles ne représentaient que du salaire différé et qu'elles étaient, conséquemment, comptabilisées dans les coûts de main-d'oeuvre. L'État y vit aussi son intérêt, aidé en cela par la vision très éclairante des réformistes qui y voyaient là une excellente occasion politique. Aussi, le vrai père de l'État assuranciel n'est nul autre que le petit despote allemand Bismarck qui, comme son acolyte, Napoléon le Petit, se servait des revendications ouvrières pour utiliser les contradictions de classe afin d'accroître l'indépendance de l'État comme force autonome face à la société civile. Il est de notoriété publique que la menace de la social-démocratie révolutionnaire a joué pour beaucoup dans les politiques de «socialisme d'État» mises en place par Bismarck. D'ailleurs, celui-ci, tout comme Louis Bonaparte d'ailleurs, coupla ses « politiques sociales » de quelques lois très « progressistes » interdisant la liberté de presse, institutionnalisant la censure, et, cerise sur le gâteau, mise hors la loi de tous les socialistes révolutionnaires. Beau tableau !
Il n'est pas étonnant non plus que les « politiques sociales » implantées par les États nord-américains s'accompagnaient immanquablement de persécutions envers tous les travailleurs qui refusaient la soumission passive envers le Capital. Que le mouvement syndical fut ouvertement un complice zélé de toutes ses manigances étatiques ne changent rien à l'affaire. Au 19e siècle, la plupart des programmes ouvriers socialistes réclamaient la constitution des caisses d'assurance sous le contrôle non pas de l'État, mais sous le contrôle des ouvriers eux-mêmes. Les défaites sanglantes et en série des mouvements ouvriers révolutionnaires aux mains de la puissance étatique et la constitution d'une puissante aristocratie ouvrière très satisfaite de son esclavage salarié ont, il est vrai, fait régresser énormément le mouvement ouvrier et plusieurs de ses «chefs», grands doctrinaires devant l'Éternel, ont isolé certaines des revendications ouvrières en les présentant comme des «recettes» pour l'émancipation du travail.
L'État assuranciel n'élimine aucune des contradictions fondamentales du salariat. Mais le professeur Bernard aime bien raisonner dans l'abstrait et nous propose une conception de l'État assuranciel purgée de ces détestables rapports de classe qui agacent tellement les poètes de la politique économique.
Deux choses sont à retenir quant au nouveau « contrat social » que l'auteur nous dépose dans le but, espérons-le, d'une négociation franche et honnête. L'enjeu de cette négociation est d'établir le rôle de l'État assuranciel. Ici, l'auteur est on ne peut plus « raisonnable ». Ne voulant surtout pas heurter la sensibilité des classes moyennes et sa croyance superstitieuse dans les vertus de la propriété privée, croyance qu'il avoue partager, il fixe la barre au niveau des seuls biens essentiels. Voilà tout ce que les « démunis » méritent : une garantie étatique qu'ils auront les biens essentiels en autant que cela ne nuise pas au reste de la société (les riches?). On cherche en vain dans l'ouvrage quelques indications bassement matérielles de ce qu'il entend par « biens essentiels ». Les économistes libéraux avaient très bien compris, et ils reprennent le même refrain actuellement, que les « vertus d'épanouissement » du salariat ne suffisent absolument pas pour qu'un être humain digne de ce nom n'accepte d'emblée de se soumettre au diktats du Capital. Le grave problème de désaffection des travailleurs envers le travail salarié facilement observable pendant les années 1980, ont motivé le retour aux bonnes vieilles méthodes éprouvées : c'est la faim qui, comme le disaient ces bons vieux libéraux, est le meilleur aiguillon au travail salarié. C'est d'ailleurs là qu'il faut chercher la véritable cause, libéralement parlant, de l' « échec » des programmes d'assistance publique qui ont été expérimentés par la société capitaliste ; les travailleurs n'avaient pas assez faim pour accepter d'aller se soumettre à leurs maîtres à des conditions minimales. Toutes les réformes de l'assurance-chômage et de l'assistance sociale, depuis le début des années 1980, avaient donc pour fonction essentielle de forcer les travailleurs à accepter de se vendre à rabais sur le marché du travail, alimentant aussi tout un marché du travail parallèle, au « noir », qui lui, fonctionne tout à fait « librement » pour le grand bonheur de biens des capitaux petits, moyens ou grands et, arrêtons donc de nous raconter des histoires, aussi pour une section significative des classes moyennes qui y puise une nouvelle couche de domestiques modernes à bon marché. Et c'est justement en fonction des « biens essentiels » que ces réformes ont été peaufinées.
Mais quel est donc le niveau de revenu qui permet l'accès marchand aux « biens essentiels » car, rappelons, il n'est nullement question d'en finir avec la société marchande? Le salaire minimum étendu à tous les « moins nantis » ? Cette précision aurait certainement aidé à se faire une idée sur cette drôle de voie sur laquelle le professeur Bernard cherche à nous traîner. Mais cette question doit être trop terre-à-terre, trop bassement matérielle, pour un penseur de haute voltige comme Monsieur le professeur...
Non moins étonnant est le processus par lequel on nous propose d'arriver à atteindre ce nec plus ultra de la « justice sociale distributive ». Se référant à la pensée de John Rawls, le professeur Bernard ébauche sa propre utopie. Finis les moyens dépassés de la lutte sociale par lesquels les travailleurs ont pu jusqu'ici maintenir un minimum de condition humaine! Finie la nécessité pour les travailleurs, qui maintiennent tout l'édifice sociale en fonction par leur travail salarié abrutissant, d'aspirer à être les artisans de leur propre vie! L'émancipation sociale, l'abolition de cet archaïsme décadent que sont le classes sociales, renvoyons tout cela, à l'exemple des libéraux les plus convaincus, dans la poubelle de l'Histoire! Grâce au rejet que chacun de nous fera de son humanité, c'est-à-dire rejet de ses passions, de ses instincts, de ses intérêts d'individus, etc., nous pourrons arriver tous ensemble à l' « objectivité » nécessaire pour mettre en place l'État assuranciel misérabiliste. On nous demande de nous abstraire de notre « existentiel subjectif », rien de moins, en jetant sur nous-mêmes, volontairement, un « voile d'ignorance » qui mènera dans la voie du salut de l' « objectivité » (p. 264). Le capitaliste oubliera, comme par magie, qu'il se fait vivre par le travail des autres ; le travailleur s'efforcera d'effacer de sa mémoire dans une grande envolée de « voile d'ignorance » qu'il n'est que la chose du capital incarné par la machine, 40 heures par semaine (souvent plus actuellement) ; les bureaucrates d'État, la police, l'armée oublieront, dans un mouvement de sagesse général, qu'ils ne sont que des brutes serviles envers le pouvoir d'État. Tout le monde en sera à une « position originelle » de sagesse, mais totalement désincarné, déshumanisé. Et c'est à ce moment que se réalisera enfin la grande opération alchimique qui fera naître une communauté qui établira les règles de la « justice sociale ».
Une fois cette opération terminée, tout le monde retrouvera son existence sociale et son être de chair et de sang. Il y a fort à parier qu'il y a aura des « moins nantis » et des travailleurs, impénitents et délinquants, qui auront l'étrange impression que quelque chose ne tourne pas rond dans ce « meilleur des mondes » version québécoise. Il y a fort à parier qu'il y aura de mauvais sujets du prince qui trouveront que les « biens essentiels » ne sont pas suffisants et que les caprices des capitalistes commencent à être assez agaçants. Bref, il y a fort à parier que les luttes sociales ne s'éteindront pas du tout et qu'il y a aura des rebelles qui n'en exigeront pas moins l'abolition de toutes les classes. Et que fera l'État assuranciel à ce moment? Mystère et boule de gomme !
Mais, répondra sans doute l'éminent professeur, les individus comprendront que la sauvegarde de la justice redistributive de l'État est dans leur propre intérêt. Comment? Il choisiront leur position sociale par « crainte » : « (...) car ils sont conscients que les contingences de la vie ou les aléas sociaux peuvent les conduire à figurer parmi les démunis qui auront recours à la justice distributive. » (p. 263). Voilà donc sur quoi repose finalement la « sagesse » et l' « objectivité » nécessaires à une bonne cohésion sociale : la crainte de devoir sombrer soi-même dans la pauvreté et la dépendance envers l'État. Dans un des ses contes savoureux, Voltaire mettait ces paroles fort sages dans la bouche d'un de ses personnages : « (...) on veut toujours détruire ce qu'on craint. » Souhaitons que cela inspirera les « démunis » à réserver à l' « utopie » de M. Bernard le sort qu'elle mérite.
Il y a quelques années, après l'effondrement de la « patrie du salariat d'État », Jean Ferrat écrivit ces paroles que je fais miennes : « Il y a d'autres choix pour vivre que dans la jungle ou dans le zoo. »
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